V. à la p
quant comment les anciens composaient souvent des tragédies dont le seul sujet roulait sur une cérémonie funèbre, comme Y Antigone, comme la plus grande partie de YAjax de Sophocle et comme les Suppliantes d’Euripide, fait à ce sujet quelques réflexions qui sont le meilleur commentaire du passage qui nous occupe :
« Pour concevoir, dit M. Patin *, l’intérêt que pou- « vait offrir aux Grecs un tel sujet, il est indispen- « sable d’entrer dans leurs idées à l’égard de la « sépulture et des honneurs funèbres. En priver un « mort, c’était le condamner à errer, sans repos, pen- « dant cent années, sur les bords du Styx : c’était en « même temps violer les droits des divinités infer- * nales, à l’empire desquelles on l’arrachait. Il y « avait tout ensemble irréligion et barharie dans cet « acte, également détesté des hommes et des diepx. « Aussi la piété faisait-elle un devoir de veiller sur o les restes de ses amis et de ses proches, de les pro- « téger contre les outrages et les profanations, de les « honorer selon les rites sacrés- Ces croyances, ces « sentiments, qui sont le fond de la tragédie d ’Anti- « gone, se retrouvent partoutdansl’histoire desGrecs; « mais peut-être convient-il mieux à notre sujet d’en « chercher. la trace dans leur poésie, qui n’est point « du reste un témoignage moins historique que leur « histoire elle-même. Que voyons-nous chez Homère? « De perpétuels combats livrés sur les corps des « guerriers, de peur qu’un ennemi cruel ne les ra- « visse et ne les fasse servir de pâture aux chiens et « aux vautours..., etc. ■<
1 . Études sur les tragiques, t. II, p. 146. Première édition.
Avec quel intérêt donc, les auditeurs des poésies homériques, imbus de ces idées, comme tous les anciens, ne devaient-ils pas suivre le récit des efforts héroïques tentés ici par les deux armées, afin de s’assurer du cadavre de Sarpédon, ceux-ci voulant le dépouiller et l’insulter, ceux-là, le soustraire à ces outrages? Il se peut que le lecteur moderne s’attache moins à cette narration, quant au fond des choses; mais le génie du poète sera apprécié dans tous les temps par les connaisseurs. Quelle animation, quel feu dans ce tableau que je résume seulement I Troyens et Grecs volent en poussant de grands crté; les armes retentissent avec un bruit épouvantable. Afin de Tendre plus affreux encore ce combat, livré pour son fils bien-aimé, Jupiter répand une nuit terrible sur cette mêlée sanglante. Les guerriers tombent de part et d’autre, et jonchent la plaine de leurs cadavres. Comme le tumulte d’une troupe de bûcherons, dit le poète, s’élève dans les vallées de la montagne et retentit au loin, ainsi s’élève de la vaste plaine le bruit des casques d’airain, des vastes boucliers, que frappent à coups redoublé^ les glaives et les lances. L’œil le plus perçant ne distinguerait plus le grand Sarpédon « enseveli depuis la tête jusqu’à l’extrémité des pieds, de traits, de sang et de poussière. »
Après un combat acharné, le corps de Sarpédpn reste au pouvoir des Grecs. Ils le dépouillent de ses armes, et Patrocle ordonne à ses soldats de le porter près des navires. Jupiter cependant, du haut de l’Ida, envoie Apollon sur la terre pt charge ce dieu d’arracher en secret Sarpédon du milieu des traits et de le faire porter, après avoir lavé et parfumé son corps.
au fond de la Lycie où un tombeau lui sera élevé. Le sommeil et la mort, « ces deux jumeaux *, * sont chargés d’exécuter ces derniers ordres.
Entraîné par l’ardeur du combat, excité par l’ivresse de la victoire, Patrocle a oublié les sages et amicales recommandations d’Achille. Au lieu de s’arrêter à temps, au lieu de se borner à chasser les Troyens du camp et loin des vaisseaux des Grecs, il poursuit encore les ennemis : c’est là ce qui le perdra. Une foule de Troyens, il est vrai, tombent sous ses coups; l’ennemi fuit devant lui, et ce jour-là il se fût peutêtre emparé d’Ilion sans l’intervention d’un dieu, ami des Troyens. Trois fois, en effet, Patrocle se précipite pour franchir les remparts, et trois fois Apollon le repousse, frappant de sa main immortelle son brillant bouclier; et lorsqu’il s’élançait une quatrième fois, il lui crie, que ce n’est pas à Patrocle d’abattre la ville d’Ilion. Patrocle, sentant qu’il a un dieu contre lui, s’éloigne pour l’éviter. Apollon, qui a résolu la perte de Patrocle, usurpe les traits et la voix d’Asius, frère d’Hécube, et court auprès d’Hector. Celui-ci s’était arrêté devant les portes Scées, près du hêtre planté non loin de ces portes. Il délibérait avec luimême pour savoir s’il ramènerait ses troupes dans Ilion, ou bien s’il les ferait marcher de nouveau contre l’ennemi. En ce moment le faux Asius s’approche d’Hector ; il l’exhorte à combattre : qu’il s’avance contre Patrocle; qui sait? un dieu peutêtre lui donpera la gloire de l’immoler. Le dieu retourne ensuite au milieu des combattants. Piqué
1. Virgile, d’après Homère peut-être, a dit : Consangtiineus Lethi Sopor. (/En., VI, v. 278.)
par les paroles d’Asius, Hector ramène les Troyens au combat. Apollon, mêlé à la foule, répand le trouble parmi les Grecs. Hector et Patrocle, qui s’étaient cherchés, se rencontrent. Patrocle, d’un coup de pierre, renverse mort dans la poussière Cébrion, écuyer d’Hector, placé à côté de ce guerrier sur le char. On se bat avec acharnement autour du corps de Cébrion, comme tout à l’heure on s’est battu autour du cadavre de Sarpédon, comme bientôt, hélas! on se battra autour du corps de Patrocle luimême. La lutte dure longtemps. Vers le soir seulement, les Grecs arrachent Cébrion à leurs ennemis et enlèvent ses armes. Mais, à tant de victimes, il faut aussi une victime. Patrocle, encouragé par le succès, se précipite comme le dieu Mars, immole encore quantité de guerriers, quand approcha le terme de sa vie. Rien de dramatique et d’émouvant comme le récit qui suit : le terrible Phébus accourt , Patrocle ne l’aperçoit point, car le dieu était maintenant enveloppé d’un épais nuage. Il s’arrête derrière Patrocle et, de sa pesante main, le frappe entre les deux épaules. Un vertige trouble les yeux du guerrier. Apollon frappe le casque qui se détache et vient rouler dans le sang; c’était pour la première fois que ce casque, qui appartenait à Achille, était ainsi souillé par la poussière. La lance de Patrocle se brise entre ses mains, le bouclier qui le couvrait tout entier, tombe avec le baudrier; Apollon délie la cuirasse; l’âme de Patrocle est frappée de terreur; la force abandonne son corps; * il s’arrête éperdu 1 . » Le malheureux est mort moralement. Pauvres mortels! que