I. <TTïj 5è Taiptdv, v
pouvons-nous, placés en face et sous la main redoutable d'une divinité ennemie? Alors s’avance le Dardanien Euphorbe, et de sa lance aiguë, il frappe par derrière Patrocle entre les deux épaules sans pouvoir le terrasser. Euphorbe court ensuite lâchement se cacher dans la foule. Patrocle s’éloigne en chancelant, et c’est en ce moment qu’Hector vient lui plonger sa pique dans les entrailles.
Homère ne se montre-t-il pas trop partial ? Patrocle ne doit ses succès qu’à lui-même, et s’il meurt, il meurt tué, après tout, par la main d’un dieu ; tandis qu’Hector ne fait que l’achever. Le poète semble, à dessein, et pour faire plaisir à ses compatriotes, augmenter la gloire de Patrocle mourant, aux dépens de la valeur, je dirai presque de l’honneur d’Hector qui l’immole.
Les paroles que le poète place dans la bouche d’Hector triomphant, respirent toute la barbarie des temps héroïques. Il raille son ennemi expirant et lui annonce que son corps restera exposé en pâture aux vautours. Que sont devenues les paroles d’Achille, qui sans doute lui aura recommandé de ne point revenir sans avoir percé la tunique sanglante sur le sein d’Hector? Touchante est la réponse de Patrocle : « Hector, tu triomphes maintenant avec « orgueil; c’est Jupiter et Apollon qui t’ont donné la « victoire; ces dieux n’ont pas eu de peine à me « dompter. Si vingt guerriers tels que toi m’eussent « attaqué, tous auraient péri vaincus par ma lance. « Mais un destin cruel et le fils de Latone m’ont tué ; « et parmi les hommes, Euphorbe ; tu ne m’as atteint « pour me dépouiller que le troisième. Toutefois, je « te le prédis, grave mes paroles dans ton âne : toi-
« même tu ne vivras plus longtemps; déjà s’approchent « de toi la mort et l’inflexible destinée; tu tomberas « sous le bras du vaillant Achille, petit-fils d’Éacus 1 .»
Ce n’est point là, de la part du poëte, une prophétie après coup. Les anciens croyaient réellement, qu’au moment de se détacher des liens du corps et de se rapprocher de sa nature divine, l’âme voyait clairement dans l’avenir. Hector et les Troyens devaient frissonner à cette prédiction. Le lecteur en est ému pour d’autres motifs. L’amertume qu’il avait ressentie à la mort prématurée de Patrocle i s’adoucit par la pensée que ce héros emportera dans le tombeau cette consolation : son trépas ne restera pas impuni, le meilleur et le plus cher de ses amis lui immolera une victime digne de l’un et de l’autre.
Encore un peu de temps , en effet, et le fils de Pélée sacrifiera son courroux à sa douleur. Patrocle sera vengé et bientôt Achille sera rendu à la Grèce, pour la mort d’Hector et la chute d’Ilion.
Si-
Sommaire : Le dix-huitième livre de VIliade. — La douleur d’Achille; peinture et caractère de cette douleur; rapprochements; douleurs bibliques. — Thétis promet à Achille privé de scs armes, une armure divine. — Un passage sublime; le sublime dans Homère et le sublime dans les Écritures : récit de la Révélation et de la Gloire de Dieu passant sur Moïse, d’après la Bible; l’avantage reste aux Écritures ; opinion de l’auteur du Génie du christianisme. — Touchants et poétiques usages.
Cependant le combat se prolonge de part et d’autre, et Ménélas, qui trouve ici un théâtre digne de sa bouillante valeur, fait des efforts surhumains pour arracher aux Troyens et à Hector le cadavre de Patrocle. Nous touchons maintenant au dix -huitième chant, dont la première moitié sera consacrée 'à la douleur d’Achille quand il apprendra la mort de son ami. Ici le poète va s’adresser plus particulièrement à notre cœur et à notre âme. Laissons-nous donc aller aux diverses émotions de son éloquent récit.
Achille, debout devant ses navires et plongeant ses regards dans la plaine troyenne, est en proie à une vive inquiétude : un triste pressentiment s’empare de
son âme ; il se rappelle trop tard, hélas! une ancienne prédiction de Thétis sa mère. Elle lui avait prédit, en effet, qu'Achille, de son vivant, perdrait le plus brave de sesThessaliens. Combien il craint maintenant que ce ne soit Patrocle que l’oracle a désigné !
Homère feint ainsi, — et il y a beaucoup d’art en cela, — qu’Achille se dispose lui-même à la fatale nouvelle. « Par là le poète prévient les suites terri- « blés que cette nouvelle devait causer dans un na- « turel aussi féroce et aussi intraitable que celui « d’Achille. Puisque, tout préparé qu’il était, il s’em- « porte à un tel excès de douleur, de quoi n’aurait-il « pas été capable, si on luy avait annoncé cette nou- « velle lorsqu’il ne s’y serait pas attendu 1 2 . »
Qui est chargé d’annoncer cette nouvelle? C’est le jeune Antiloque, fils de Nestor, que Ménélas aussitôt après la mort de Patrocle a dépêché auprès d’Achille. Pendant qu’Achille roule dans son âme les pensées que l’on sait, Antiloque s’approche et versant un torrent de larmes, il s’acquitte de son funeste message en des termes qui sont un modèle de concise éloquence : « Malheur à moi, fils du sage Pélée, tu vas « entendre un événement sinistre. Plût aux 'dieux « qu’il ne fût point arrivé! Patrocle n’est plus. On « combat autour de son cadavre dépouillé, car ses « armes sont la proie du vaillant Hector*. » Tous les critiques sont d’accord pour admirer cette éloquente brièveté. Eustathe, le célèbre commentateur d’Homère, propose ces paroles d’Antiloque comme un modèle du genre; car elles renferment, selon lui, tout