‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 7 sur 138 · Voy. Eschyle, Les sept chefs, et la Thébaïde de Stace · texte numérisé non relu

Voy. Eschyle, Les sept chefs, et la Thébaïde de Stace

de le protéger dans le cas où ses paroles viendraient à blesser un personnage puissant; et Achille lui promet son appui, dût Calchas, par ses discours, offenser Agamemnon lui-même. C’est lui , c’est Agamemnon, en effet, que le devin accuse d’être la cause du mal dont souffrent les Grecs; car il a dédaigné les offres de Chrysès ; il a refusé de lui rendre sa fille et l’a chassé du camp. Qu’on le sache donc bien, la peste ne cessera de sévir contre les Grecs qu’autant que Chryséis aura été rendue à son père, et qu’Apollon aura été satisfait par une hécatombe.

Qu’on se figure l’effet produit par ces paroles sur Agamemnon ; il est là, pénétré de douleur, l’œil en feu, la colère dans l’âme; et lançant à Calchas de sinistres regards, il l’accable de reproches :

« Devin de malheur, jamais tu ne m’as annoncé « rien de satisfaisant; ton esprit se plaît toujours à « présager des désastres;' jamais tu n’as dit une pa- « rôle, jamais tu n’as accompli une action qui n’ait « été funeste ; et maintenant, faisant parler les dieux, * tu dis aux Grecs assemblés, qu’Apollon nous acca- « ble de maux puisque j’ai refusé la riche rançon de « la jeune Chryséis. Sans doute, je desire la ramener « dans mon palais; je la préfère même à Clytemnes- « tre.... Toutefois, je consens à la rendre, si c’est là « le meilleur parti : je veux le salut du peuple et « non pas sa perte ‘. »

Nous ne sommes qu’au début et déjà quel mouvement! quelle animation! quelle imitation frappante de la nature ! Je comprends, ô Agamemnon, votre courroux contre Calchas : non, il n’a jamais été pour

vous qu’un devin de malheurs; témoin le jour où dans le port d’Aulis, il y a dix ans bientôt, parlant au nom des dieux, il vous annonçait que le chemin de Troie ne s’ouvrirait devant les Grecs que lorsque vous aurez sacrifié Iphigénie, votre fille ; mais je reconnais ainsi votre force d’âme, quand, malgré votre penchant pour Chryséis, vous consentez à la renvoyer, * si c’est là le meilleur parti ; » votre habile politique, quand, en présence du peuple, vous annoncez que vous mettez par-dessus tout le salut du peuple ; la hauteur et la violence de votre caractère, quand vous ajoutez ensuite qu’il vous faut un autre prix à la place de celui qu’on vous a enlevé, et que si on vous le refuse, « vous irez vous-même ra- « vir la récompense ou d’Ulysse, ou d’Ajax, ou d’Aa chille 1 .»

Achille ainsi interpellé commence à sortir de la modération qu’il a gardée jusqu’ici. Sa colère s’allume peu à peu ; ce sont les premiers grondements de la tempête qui se déchaînera tout à l’heure dans son cœur. Agamemnon lui paraît avide et impudent.

Qui des Grecs voudra désormais lui obéir? Pour qui . Achille est-il venu combattre sur ces bords? Il n’a pas, lui, à se plaindre des Troyens; ils ne sont pas coupables envers Achille; ils n’ont jamais ravagé ses champs; ils ne lui ont jamais enlevé « ni ses bœufs,

« ni ses chevaux. » C’est pour servir Agamemnon • qu’il a quitté la Thessalie, sa patrie; c’est pour venger Ménélas, son frère, qu’il est venu combattre au milieu des Grecs; et maintenant ne menace-t-il pas Achille de lui enlever Briséis, le prix de sa valeur,

et qui lui fut donnée par les Grecs? Qui supporte tout le poids de la guerre, si ce n’est Achille? Mais il quittera l’armée, il retournera en Thessalie, il abandonnera Agamemnon au mépris des Grecs et à sa propre impuissance.

Racine, qui, lui aussi, prenait son bien partout où il le trouvait, butinait en vraie abeille littéraire sur toutes les fleurs de l’antiquité, et particulièrement sur celles de la littérature grecque, pour composer ainsi le miel de sa divine poésie. Il n’imitait pas seulement Euripide, mais aussi Homère; que dis-je? imiter ! il le traduisait, et transportait presque tout d’une pièce , dans ses tragédies, les personnages de Ylliade.

J’ouvre Iphigénie, et dans la querelle entre Agamemnon et Achille, c’est l’Achille de Ylliade que je retrouve :

. Jamais vaisseaux partis des rives du Scamandre,

Aux champs thessaliens osèrent-ils descendre ,

Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur » Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur ' ?

Qu’ai-je à me plaindre ? Où sont les pertes que j’ai faites? Je n’y vais que pour vous barbare que vous êtes.

Et quel fut le dessein qui nous assemble tous?

Ne courons-nous pas rendre Hélène à son époux *.

1. Ou ma femme ou ma sœur. Dans Homère. Achille dit « mes bœufs ou mes chevaux. » Où fip mîmox' £gâ; êouç Jp.aoav oùSè ptv îuuov;. Racine a peur de ces deux mots si 'énergiques pourtant et si conformes au caractère du personnage; il adoucit les nuances, comme il fait toujours; il traduit Homère, cômme il traduit Euripide, souvent avec trop de timidité.

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