Tacit. Vit. Agricol. , cap. xlv
On prévoit avec quelle ardeur Achille va revoler au combat après un si long repos; et sa nature féroce et guerrière reprend le dessus quand à l’avance, il savoure à longs traits la vengeance qu’il tirera de ses ennemis.
Thétis ne peut pas ne pas approuver les sentiments d’Achille qui se propose de repousser la mort loin de ses compagnons; mais comme Achille n’a plus d’armes, — les siennes étant tombées au pouvoir d’Hector qui en a dépouillé Patrocle, — elle l’engage à ne pas affronter les batailles avant le retour de sa mère en ces lieux ; car maintenant elle ira demander au puissant Yulcain une superbe armure pour Achille. Dès le lendemain, au lever du soleil, elle la lui rapportera. Thétis, à. ces mot§, s’éloigne; et tandis ^ue les Néréides regagnent les profondeurs de l’Océan, la mère d’Achille se dirige vers l’Olympe où nous la suivrons tout à l’heure.
Que se passait-il cependant sur le champ de bataille k Les Troyens et les Grecs se disputaient toujours avec ïe plus grand acharnement le corps de Patrocle. Déjà les Grecs avaient reculé jusque près de leurs navires; malgré les efforts héroïques des deux Ajax pour arracher le cadavre de leur compagnon à Hector, celui-ci tenait bon, et sans doute il eût fini par rester maître des dépouilles de Patrocle, sans l’intervention toute particulière d’une divinité amie des Grecs. Junon députe aussitôt Iris, la messagèrq des dieux, auprès d’Achille pour l’engager à s’armer, à l’insu de Jupiter et des autres divinités. Iris s’attaque à la fois à l’amour-propre d’Achille et à son amitié pour le malheureux Patrocle : Qu’Achille se lève et qu’il arrache aux Troyens le cadavre de son
ami ; Hector se promet de planter sur une pique la tête du fils de Ménétius; Achille le souffrira-t-il? Quelle honte pour lui si Patrocle devenait la pâture des chiens d'Ilion ? Que cette pensée fasse rougir Achille, le plus formidable des Grecs. — Achille demandé à la messagère des dieux, qui donc l’envoie auprès de lui ; elle répond que c’est Junon, et cela, à l’insu des autres dieux. Achille objecte qu’il n’a point d’armes ; comment irait-il au combat ? Sa mère d’ailleurs le lui a défendu, avant qu’elle soit revenue lui rapporter une divine armure. Mais Iris a réponse à tout : elle sait bien qu’Achille n’a pas d’armes ; mais il n’en a pas besoin ; qu’il s’avance seulement vers le fossé et paraisse devant les Troyens, et tous fuiront à son aspect, et les Grecs fatigués pourront enfin respirer. .
C’est ici que se place un passage célèbre et consacré par l’admiration de tous les connaisseurs. Le Protée qui s’appelle Homère va encore nous apparaître sous une face nouvelle. Dans le premier livre de Y Iliade, il nous a frappés par la vivacité de l’exposition et la vérité des caractères ; dans le second, par l’intérêt des situations ; dans le troisième, par l’originalité dps détails et la grandeur de certains tableaux ; dans le quatrième, par les descriptions des troupes marchant au combat sous leurs chefs respectifs ; dans le sixième, par l’expression pathétique des plus tendres sentiments du cœur; dans le neuvième, par l’éloquence des discours ; dans le seizième, par la peinture saisissante des batailles. Ici, rien de pareil; mais une conception vraiment épique, des traits tels qu’il n’en est guère de plus grands dans la poésie, et, de plus, un usage singulièrement heureux du
merveilleux. Homère ébranle notre âme, nous saisit d’admiration, nous émeut, et nous entraîne avec lui' dans les hautes régions de l’art où s’opèrent les merveilles du sublime, né de la grandeur des pensées et de la magnificence des paroles :
« La légère Tris s’éloigne. Achille chéri de Jupiter « se relève. Autour de ses fortes épaules Minerve «jette l’égide aux franges d’or, et l’auguste déesse « couronne la tête du héros d’un nuage d’or d’où elle « fait jaillir une flamme resplendissante. Ainsi, dans « une île lointaine, du sein d’une ville que pressent « les ennemis, s’élève la fumée dans les airs. Durant « tout le jour, les assiégés se livrent aux rudes tra- « vaux de Mars, hors des murs de leur ville ; mais « sitôt que le soleil est couché, des fanaux nombreux « sont allumés; leur lueur éclatante monte jusqu’aux « nues, pour qu’à cette vue les peuples voisins vien- « nent sur leurs navires repousser la guerre. Ainsi,
« sur la tête d’Achille brille une vive lumière qui s’ë- « lève dans le vaste ciçl. Il s’arrête sur les bords du « fossé hors des palissades; mais il ne se mêle point « aux autres Grecs pour obéir au sage conseil de « sa mère. Derrière lui, Minerve fait aussi reten- « tir sa voix, et elle excite parmi les Troyens un hor*
« rible tumulte. Comme éclate une voix bruyante « lorsque retentit la trompette dans une ville entou- « rée d’ennemis cruels, de même éclate la voix « bruyante d’Éacide. Les Troyens, à cette voix d’ai- « rain, sentênt tous leur cœur palpiter. Les cour- « siers, à la flottante crinière, s’en retournent avec * « leurs chars; car ils pressentent de grands mal- « heurs. Les écuyers sont saisis de crainte à la vue de « cette flamme infatigable, terrible, qui brille sur la
« tête du magnanime fil 3 de Pélée et qu’alluma ellè- « même la puissante déesse Minerve. Trois fois le di- « vin Achille crie avec force sur les bords du fossé ;
« trois fois les Troyens et leurs intrépides alliés re- « culcnt' frappés de terreur. Douze des plus vaillants « guerriers périssent embarrassés dans leurs chars et « leurs javelines. Les Grecs arrachent avec joie Pa- « trocle du milieu des traits et le déposent sur un lit « funèbre; ses chers compagnons l’entourent en gé- « missant; parmi eux, Achille, qui les suit, pleure à « chaudes larmes, à. la vue de son ami fidèle couché « sur un lit de mort et déchiré par l’airain tran- « chant 1 . »
Que sont devenus Agamemnon, Ménélas, les deux Ajax, Diomède, Ulysse,' Idoménée? Que sont devenus Glaucus, Énée, Hector?.... Achille a paru et il a éclipsé tous ces héros, Achille, dont Homère fait ici comme un dieu armé de l’immortelle égide, le front ceint d’un nuage d’où jaillit la flamme et faisant fuir épouvantés, au seul son dje sa voix retentissante comme la trompette guerrière, et les hommes et les chevaux. De même qu’ Achille dépasse en cet endroit tous lès autres guerriers, de même assurément Homère dépasse tous les autres poètes qui ne sont plus que des astres pâlissants auprès de ce grand soleil. Je ne connais rien dans les littératures profanes qui . approche de cette magnifique description, d’un effet si saisissant, d’une si imposante grandeur. Pour rencontrer quelque chose de semblable, comme émotion,
* et aussi comme sublime dans la pensée, il faut ouvrir le Livre des livres, la Bible; source de toutes les
grandes inspirations. M. de Chateaubriand, à propos du passage que nous venons de traduire, cite comme un exemple du sublime dans un autre genre, une vision du prophète Isaïe 1 . Cette vision est belle sans doute ; mais nous en demandons pardon à l’ombre de l’illustre écrivain, comme rapprochement, l’auteur du Génie du christianisme aurait pu, ce nous semble, mieux choisir. Il y a dans les Écritures des morceaux bien autrement émouvants que ce passage d’Isaïe, et qui laissent loin derrière eux, comme sublime, ce n’est pas peu dire, mèn e le passage d’Homère cité plus haut. Telle est, par exemple, la scène incomparable de la Révélation, quand Dieu, sur le Sinaï, apparaît au milieu du tonnerre, des éclairs et des sons de la trompette sacrée, pour proclamer devant lepeuple rassemblé au pied de la montagne sainte, le Décalogue, code futur de l’humanité *. Ou bien encore, tel est le caractère de cet autre passage où, après la destruction du veau d’or, Moïse demande à Dieu de pardonner à la nation infidèle et d’accorder à lui, Moïse, un signe certain de ce pardon. Dieu y consent; il fera voir sa gloire à Moïse. Et Moïse se place dans le creux d’un rocher; une nuée descend du ciel ; dans cette nuée trône Jéhova ; la nuée passe au-dessus de la tête de Moïse, et trois fois il entend ces mots : « Je suis l’Ëternel, le Dieu fort, miséricor- « dieux, tardif à la colère, fécond en bonté, en vé- « rité; » et Moïse se hâte de baisser la tête contre terre et d’adorer le Seigneur*. Voilà, dans un autre
]. Génie du christianisme, liv. IV, ch. w.