‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 75 sur 138 · Gfïnie du christianisme, liv. V, ch. iv · texte numérisé non relu

Gfïnie du christianisme, liv. V, ch. iv

faut rentrer dans Ilion ou demeurer dans la plaine.

Le sage Polydamas voudrait qu’on cherchât un refuge derrière les remparts de la ville, maintenant qu’A- chille a reparu dans les combats. Mais le fougueux Hector ne voit dans ce conseil que de la timidité, et il s’obstine à rester pour attendre l'attaque d’Achille dès le lendemain, confiant dans sa propre valeur et dans la justice des dieux.

Que font cependant Achille et ses compagnons? Djurant toute la nuit ils gémissent et pleurent sur Patrocle. Achille laisse éclater ses regrets et pose ses mains terribles sur la poitrine de son ami, en exhalant de profonds soupirs. Homère le compare en ce moment à un lion privé de ses jeunes lionceaux, et qui se désole en parcourant les vallons pour chercher les traces du ravisseur. La verve d’Homère, pour peindre sous toutes ses faces la douleur d’Achille, est inépuisable comme cette douleur même. * Grands •

« dieux ! je n’ai donc proféré qu’une parole inutile,

« le jour où dans son palais, je rassurai le héros Mé- « nétius; je lui disais qu’nprès avoir renversé Ilion,

« je lui ramènerais dans Opoéis son lils comblé de . * « gloire et chargé de sa part de butin. Mais Jupiter « n’accomplit pas toutes les pensées des hommes; il « était dit que tous deux, devant Troie, nous rougi- « rions cette terre de notre sang; car ni le vieux « Pélée, ni ma mère Thétis ne me recevront plüs « dans leur palais; mais c’est ici que m’engloutira la « terre. Et maintenant, ô Patrocle, puisque je des- « cends après toi dans la tombe, je ne t’ensevelirai « qu’après t’avoir apporté les armes et la tête d’Hec- « tor, ton superbe meurtrier. J’immolerai aussi de- * vant ton bûcher douze des plus illustres Troycns,

« dans la fureur que me cause ton" trépas. Jusque-là, « repose ici près de mes vaisseaux *. »

Quelle blessure profonde la mort de Patrocle a faite dans l’âme de son ami ! A ses regrets se joignent maintenant les remords. Il maudit le jour où il vint arracher à Ménétius son fils pour l’entraîner dans les hasards de la guerre. Il avait promis à Ménétius de lui ramener son fils couvert de gloire, riche du butin commun ; que sont devenues ces promesses? Et il se représente la douleur de ce vieillard, quand il aura appris la fatale nouvelle. Peut-être Achille, involontairement, pense-t-il à son vieux père Pélée qui, lui aussi, ne doit plus revoir son fils ; et c’est cette idée qui rend son chagrin plus poignant encore. '

Virgile s’est souvenu de ce passage et l’a développé avec l’art qu’on lui connaît. Ëvandre avait confié son jeune fils Pallas à Ënée, qui avait eu besoin d’un auxiliaire dans sa guerre contre les Rutules. Pallas, après une courte apparition dans le camp des Troyens, tombe, à la fleur de l’âge, sous les coups de Turnus, comme Patrocle avait péri soüs les coups d’Hector. A la vue de ce cadavre, quels ne sont pas la douleur et les remords d’Énée! « A l’aspect de ce front blanc comme « la neige, de cette poitrine qu’avait oùverte le fer « assassin, Ënée, les yeux baignés de pleurs : Malheu- « reux jéune homme, dit-il, maintenant que tout me « présage le bonheur, la fortune m’a envié ta pré- « sence ; elle t’a empêché de voir mon royaume et « d’être ramené vainqueur aux demeures paternelles. « Ce n’est pas là ce qu’en le quittant j’avais promis à « Ëvandre, ton père, lorçque, me tenant serré contre

« son cœur, il m’envoyait conquérir un puissant em- « pire et m’annonçait avec crainte que nos ennemis « étaient courageux, que nous aurions à combattre « une race belliqueuse. Et maintenant peut-être, « jouet d’une vaine espérance, ce père adresse des « vœux au ciel et charge les autels d’offrandes; et « nous, nous entourons de vains honneurs ce héros « privé de la vie et quitte désormais envers les dieux. « Malheureux père ! tu verras les cruelles funérailles « de ton fils. Voilà donc ce retour, ces triomphes at- « tendus si vivement! Voilà ce qu’il fallait croire de « de mes promesses 1 ! ■

Cependant Achille, en attendant que le moment d’enseVelir Patrocle soit venu, prodigue au corps de son ami les soins les plus délicats et les plus tendres. Nous trouvons ici de curieux détails et qui plaisent ; nous entrons dans la vie intime des hommes de ce temps, grâce aux récits du poète, sans doute contemporain encore de certains usages qu’il rapporte. Sur les ordres d’Achille, ses compagnons se disposent a enlever le sang du corps de Patrocle. Ils placent sur le foyer un vase à trois pieds, y versent de l’eau, allument le feu. L’onde s’échauffe; quand elle a frémi dans l’airain sonore, ils lavent le cadavre, le frottent avec une huile précieuse, remplissent les plaies d’un baume qui a vieilli neuf ans; ils placent ensuite Patrocle sur un lit, l’enveloppent de la tête aux pieds d’un linceul et le recouvrent encore d’un voile blanc; et toute la nuit Achille et les Thessaliens pleurent le malheureux Patrocle.

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