‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 80 sur 138 · M. M-nk, Palestine , p · texte numérisé non relu

M. M-nk, Palestine , p

« époux.... La nouvelle épouse, qui s’appelle comme « autrefois la nymphe , s’avance au milieu des chants •< et des danses de ses compagnes. On croit îes voir, «telles qu’elles sont représentées sur le bouclier « d’Achille, conduisant l’épouse à travers la ville, à « la clarté des flambeaux, tandis que la foule entonne « le chant d’hymen, que les jeunes gens dansent et * pirouettent, que les flûtes et les lyres retentissent 1 .»

La deuxième scène, qui se passe dans la môme ville, et qui se trouvait gravée tout à côté de la première, et dans le même compartiment, nous l’avons dit, nous révèle encore des traits de mœurs, aussi curieux qu’instructifs. Et d’abord, Homère nous apprend, et pour la seconde fois, que, dans ces temps , reculés, le rachat du sang était une chose généralement admise. Donc, moyennant deux talents d'or payés à la famille de celui qu’on avait tué, on pouvait arrêter toute poursuite ultérieure, comme aussi étouffer tout ressentiment*. A la manière dont les choses se passent, on peut juger aussi de l’humeur litigieuse de l’époque. Le meurtrier prétend s’être acquitté, tandis que son adversaire le nie. Nous voyons en même temps où et comment se rendait la justice du temps d’Homère. C’est au milieu de la place publique que se vidaient les débats, et c’était à l’expérience des vieillards qu’il appartenait de décider et de pro-

1. La Grèce, Rome et Dante. Éludas littéraires d’après nature,

2. Plus sévère et aussi plus charitable à la fois, le législateur des Hébreux püuissait de mort le meurtre volontaire (Nombres XXXV, v. 31) , et ouvrait les portes d’une dés douze villes de refuge à ceux qui avaient tué leur semblable par imprudence. (Ibid., v. 2b-)

— • rît rt i'i i- r i- r i l 'i in A rfÉÉyfatt» ri — v c.

noncer. Le prétoire, il faut le reconnaître, était digne, par sa simplicité, de ces temps antiques : les juges étaient assis sur des pierres luisantes, absolument comme dans la Bible, mais ils tenaient dans leurs mains le sceptre, insigne de l’autorité. Les hérauts sont chargés de maintenir l’ordre, car le public qui assistait au procès pouvait être tenté de le troubler, puisque aussi bien on voit les assistants se mêler de l'affaire, se diviser en deux partis, et prendre fait et cause pour l’un ou l’autre plaideur.

Yoici maintenant un sujet qui convenait avant tout aù belliqueux Achijle dont toute la vie fut un long combat.

« Devant l’autre ville campent deux armées à la « brillante armure. Elles diffèrent d’avis : les uns « veulent qu’on pille cette cité et qu’on divise en par- « ties égales les richesses qu’elle renferme. Les as- •< siégés ne cèdent point et dressent de secrètes em- « bûches. Les épouses bien-aimées, les jeunes enfants, « debout sur les remparts, gardent les murs avec des « hommes que la vieillesse accable ; les autres sortent « de la ville : à leur tête sont Mars et Pallas; tous « deux sont d’or et rdvêtus de tuniques d’or, grands, * superbes avec leurs armes, comme il convient à « des dieux, tous deux également remarquables. Les « autres guerriers sont d’une stature moins élevée. % Ils arrivent enfin dans un endroit favorable à l’em- « buscade, près d’un fleuve où les troupeaux venaient « s’abreuver. C’est là qu’ils s’arrêtent couverts de l’ai-. « rain brillant. Loin d’eux se placent deux sentinelles « attendant le moment où paraîtraient les brebis et les « bœufs aux cornes recourbées. Les troupeaux arri- « vent bientôt suivis de deux bergers, s’égayant au « son de leurs chalumeaux; car ils ne soupçonnaient

« aucune ruse. A cette vue, les guerriers accourent, « et, sans retard, égorgent les bœufs, les riches trou- « peaux de blanches brebis; ils mettent à mort les « pasteurs. Les ennemis, assis dans le conseil, enten- « dent le tumulte qui se fait autour de leurs trou- « peaux. Aussitôt, montant sur leurs chars rapides, « ils se précipitent et arrivent à l’instant. On combat « avec fdreur sur les bords du fleuve et on se frappe « des deux côtés avec des lances d’airain. On distin- « gue dans la mêlée la Discorde, le Tumulte et la des- « tructive Destinée qui s’empare tantôt d’un héros « récemment blessé, ou d’un autre que le fer n’a pas « atteint, tantôt tire par le pied un cadavre à travers « le champ de bataille. La robe qui couvre ses épaules « ruisselle du sang humain. Ils se heurtent, ils se « battent comme des hommes vivants, et de chaque « côté on entraîne les morts '. »

C’est là comme un abrégé de ce qui se passe dans Ylliade même. D’un côté, les assiégés, de l’autre, les assiégeants. Les premiers, ayant Mars et Dallas à leur tête, font une espèce de sortie, comme l’ont dû tenter bien des fois les Troyens qui, eux aussi, comptaient des dieux dans leurs rangs. Ces troupeaux qu’on égorge ont été sans doute, comme le suppose Heyne, pris aux assiégés par l’armée ennemie forcée de pourvoir de la sorte à ses subsistances; et maintenant on lqs lui reprend, en les égorgeant. Le combat qui s’engage ensuite pour ce motif, entre les deux peuples, nous rappelle, par sa vivacité même, les combats de Ylliade. On dirait que Vuleain se soit plu à illustrer sur le bouclier d’Achille une de ces peintures

* li V, 509-540. ' ,

admirables de batailles où triomphe le génie pittoresque d’Homère, et que tant de poètes ont cherché à reproduire après lui et d’après lui *.

Voici maintenant quatre sujets empruntés à la vie des champs. Joints aux précédents, ils complètent, en quelque sorte, l’image, en raccourci, de la société civile du temps.

« Ici Vulcain représente une plaine fertile, terrain « gras et vaste qui se façonne trois fois. Plusieurs « hommes la labourent. Ils retournent le joug et vont « et viennent tantôt dans un sens et tantôt dans un « autre; et chaque fois qu’à leur retour ils atteignent « la limite du champ, un serviteur leur verse une « coupe pleine d’un vin délicieux. Ils recommencent «ensuite leurs sillons, impatients de revenir encore « au bout du profond guéret. La terre, quoiqu’elle soit « d’or, noircit derrière eux comme un champ fraîche- « nient labouré, tant ce travail était admirable. »

« Il grave aussi une enceinte couverte d’une abon- « dante récolte. Là, moissonnent des ouvriers tenant « dans leurs mains des faucilles tranchantes. Le long « des sillons, de nombreux épis tombent en gerbes « sur la terre; d'autres, avec des liens, attachent les « javelles Derrière eux, des enfants leur présentent « sans cesse les gerbes qu’ils apportent dans leurs « bras. Au milieu de ses serviteurs, le maître de ce « champ tient son sceptre en silence et debout sur «les sillons, il se réjouit dans son cœur. Les hé- « rauts, à l’écart, préparent le repas sous un chêne ;

1. Voir Hésiode, bouclier (l’Hercule (Théogonie, v. 255 sqq.). — Eschyle, dans les Sept chefs (boucliers des généraux argiens et thébains). — Quintus de Smyrne, bouclier d’Achille ( Posthome rica, livre V). — Virgile, bouclier d’Énée (Énéide, VIII).

« ils ont sacrifié un bœuf énorme qu’ils apprêtent; et « les femmes, saupoudrant les chaires d’une blanche « farine, préparent avec abondance le repas des mois- « sonneurs.

« Vulcain représente encore une belle vigne d’or « surchargée de raisins. Les grappes sont noires. Des « pieux d’argent la soutiennent partout. Il l’entoure « d’un fossé de métal bleuâtre et d’une haie d’étain.

« Un seul sentier la traverse; là passent les porteurs "lorsqu’ils travaillent aux vendanges. Des~ jeunes * gens aux joyeuses pensées portent dans des cor- « beilles tressées le fruit délectable. Au milieu d’eux,

« un enfant tire de son luth harmonieux des sons qui « font naître l’amour; il accompagne le frémissement «des cordes de sa voix gracieuse; les vendangeurs,

« tous ensemble, frappent du pied la terre, le secon- •< dent de leurs chants, de leurs cris aigus, et le sui- « vent en dansant.

« Là, il fait un troupeau de génisses au front su- • «perbe; ces génisses sont formées d’or et d’étain;

« elles s’élancent en mugissant de l’étable et vont au «pâturage sur les rives d’un fleuve retentissant et «bordé de roseaux. Quatre bergers d’or conduisent « les génisses; ils sont suivis de neuf chiens aux pieds « agiles. Soudain, deux énormes lions saisissent à la « tête du troupeau un taureau mugissant. L’animal,

« poussant d’affreux beuglements, est entraîné. Les « lions, après avoir déchiré la peau de cet immense « taureau, se repaissent de son sang et de ses en- « trailles. Vainement les pâtres les poursuivent en « excitant leurs chiens rapides. Ceux-ci redouteht de « mordre les lions; ils aboient auprès d’eux, mais les « évitent.

« Dans une belle vallée, l’illustre Vulcain repré^ « sente un immense pâturage de blanches brebis, « des étables, des tentes et des cabanes recouvertes'. »

Que cette scène de labour est vraie dans sa concision ! C’est une image de la nature. On a devant soi les laboureurs traçant avec leur attelage un pénible sillon; rien ne- ralentit leur ardeur; de temps à autre seulement ils réparent leurs forces épuisées à l’aide d’un vin généreux. On s’associe à leur rude labeur et on respire avec eux je ne sais quelle odeur de terre fraîchement remuée. C’est là une esquisse dont plus tard, après Homère, bien plus tard, on fera des tableaux et des scènes. Ce qui y domine, comme dans les descriptions suivantes, c’est le sentiment de la nature extérieure et qui a passé de l’auteur de l 'Iliade à Théocrite, et de Théocrite à Virgile. Dans notre littérature, à nous, ce même sentiment, qui est assez effacé, ce semble, en France, au dix- septième siècle, reparaît, à la fin du dix-huitième, avec Bernardin de Saint-Pierre et Jean-Jacques Rousseau. Ces derniers le lèguent, en quelque' sorte, à l’auteur du Génie du Christianisme; et c’est à ces sources diverses que paraît l'avoir puisé à son tour un grand romancier de nos jours, admirable écrivain, et doué d’un rare talent d’observation. À la scène de labour décrite par Homère, opposons donc une scène du même genre, qui a pour théâtre non plus la Grèce ou l’Asie antiques, mais un coin de territoire d’une des provinces centrales de la France, le Berry.

« Je marchais, dit l’auteur bien connu de cette « description que j’abrège à regret, je marchais sur

« la lisière d’un champ que des paysans étaient en a train de préparer pour la semaille prochaine. L’a- « rêne était vaste.... Le paysage était vaste aussi et « encadrait de grandes lignes de verdure , un peu « rougie aux approches de l’automne, ce large terrain « d’un brun vigoureux , où des pluies récentes avaient « laissé, dans quelques sillons, des lignes d’eau que « le soleil faisait briller comme de minces filets d’ar- « gent. La journée était claire et tiède, et la terre, « fraîchement ouverte par le tranchant des charrues, « exhalait une vapeur légère. »

« Dans le haut du champ un vieillard. .. . poussait gra- « ventent son areau de forme antique, traîné par deux « bœufs tranquilles, à la robe d’un jaune pâle, vérita^ « blés patriarches de la prairie, hauts de taille, un peu « maigres, les cornes longues et rabattues.... à l’autre « extrémité de la plaine labourable, un jeune homme « de bonne mine conduisait un attelage magnifique : « quatre paires de jeunes animaux à robe sombre, mê- « lée de noir fauve à reflets d’or.... Ces fiers animaux « faisaient grincer le joug, et les courroies liées à leur « front en imprimant au timon de violentes secousses.

* Lorsqu’une racine arrêtait le soc, le laboureur criait « d’une voix puissante, appelant chaque bête par son

nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter; car

* les bœufs, irrités par cette brusque résistance, bon- " dissaient et creusaient la terre de leurs larges pieds

* fourchus. »

C’est là, non plus comme chez le vieux barde, une' Si mpl e esquisse, mais un tableau achevé, un paysage complet pour le fond comme pour le cadre de la Peinture. La vérité des traits, jointe au pittoresque es détails, frappent l’esprit et charment l’imagina-

tion. On a ici comme un exemple de la différence qui existe entre l’art antique et l’art moderne. Là, quelques traits, vrais, mais rapides; c’est un dessin, fait avec quelques lignes. Ici, des tons chauds et des couleurs qui üxent pour toujours les objets dans notre souvenir. Le dernier trait de la scène de labour dans Homère, qui nous peignait « la terre se noircissant derrière les laboureurs, » est dépassé par la peinture de çe « large terrain d’un brun vigoureux, où des pluies récentes avaient causé dans quelques sillons des lignes d’eau que le soleil faisait briller comme de minces tilets d’argent. » On peut en dire autant de l’attelage peint par le poète grec, comparé à celui que nous retrace l’art contemporain. Là, on ne fait qu’indiquer les bêtes avec lesquelles l’homme va et vient pour fendre la glèbe; ici on voit, on touche les magnifiques et fiers animaux aux cornes longues et rabattues, à la robe sombre mêlée de noir fauve à reflets d’or, et qui bondissent en creusant le sol de leurs larges pieds fourchus. Mais si le ton et les couleurs diffèrent, c'est de part etd’autre la même idée morale ; de part et d’autre on nous montre l’homme, le roi delà création sans doute, mais forcé, en tout temps et en tout pays, de dompter la nature , et d’arroser de sa sueur, pour la féconder, cette terre, nourricière du genre humain.

La scène de la moisson qu’Homère a retracée ensuite a inspiré à Théocrite sa fraîche et charmante idylle des Moissonneurs. Virgile, de son côté, s’en est souvenu et l’a imitée et reproduite en maint endroit de ses Géorgiques. De nos jours, M. de Chateaubriand, avec le bonheur de style et la richesse d’imagination qu’on lui connaît, semble avoir développé Homère dans ce

beau passage du deuxième livre des Martyrs, où Eudore prend part aux travaux de la moisson chez Lasthénès. Mais il est une scène de moissons plus belle encore que celle d’Homère, parce qu’elle est plus touchante; et elle est plus touchante, parce qu’il y a là des sentiments plus élevés et plus dignes de l’humanité. Je veux parler de cette délicieuse idylle biblique qui s’appelle Ruth. Dans Homère, le maître du champ, goûtant une douce joie à la vue de ses riches guérets, n’éprouve après tout que la satisfaction égoïste du propriétaire. Là, les moissonneurs prennent part à un copieux et succulent festin, sans que l’on songe ni aux pauvres ni aux nécessiteux. Que j’aime bien mieux le maître du champ et les moissonneurs de la Bible! Les moissonneurs, selon la loi de leur dieu, laissent glaner le pauvre derrière eux ; le maître du champ, Booz, après s’être enquis de la pauvre glaneuse dans laquelle il a reconnu la bru dévouée de Nahomi, l’invite à s’approcher et à partager le modeste repas des travailleurs, repas consistant en grain rôti et en pain trempé dans du vinaigre. Puis, non content de laisser à Ruth le bénéfice que la loi de Moïse lui accorde, Booz ordonne aux siens « d’aban- « donner, comme par mégarde, des poignées de blé, » afin que Ruth les recueille, « de ne point la censurer « et de ne point lui faire de honte 1 . » il y a là toute la différence de l’antiquité profane à l’antiquité sacrée; ici, tout est annobli et vivifié par l’amour du prochain et le respect dû à la pauvreté et au malheur, par l’obéissance aux lois de Dieu et par la charité, on 1 a vu, la plus ingénieuse et la plus délicate.

Page 1