‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 82 sur 138 · Saint-Lambert, Les saisons · texte numérisé non relu

Saint-Lambert, Les saisons

notre riche pays d’Alsace. Là, à la tombée de la nuit, vendangeurs et vendangeuses, les premiers, leurs hottes sur le dos, les autres, leurs baquets à vendange sur la tête, bras dessus, bras dessous, chantant et dansant, suivent le char qui emporte les raisins dans des tonnes. On échange pendant le trajet plus d’un tendre propos comme du temps d'IIomère; et singulière coïncidence! le mot îüY,ao< par lequel le. vieux poète grec indique les cris de joie des travailleurs est d’urie harmonie imitative admirablement rendue par le mot allemand jauchzen qui paraît en dériver en droite ligne. Jauchzen, en effet, désigne un cri de joie tout particulier que poussent précisément en pareille circonstance nos bandes de vendangeurs. Autre ressemblance : devant eux marche souvent le ménétrier du village pour rendre la fête plus complète ; mais ici pourtant une différence qui doit être constatée, quoi qu’il nous en coûte. L’enfant qui joue de la lyre aux vendangeurs d’IIomère, tire de son instrument, nous dit le poète, des sons harmonieux; nous avons le regret de le dire, les sons que le ménétrier alsacien fait sortir, en pareille occasion, de sa clarinette ou de son violon, n’ont pas toujours la même pureté.

De la vie des Géorgiques, Homère passe à la vie pastorale. Dans nos pâturages de l’Europe, les troupeaux sont exposés parfois aux loups, mais aux loups seuls. Dans les plaines de l’Asie, — et Homère toujours exact dans ses peintures, nous dit ce qui se passait à ce sujet dans l’Asie où il vivait, — des hôtes plus dangereux venaient visiter les bergers et leurs troupeaux, grands ou petits. Nous voyons aujourd’hui encore, dans le nord de notre Afrique, des scènes du même genre. Un célèbre et intrépide chasseur nous

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l’a raconté avec émotion. Là aussi les lions viennent au milieu des douars attaquer leur proie. Ni les coups de fusil, ni les cris des Arabes, ni les grands feux allumés, ne peuvent faire reculer ces redoutables ennemis. Ils franchissent les barrières des parcs, entraînent, malgré leurs beuglements, d’immenses taureaux, et comme dans Homère— les instincts des bêtes féroces sont toujours les mêmes — sautent d’abord à la gorge de leurs victimes, l’auteur de ces récits a soin de le constater, leur déchirent la peau à cet endroit, et dévorent ensuite, comme dans Homère encore, leur sang et leurs entrailles.

« Il aurait manqué quelque chose à ce tableau de « la vie civile, dit Mme Dacier, si Homère, après avoir « parlé de la paix, de la guerre et de l’agriculture, » n’avait terminé cette dernière partie par la des- « cription d’une danse ou d’une fête qui est le délas- « sement ordinaire de ceux qui ont travaillé; voilà « pourquoy Homère descrit icy une danse. »

Voyons donc cette danse qui est comme le dernier trait du tableau.

« Sur ce bouclier, Vulcain grave encore une danse « semblabje à celle que dans la vaste Gnosse Dédale « forma pour Ariane à la belle chevelure. Desjeu- « nés gens et des vierges attrayantes figurent des « danses, en se tenant par la main. Celles-ci sont « couvertes dévoilés légers, ceux-là de tuniques bien « tissues et brillantes. Les jeunes filles ont de belles « couronnes, les hommes portent des épées d’or sus- « pendues à des baudriers d’argent. Tantôt d’un pied « docile ils tournent en rond aussi vite que la roue, « lorsque le potier essaye si elle vole pour seconder « l’adresse de ses mains ; tantôt ils se séparent et for-

« ment des lignes les uns avant les autres. La foule « qui les entoure, admire ces chœurs qui font naître « l’amour. Parmi eux, un chanteur divin fait enten- « dre sa voix en s’accompagnant de la lyre. Deux « sauteurs habiles conduisent les danses en chantant « et pirouettent au milieu du chœur »

Cette danse fut, dit-on, inventée par Dédale, pour consoler la douleur d’Ariane quand elle eut été délaissée par Bacchus. Une Grecque aimable; la mère de notre André Chénier, nous a laissé sur cette danse de curieux détails*. Du reste, quelque chose de cette danse décrite par Homère, semble encore, comme tant d’autres cérémonies de la vie homérique, s’être maintenu dans la Grèce moderne. C’est encore M. Ampère qui en fait la remarque : « La danse qui a lieu tous les « ans le 1" avril, dit cet écrivain, autour du temple de » Thésée, paraît provenir en droite ligne de la danse « que Dédale inventa pour la belle Ariane, dont le « souvenir serait encore lié au souvenir de son ravis- « seur infidèle. Les voyageurs les plus récents re- « marquent que le jeune homme qui conduit le « chœur, se permet seul des bonds et des sauts que « s’interdisent les autres danseurs. Il en est de même « des cubistes qui, dans la danse qu’Homère a des-

1. V. 590-605. o Ces jeunes hommes et ces jeunes filles qui dansent tautost en rond et tantost séparez, comment la graveure peutelle les représenter? Voilà l'objection dp quelques critiques. C’est une chose bien difficile! Comme si l'ouvrier n’avait pas la liberté de faire paraître ses personnages en différents estats. Toutes les autres objections sur ces troupes qui vont en embuscade, sur ce jeune homme qui, en jouant de la guitare, chante agréablement, sur ce taureau qui mugit quand il est dévoré par un lion, et sur les concerts, sont puériles. On ne pourrait jamais parler de peinture si on bannissait ces expressions. >< (Mme Dacier.)

ï. Voy. Guys, Voyage littéraire, t. I, p. 196.

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’« sinée sur le bouclier d’Achille, conduisent le chant * et bondissent au milieu de la foule *. »

Tel est ce bouclier d’Achille, autour duquel Vulcain avait figuré encore, ce qui prouve les connaissances géographiques d’Homère, les flots de l’immense Océan. Cette description clôt le dix-huitième chant. Toutes les descriptions de bouclier, y compris celles que nous avons déjà nommées, sont inspirées de ce morceau capital : le bouclier d’Annibal dans Silius Italicus, celui de Crénée dans Slace, celui de Roland dans I’Arioste, celui de Renaud dans le Tasse, celui de Télémaque dans le poëme de Fénelon . Homère est bien le poëte qui inspire tous les autres poètes; il fait sortir un chef-d’œuvre de son génie, et ce chef-d’œuvre devient un modèle qui exerce le talent ou le génie de tous ceux qui viennent après lui. Toute-puissante est son influence sur les poëtes de tous les pays et de tous les temps; et c’est donc avec vérité qu’un contemporain a pu dire en ce sens : « Homère , réalisant la fiction de cette chaîne d’or « à laquelle Jupiter suspend le monde entier, semble « attacher à son génie immense toute une postérité « de grands hommes*. »

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