M. Bignan , Essai sur l' épopée homérique, p. II
là
Sommaire : Résumé des livres XIX , XX et XXI de l’ Iliade ; pourquoi nous n’y insistons pas.
Cependant, dès le lendemain Thétis apporte à son fils la divine armure. Accablé de tristesse, Achille pressait dans ses bras le corps de son ami. A la vue de ces armes, ses yeux lancent le feu et respirent la vengeance. Sur les ordres de Thétis, Achille fait convoquer l’armée. Tous, jusqu’aux simples matelots, jusqu’aux distributeurs des vivres, accourent pour le contempler après une si funeste retraite. Autour de lui se rangent tous les soldats, ainsi que les chefs dont plusieurs souffrent encore de leurs blessures, comme Diomède, Ulysse et Agamemnon. Achille se réconcilie avec la Grèce et la Grèce avec Achille. Avec une noble franchise, il reconnaît ses torts, abjure ses ressentiments. Atride, de son côté, avoue ses fautes qu’il rejette avec adressé sur le compte des dieux. Pour se rendre désormais les dieux favorables, on offre un sacrifice expiatoire. On apporte dans la tente d’Achille les nombreux présents qu’il a refusés, il y a quelque temps, et qu’il accepte maintenant- L’armée prend ensuite le repas; mais Achille refuse
tout aliment avant d’avoir immolé Hector aux mânes de son ami. Et il apostrophe Patrocle, étendu devant lui, dans les termes les plus déchirants. Les Grecs mêlent leurs regrets et leurs larmes à ses larmes et à ses regrets. On se prépare ensuite au combat. Les Argiens s’avancent nombreux et serrés; leurs armes étincellent; la terre tremble sous leurs pas. Au milieu d’eux est Achille, revêtu de son armure divine, l’œil en feu, le cœur enflammé de rage contre les Troyens ; il s’élance sur son char et pousse à l’ennemi qu’il brûle d’atteindre.
La scène s’agrandit. L’Olympe se mêle à la terre; les dieux vont eux-mêmes prendre part aux combats. Junon, Pallas, Mercure, Neptune et Vulcain se rangent du côté des Grecs; Mars, Apollon, Diane, Vénus et Latone embrassent la cause des Troyens*. La discorde parcourt tous les rangs. Pallas crie sur les bords du fossé de retranchement et anime les Grecs; Mars fait entendre sa voix, formidable comme la tempête. Les dieux excitent Troyens et Grecs à la lutte, et versent dans tous les cœurs une rage dévorante. « Du haut des cieux le père des hommes et des dieux « fait retentir le tonnerre, tandis que Neptune ébranle « les entrailles de la terre immense et les cimes éle-
1. Bossuet a fait à propos de ce passage la réflexion suivante : « Une des choses qui faisaient aimer la poésie d'Homère, est qu'il « chantait les victoires et les avantages de la Grèce sur l’Asie. Du «côté de l’Asie était Vénus, c’est-à-dire les plaisirs, les folles « amours et la mollesse; du côté de la Grèce était Junon, c’est-à- « dire la gravité avec l'amour conjugal, Mercure avec l’éloquence, « Jupiter et la sagesse politique. Du côté de l’Asie était Mars, im- «pétueux et brutal, c’est-à-dire la guerre faite avec fureur; du « côté de la Grèce était Pallas , c’est-à-dire l’art militaire et la «valeur conduite par l’esprit. » (Disc, sur l’hist. univ., 3* par- « lie, ch. v.)
« vées des montagnes. Le sommet et la base de l’Ida « chancellent ainsi que la ville des Troyens et les « vaisseaux des Grecs. Dans ses retraites souterraines « le roi des ombres, Pluton, frémit. Effrayé il s’élance « de son trône, pousse un cri, de peur que le redou- « table Neptune par ses coups entr’ouvrant la terre, » ne montre aux humains et aux immortels les ef- « froyables, les sombres abîmes, en horreur même « aux dieux 1 . » Les habitants de l’Olympe donnent le signal de la mêlée : Énée, malgré son courage, n’échappe à la fureur d’Achille que grâce à Neptune qui l’emporte dans les derniers rangs de l’armée troyenne. Hector excite les siens contre Achille, mais Apollon l’engage à ne pas se mesurer avec le fils de Pélée^ celui-ci se précipite contre l’ennemi, arrache la vie à
1. II., XX, v. 56-65. Longin admire avec raison ce tableau vraiment sublime et le commente en ces termes : — j’emprunte la traduction de Boileau — « Voyez-vous, mon cher Terentianus, « la terre entr’ouverte jusqu’en son centre , l’enfer prêt de pa.- « raître, et toute la machine du monde sur le point d’être déa truite et renversée, pour montrer que dans ce combat le ciel, « les enfers, les choses mortelles et immortelles, tout enfin, com- « battait avec les dieux, et qu'il. n’y avait rien dans la nature qui « ne fut en dangêr » (OEuv. de Boileau, t. II, p. 388, édit. d’Herhan). Virgile (Æn., VIII, v. 243 sqq.) , et Ovide (Mdtam., V, v. 356), ont cherché chacun à s’inspirer de ce morceau. El Boileau, traduisant ce même passage, cité dans Longin, f’a rendu dans les vers suivants, qui, malgré le talent de l’auteur, demeurent loin de l’énergique concision du texte grec :
« L’enfer s’émeut au bruit de Neptune en furie,
«Pluton sort de son trônp; il pâlit, il s’écrie;
« Il a peur que ce dieu dans cet affreux séjour «D’un coup de son trident ne fasse entrer le jour;
« Et par le centre ouvert de la terre ébranlée «Ne fasse voir du Styx la rive désblée, a Ne découvre aux vivants cet empire odieux,
« Abhorré des mortels et craint même des dieux. »
une foule de Troyens, entre autres à Polydore, fils de Priam, qu’il perce de sa lance et renversç dans la poussière. En ce moment, Hector s’offre à ses yeux, et il périssait infailliblement, si Apollon, l’enveloppant d’un nuage, ne l’eût dérobé aux coups d’Achille. Celui-ci, frustré d’une si grande proie, exerce sa rage contre les autres Troyens; son glaive est impitoyable, son cœur insensible;' il ne respire que meurtre et carnage. Debout sur son char, il immole tous ceux qu’il poursuit et il inonde la plaine de torrents de sang. « Ainsi, lorsque la flamme violente promène «sa fureur dans les vallées profondes d’une mon- « tagne desséchée et dévore une vaste forêt, le vent « agite de toutes parts et fait tournoyer la flamme; f de même, armé de sa lance et semblable à un dieu, « Achille court de tous côtés en poursuivant ses en- « nemis expirants; des torrents d’un sang noir inon- « dent la campagne. Lorsqu’un laboureur a réuni « sous le joug deux taureaux au large front pour fou- « 1er l’orge blanche sur le sol uni d’une aire, les « grains légers sautent rapidement des épis sous les « pieds des taureaux mugissants; ainsi, les chevaux « vigoureux du magnanime Achille foulent à leurs « pieds les cadavres et les boucliers. L’essieu tout en- « tier est taché de sang, ainsi que les anneaux placés « autour du siège. Ils sont couverts de gouttes san- « glantes que font jaillir les cercles des roues et les « sabots des chevaux. Le fils de Pelée brûle de se « couvrir de gloire, et ses mains invincibles sont « souillées de poussière et de sang 1 . »
1. II., XX, y. 490 sqq. Virgile a fait d’une partie de ce passage la belle imitation que voici :
Talis equos alacer media inter prœlta Turnus
Dans sa course impétueuse, Achille arrive sur les bords du Xanthe. Les Troyens fuient éperdus devant lui ; d’autres se jettent dans le fleuve pour échapper à sa fureur. Laissant sa lance, qu’il appuie contre un tamaris, et armé de son glaive, il 'médite d’affreux explqits. De tous côtés s’élèvent des cris lamentables. Un autre fils de Priam, Lycaon, s’échappant du fleuve, est rencontré par Achille, qui lui traverse à l’instant même la gorge avec le fer ; mais le Scamandre qui combat pour Troie vient enfin arrêter le cours des exploits d’Achille : il déborde, rejette les cadavres entassés dans ses ondes, reçoit dans son sein les Troyens qui respirent encore, et, inondant la plaine, vient mugir autour d’Achille et menace de l’engloutir. Le fier Achille est réduit maintenant à implorer le secours des dieux contre un autre dieu. Il ne sort du péril où il est engagé que grâce au secours de Pallas et de Neptune. Le Scamandre cependant appelle à son aide le Simoïs, son frère, et se précipite de nouveau sur Achille qu’il allait faire périr quand, sur la prière de Junon, Vulcain, protecteur des Grecs, vient avec ses flammes arrêter le débordement du fleuve et le fait rentrer dans son lit. Mais la Discorde excite maintenant le combat entre les autres dieux. Us s’attaquent en poussant d’horribles clameurs. Mars est renversé par l’invincible Minerve, ainsi que Vénus, accourue au secours de son divin époux. Neptune provoque Apollon, Junon punit l’audace de Diane, qu’elle désarme et châtie honteu-
Fumantes sudore quatit, miserabile exsis
Hostibus insultans: spargit rapida unguia r ores
Sanguineos, mixlaque cruor calcatur arena.
(Æn., XIÏ, v. 337 sqq.).
sement. Achille seul garde sa grandeur à côté des immortels. Hommes et chevaux tombent sous la pesanteur de son bras.
Debout, sur les remparts de Troie, Priam aperçoit Achille qui met en fuite les Troyens. Aussitôt il descend, fait ouvrir les portes de la ville, et les Troyens, en foule, viennent chercher un abri derrière leurs murs. Néanmoins, c’eût été fait et d’Ilion et des Troyens si, en ce moment suprême, la divinité protectrice des descendants de Dardanus, Apollon, ne fût venu à leur secours. Il oppose à Achille, pour arrêter son impétuosité, le fils d’Anténor, dont le dieu remplit l'âme de courage et de force. Achille est ainsi retardé ; Agénor • le provoque , et quand Achille s’avance pour le frapper, Apollon enlève le fils d’Anténor. Prenant lui-même les traits d’Agénor, il trompe Achille qui le poursuit et s’écarte loin des autres Grecs. C’est ce que voulait le dieu ; les Troyens ont eu le temps de pénétrer dans II ion.
Tels sont, bien affaiblis par ce pâle résumé, tels sont les principaux événements qui s’accomplissent depuis le commencement du dix-neuvième chant jusqu’à la fin du vingt et unième. Et cependant, par cette faible analyse, on aura pu juger avec quelle haleine Homère chante les combats. Quelle vivacité, quel feu dans toutes ces luttes où les hommes, les dieux et les éléments combattent pêle-mêle et à la fois 1 Homère anime, embrase de la flamme de son génie toutes ces scènes d’une si imposante grandeur.
Ici se termine, dans Ylliade, la peinture des batailles qui occupent une si grande place — plus de la moitié — dans le poème. Nous n’avons analysé que quelques-unes de ces batailles, on se le rappelle, nous
bornant soit à indiquer, soit à résumer les autres. Homère seul, grâce à l’inépuisable fécondité de son imagination, a pu éviter la monotonie dans les descriptions de ce genre ; et encore, à la longue, ces combats engendrent la fatigue, surtout pour nous autres modernes. Qui donc pourrait se flatter d’échapper à un défaut analogue, en analysant ces mêmes combats sans en omettre aucun? Aussi,' — nous en avons prévenu le lecteur tout d’abord , et nous n’avons pas à nous en repentir, — nous sommes-nous peu étendu sur les passages de cette nature, et avonsnous choisi pour objet principal de ces études ceux des livres de l’Iliade qui offrent des beautés plus variées et avec lesquelles la critique se trouve plus à l’aise; ces beautés étant plus propres à faire naître avec les impressions qu’elles font sur nous, des observations critiques de tout genre, comme aussi des rapprochements instructifs et curieux.
Le vingt-deuxième chant, auquel nous touchons maintenant, ainsi que les deux derniers livres du poème, présentent précisément au plus haut degré le genre d’intérêt que nous cherchons à faire ressortir dans ce travail. Nous allons donc essayer d’examiner les trois derniers chants, à commencer par le vingtdeuxième, dans le même esprit et avec le même soin que ceux dont nous avons déjà rendu compte au lecteur.
Sommaire : Le vingt-deuxième livre de V Iliade. — Hector et Priam; rapprochements; Homère, la Bible et Racine. — Hector fuit devant Achille ; partialité d’Homère ; ce qu’on peut lui reprocher. — Un passage curieux au point de vue littéraire et géographique ; commentaires et éclaircissements ; opinion de Strabon ; opinion du comte Choiseul Gouffier ; observations de M. Dugas Montbel. — Lutte entre Hector et Achille; Hector traîné derrière le char d'Achille; lamentations de Priam; Homère excelle dans la peinture des joies et des douleurs de la famille ; la douleur de Priam dans V Iliade et celle de Jacob dans la Bible; la désolation d’Andromaque rapprochée de celle de Kriemhilt dans le poème des Nibelungen; analogies et différences. — Barbarie des temps héroïques; les veuves et les orphelins dans l'antiquité païenne ; les veuves et les orphelins dans la législation mosaïque.
Semblables à des biches timides, les Troyens rentraient dans la ville. Appuyés contre les murs, ils sèchent maintenant leur sueur, et en buvant d’un vin généreux, ils réparent leurs forces. En ce moment, Apollon détrompe Achille, et se vante d’avoir, grâce à son stratagème, ralenti la course du fils de Pélée pour donner aux Troyens le temps de se soustraire à ses coups. Revenu de son illusion, Achille court en toute hâte sur Troie, suivi, mais de loin, des Grecs,
couverts tous de leurs boucliers. Le poète nous donne une haute idée de l’inébranlable courage de l’adversaire d’Achille, d’Hector. Tandis que tous les siens sont rentrés dans Ilion, Hector seul, en ce moment solennel, reste debout à l’entrée de la porte Scée ; et il attend de pied ferme Achille, qui vient à lui. Il n’en est plus séparé que par une très-courte distance. Du haut des remparts, le vieux Priam aperçoit le terrible Achille ; son armure d’airain resplendit au loin comme un astre de mauvais augure. L’instinct de l’amour paternel, qui montre ou semble montrer au roi d’Ilion, dans Achille, le futur meurtrier de son fils, le fait tressaillir. Priam craint pour les jours d’Hector, qui, lui, brûle de combattre Achille. Pauvre père ! Malheureux vieillard! Il élève ses mains, pousse des soupirs, se frappe la tête, et, suppliant, il appelle son fils. C’est là assurément un touchant tableau. Toutes les paroles que le poète place dans la bouche de Priam sortent du plus profond de son cœur paternel : qu’Hector, seul et séparé des siens, n’attende pas le fils de Pélée, plus vaillant encore et plus fort que lui. Priam n’a que trop appris à connaître la valeur d’Achille. Combien de fils, déjà, Achille ne lui a-t-il pas immolés! Lycaon et Polydore, où sont-ils maintenant? S’ils ont péri sous la lance d’Achille, quelle douleur pour lui et pour Hécube, leur mère ! Mais le peuple se consolera plus facilement de cette perte, quelque affliction qu’il en ait ressentie, si Hector lui reste. Qu’il rentre donc, afin de sauver les Troyens et les Troyennes; qu’il dérobe à Achille la gloire d’un si grand coup, et qu’il songe à sa propre vie.... Et faisant un triste retour sur luimême, Priam veut fléchir Hector par la peinture la
plus énergique et la plus pathétique des malheurs que la mort d’Hector attirerait sur lui et sur tous les siens. 11 y a bien de l’éloquence dans tout ce qui suit : « Prends pitié de ton père infortuné, pendant que je « suis encore en état de reconnaître ce que tu feras « pour moi. Malheureux ! le fils de Saturne , sur le « seuil de la vieillesse , me laissera dépérir par le « sort le plus cruel , en me rendant témoin des « plus horribles misères*. Je verrai mes fils égor- « gés, mes filles captives, leurs couches nuptiales « souillées, leurs tendres enfants, au milieu du car- « nage, écrasés contre la terre, enfin mes brus en- « traînées par les mains barbares des Grecs. Moi- « même, le dernier de tous, sur le seuil, devant les « portes de mon palais, les chiens dévoreront ma «chaire palpitante, lorsqu’après m’avoir frappé de « l’airain cruel de la lance et du javelot, mon ennemi « m’aura privé de la vie. Les chiens, gardiens fidèles «que je nourrissais dans nos demeures, autour de « ma table, s’abreuveront de mon sang, et saisis en- « suite de rage, expireront sous les portiques.... Que « des chiens cruels souillent les cheveux blancs, la « barbe blanche et la pudeur d’un vieillard immolé, « c’est pour les malheureux mortels l’objet le plus « digne de pitié*! »
Homère, dans cette tragique tirade, fait entrevoir à ses auditeurs ce que le sujet du poème (qui s’arrête à
1. Tout ce passage, comme celui qui suit jusqu’à la fin du discours de Priam, a été fort tourmenté et souvent mal traduit. La traduction que nous en donnons à notre tour, nous a paru le plus se rapprocher du texte; elle s’éloigne , nous devons le dire, en plusieurs point , et de la version latine de Heyne et de la traduction française de Dugas Monlbel.