Rois, XXI
quand il fait dire à Athalie , au sujet de la hideuse métamorphose de Jézabel, sa mère :
Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange
D’os et de chairs meurtris et traînés dans la fange,
Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux,
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux*.
Priam cependant ne peut fléchir Hector. Peut-être Hécube, son épouse, placée à côté de lui, sera-t-elle plus heureuse. Il y a bien de la douleur dans l’attitude d’Hécube, et les quelques paroles que lui prête le poète respirent toute l’éloquence du cœur.
« Près de Priam gémissait la mère d’Hector et ver- « sait des larmes. D’une main découvrant sa poitrine « et de l’autre soulevant sa mamelle, elle laisse échap- « per ces mots :
« Hector, mon enfant, respecte le sein qui t’a « nourri, aie pitié de ta mère. Si jadis ces mamelles « ont apaisé tes cris, qu’il t’en souvienne maintenant, « ô mon fils bien-aimé ; combats du haut des rem- « parts ce héros terrible, mais ne t’exposes pas seul
1 . Virgile a dû certainement savoir par cœur ce passage d’Homère, et pourtant il n’a pas osé le reproduire. Son goût exquis le rendait parfois un peu timide. Voyez : parlant dé Priam tué par Pyrrhus, jeté hors de son palais et demeurant étendu sur le rivage, il a omis le détail des chiens dévorants. Il s’est borné à ce trait plein d’énergie d’ailleurs, et rappelant le mot de Bossuet: «c Un je ne sais quoi qui n’a de nom dans aucune langue. »
Jacet ingens litore truncus,
Avulsumque humeris caput , et sine nomine corpus.
Æn., II, y. 557 et 558.)
Virgile a déjà les timidités et parfois les fausses délicatesses de goût, que nous avons signalées plus haut dans Racine , quand le tragique français imite Homère ou s’en inspire. (Voir à la page 39 et aussi p. 76.)
« contre lui. Le barbare! s’il t’immole, ni moi, cher « enfant, qui t’ai donné le jour, ni ta noble épouse, « nous ne pleurerons sur ta couche funèbre; mais « loin de nous, devant les vaisseaux des Grecs, les « chiens agiles te dévoreront 1 . »
Si l’âme d’Hector pouvait être fléchie, de telles paroles, sorties du fond des entrailles paternelles et maternelles, la fléchiraient assurément. Mais l’amourpropre l’aveugle. Que dirait Polydamas*? Que diraient les Troyens et les Troyennes? On l’accablerait sans doute de reproches ; on l’accuserait d’avoir perdu l’armée. Mieux vaut rester, tenter un suprême effort, immoler Achille ou tomber sous ses coups. Un instant, néanmoins, l’idée lui vint d’aller au-devant d’Achille et de lui proposer la j aix à des conditions avantageuses; mais aussitôt, — et ce mouvement est très-naturel et d’un heureux effet, — il repousse cette pensée comme une lâcheté; Achille, d’ailleurs, ne l’écouterait pas et le « tuerait peut-être impuné- « ment comme une femme. »
Cependant Achille approche. Terrible comme Mars, il balance dans sa main un frêne coupé sur le mont Pélion. Autour de son corps l’airain rayonne comme les feux du soleil du matin. « A cet aspect, Hector est « saisi de terreur ; il n’ose plus attendre son ennemi ; « il s’éloigne des portes et fuit épouvanté*. » Achille court après lui comme l’épervier après la timide colombe, « et sous les murs d'Ilion, Hector, saisi de « crainte, agite ses genoux rapides*. »