‹ Études littéraires et morales sur HomèreChapitre 9 sur 138 · Iphigénie, acte IV, scène vi · texte numérisé non relu

Iphigénie, acte IV, scène vi

la colère d’Achille, quand, sortant des menaces vagues, qu’il avait faites tout d’abord, d’enlever la captive soit d’Achille, soit d’Ulysse, soit d’Ajax, il affirme qu’après avoir renvoyé Chryséis, il ira luimême enlever jusque dans la tente d’Achille la belle Briséis pour apprendre de la sorte au fils de Pélée combien le roi est au-dessus de lui.

Achille bondit sous le double aiguillon de la colère et de la douleur. Deux partis agitent son cœur : il se demande s’il ne percera pas avec son glaive l’audacieux Agamemnon, ou bien s’il devra maîtriser sa fureur. Déjà il a tiré son épée du fourreau.... Que va-t-il arriver?

Ici un gracieux incident. Merveilleux pour nous autres modernes, il était tout naturel pour des Grecs habitués, par leurs croyances religieuses, à l’intervention fréquente des dieux dans les choses humaines. Minerve, envoyée par Junon, qui chérit les deux guerriers, descend de l’Olympe; elle se glisse derrière Achille, et, visible pour lui seul, elle le saisit par sa blonde chevelure. — Image charmante et pleine de familiarité ! — Achille, en l’apercevant, la prend à témoin de l’affront qu’on lui fait subir; il en fait le serment : le roi va tomber sous ses coups. Mais la sage Minerve fait entendre sa voix persuasive ; Achille pourra « exhaler son courroux, s’il le « veut, en reproches amers, » mais il n’armera pas sa main contre le chef de l’armée; il réprimera sa colère ; il obéira aux dieux.

Et le fougueux mais religieux Achille réprime sa fureur pour obéir aux dieux. Aussitôt, appuyant sa main formidable sur la garde d’argent de son glaive, il le repousse dans le fourreau. Et Minerve, heureuse

d’avoir mené sa mission, à bonne fin, reprend son vol vers les deux. '

Si la déesse a permis à Achille « d’exhaler son « courroux en reproches contre Agamemnon , » il faut convenir qu’Achille use largement de la permission. Se tournant de nouveau du côté d’Agamemnon, il s’écrie : « Toi que l’ivresse égare, qui a l’œil ima pudent du dogue et le cœur d’une biche, jamais « tu n’as eu le courage de t’armer pour la guerre en « même temps que le peuple, ni d’aller en embus- ' <• cade avec les plus braves des Grecs. Cela te sem- « ble la mort même *. »

bes raffinés, et Platon lui-même est de ce nombre *, se sont scandalisés des propos qu’Homère place ici dans la bouche d’Achille ; mais Homère peignait les mœurs de son temps, « Ne vous y trompez pas, « dit excellemment à ce sujet un traducteur et un « commentateur distingué d’Homère, ne vous y <t trompez pas; si c’est à cette grossièreté que l’on « doit plusieurs traits qui nous blessent dans les « ouvrages du poète, c’est à elle aussi que nous de- « vons cette peinture si vive, si vraie, si énergique « de toutes les passions; alors les raffinements de « la société n’avaient point affaibli l’expression naïve « des sentiments qu’on éprouve.... » Et un peu plus loin : « Il ne faut pas non plus conclure de ces paie rôles qu’à cette époque les chefs des nations « avaient coutume de se livrer à l’ivrognerie; on ne « doit voir dans ces violentes paroles que l’égare- « ment d’un homme outré de colère. Jamais aucun

2 Reip., lib. ni, t. VI, édit. bip. p, 268.

« personnage de Ylliade n’est présenté en état d’i- « vresse ‘. »

Après cette véhémente sortie dont nous n’avons cité que le commencement, Achille, en présence de toute l'armée des Grecs, lève en l’air le sceptre, insigne de sa puissance, et, inspiré par son cœur, comme un oracle par un dieu, il jure que bientôt les Grecs auront besoin de son secours ; qu’Agamemnon ne pourra rien pour eux quand ils tomberont sous les coups de l’homicide Hector, et •* qu’il se rongera « le cœur pour avoir outragé le plus brave des « Grecs *. »

Dans toute cette armée, témoin de cette querelle, personne ne se lèvera donc pour empêcher une séparation fatale et pour réconcilier les deux princes, tandis que peut-être il en serait temps encore ? Personne ne leur fera-t-il entendre la voix de la modération et de la raison? Un homme le tentera du moins ; c’est le seul à qui son rang, son grand âge et son expérience, non-seulement donnent ce droit, mais imposent ce devoir. Nous touchons à l’un des plus beaux épisodes de ce premier chant si riche en beautés de toutes sortes. Homère va nous faire faire connaissance avec un personnage que nous retrouverons plus d’une fois sur nos pas ; ce personnage * remplit toute Ylliade et partout l’anime de sa douce et persuasive éloquence.

Disons-le tout de suite, c’est de ce personnage et de la situation où nous allons le trouver tout à

t. Dugas Montbel, Observations sur l’Iliade d’Homère, t. I, p. 32 et 33. '

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