Æn., XII, v
Et puis, que sont devenus dans Virgile ces deux admirables vers d’Homère? « Le dernier jour d’Hector « s’abaisse et touche aux enfers. Alors Apollon l’a- • bandonne 1 . » Hélas! tout est fini maintenant pour le malheureux Hector. Le dieu qui l’avait si obstinément et si longtemps protégé ne peut plus rien pour lui ; il doit céder à la destinée. De là, cette idée morale : une fois que les dieux abandonnent les hommes, leur perte est assurée.
Fidèle à son dessein de faire triompher Achille, Minerve arrive près de lui , s’en fait reconnaître et l’engage à s’élancer contre Hector. La même déesse se rend ensuite auprès d’Hector ; elle a pris les traits dè Déiphobe, frère du héros troyen; et le faux Déiphobe invite Hector à suspendre sa course et à s’arrêter enfin devant Achille. Hector ainsi secouru par son frère, il le croit du moins, sent son courage renaître et se détermine à attaquer Achille.
On ne peut s’empêcher de trouver odieux le rôle de Minerve; elle secourt Achille qui est plus fort qu’Hector, et elle trompe Hector, fils d’un père et d’une mère mortels; n’est-ce pas lui qui aurait plutôt besoin du secours de la déesse? Le poète, en faisant agir ses personnages de la sorte, ne va-t-il pas contre son but? Achille est son héros avoué, mais bien certainement le lecteur s’intéresse beaucoup plus à Hector. Nos sympathies sont toujours plutôt pour les faibles que pour les forts.
Hector a retrouvé son courage et il redevient luimême.
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Ici va s’engager entre les deux héros un duel à mort, et le poète, à bon droit, nous arrête sur cette importante situation.
Hector s’approche d’Achille; c’en est assez; trois fois il l’a fui; maintenant il doit le combattre, lè vaincre ou périr de sa main. S’il tue Achille, il lui promet de respecter son corps; qu’ Achille s’engage à agir de même envers Hector.
Altière et féroce est la réponse d’Achille : il n’y a pas plus de conventions et de traités possibles entre Achille et Hector qu’entre les hommes et les lions, les agneaux et les loups ; il faut que l’un d’eux tombe ; ,
Achille espère que le moment est venu où Hector, par son trépas, payera tous les maux qu’il a causés à Achille.
La lutte commence. Homère la décrit longuement; le sujet le demandait. Achille lance son javelot contre Hector et le manque. Minerve court le ramasser et le lui rapporte tout aussitôt. Hector, tout joyeux, fait voler à son tour sa javeline; elle ne saurait pénétrer la divine armure d’Achille. Hector demande un trait à son frère Déiphobe; mais ce guerrier n’est plus à ses côtés; Hector reconnaît qu’il a été le jouet d’une divinité ennemie; il sent que c’en est fait de lui ; mais il veut, du moins, vendre chèrement sa vie et mourir d’une manière digne de lui. 11 se précipite donc sur Achille, le glaive à la main. Terrible est la lutte; mais l’armure dont est revêtu Hector et qui avait appartenu à Patrocle, le couvre mal, surtout près du cou. Achille l’atteint à la gorge et Hector tombe '.
1. Faisons remarquer, en passant , que cette lutte entre les deux principaux personnages de L 'Iliade, a produit, après Ho-
Homère excelle dans la peinture des sentiments que fait naître la chute d’Hector et des événements qui la suivent. Je cite et traduis encore :
« Le vaillant Hector, près d’expirer, lui parle (à « Achille) en ces mots : « Je t’en conjure par ta vie, « par tes genoux, par tes parents, ne permets pas « que, près des vaisseaux des Grecs, je devienne la « proie des chiens ! Accepte l’or, l’airain et les pré- • sents que t’offriront mon père et mon auguste mère : « accorde-leur d’emporter mon corps dans leur pa- « lais, afin que les Troyens et les Troyennes me ren- « dent les honneurs du bûcher. »
« Achille, lui lançant un regard irrité ; « Misérable, « dit-il, ne m’implore ni par mes genoux ni par mes «parents! Ah! que n’ai-je la force et le courage de «dévorer tes chairs palpitantes à toi qui m’as fait « tant de mal. Non, personne n’éloignera de ta tête « les chiens insatiables. Non, dussent-ils m’apporter « dix et vingt fois le prix de ta rançon et me pro- « mettre de nouvelles richesses, dût Priam, issu de « Dardanus, te racheter au poids de l’or, ta mère ne « pleurera pas sur le lit funèbre celui qu’elle a en-
mère, une foule d’imilations. Désormais, plus de poème épique, sans un duel à mort entre deux héros. Virgile, Arioste, le Tasse, Fénelon, Milton, l’auteur de la Henriade, et beaucoup d’autres que je passe sous silence, ont chacun, dans leur poème, reproduit un combat de ce genre. A Homère appartient le mérite de l’invention; à ses successeurs, il faut le reconnaître, celui, d’avoir sou ent dépassé leur modèle par la variété, l’intérêt de3 détails, la richesse des coups de pinceau, les alternatives de crainte et d’espérance qu’ils suscitent dans l’âme des spectateurs. Voir entre autres modèles de ce genre, le combat d’Argant et de Tancrède, dans la Jérusalem délivrée, celui de Roger et de Rodomante, dans le Roland furieux, et enfin celui d’Adraste et de Télémaque, dans le poème de Fénelon.
« fanté, mais les chiens et les vautours le dévoreront « tout entier. »
<• Hector, près d’expirer, lui répond : « Je te con- « nais bien et je savais d’avance que je ne te fléchirais « pas. Ton sein renferme un cœur de fer. Mais crains « que je n’attire sur toi la colère des dieux en ce jour « où Pûris et Phébus, malgré ta vaillance, te feront « périr aux portes Scées. »
« A ces mots, les ombres du trépas l’environnent. « Son âme s’envole de son corps, descend dans les « demeures de Pluton, et déplore son sort en quitlant « la force et la jeunesse. Il n’est plus, et pourtant « Achille s’adresse encore à lui :
« Meurs, dit-il, et moi je recevrai la mort lorsque « l’auront résolu Jupiter et les autres dieux. »
« Il dit, et arrache du cadavre sa lance d’airain, la « pose à l’écart et dépouille les épaules d’Hector de « leur armure ensanglantée. Alors tous les fils des « Grecs accourent; ils admirent la taille et la beauté « d’Hector. Il n’en est aucun qui l’approche sans lui « faire quelque blessure ; puis, se regardant les uns « les autres, ils disent t
« Grands dieux! combien Hector semble plus doux « et plus facile à se laisser aborder que le jour où il « embrasait nos vaisseaux d’un feu dévorant! •>
«Us parlent ainsi et chacun veut encore le frapper 1 . » Pour comprendre tout ce qu’il y a de touchant dans la prière d’Hector mpurant, il faut se rappeler ce que nous avons fait remarquer plus d’une fois déjà, à savoir, l’importance que les anciens attachaient aux honneurs de la sépulture. Hector vivait dans un temps
où la férocité des mœurs devait faire tout craindre d’un ennemi victorieux. Terrible est la réponse d’Achille. Les emportements de son courroux font frémir; dans l’ivresse de son triomphe, tout plein encore de la rage du combat et n’écoutant que ses plus barbares instincts, il se laisse aller jusqu’à insulter un cadavre. C’est l’homme surtout que nous montre ici le poète dans Achille, l’homme aux passions indomptables. Plus tard, nous retrouverons en lui le héros; c’est ce mélange de sentiments opposés qui en fait comme le type destiné à personnifier la Grèce héroïque.
Patrocje mourant, on s’en souvient, avait prédit à son meurtrier que lui -même périrait bientôt. De même ici, Hector annonce à Achille son trépas futur. v x’était dans les croyances des anciens; ils pensaient queS^s mourants lisaient clairement dans l’avenir. Ainsi, AêïJlle expiera à son tour le meurtre d’Hector; les derrières paroles de l’époux d’Andromaque sont commeyjn appel à la justice des dieux. Mais Achille, emn)rté par sa haine et fort de sa victoire, prête Dru ou point d’attention à cette sinistre prophétie : il^ nourra, répond-il, quand son jour sera venu, mais avant, il aura du moins vu périr son mortel ennemi.
Le poète est encore l’interprète de la vérité et de la nature, quand il nous montre ensuite les Grecs venant contempler en foule le cadavre d’Hector. Le lion est tombé, et la multitude, mue par ses lâches instincts, vient contempler et insulter l’ennemi terrassé. Il est si facile de frapper qui ne peut plus se défendre, et si doux d’outrager impunément celui qu’on a si longtemps redouté!
Mais Achille les écarte. Une autre pensée s’est arrêtée dans son esprit; Heçtor mort, il veut, en habile général, profiter de la terreur des Troyens pour les surprendre et s’emparer de leur ville. Il est donc sur le point de se jeter sur Troie avec ses cohortes. Mais soudain, et ce mouvement est aussi vrai que touchant, il s’arrête; il se rappelle que depuis la veille Patrocle gît devant les navires et attend les honneurs de la sépulture. Il renonce donc à son projet pour ne s’occuper que du fils de Ménétius, et tout entier à sa brûlante amitié pour Patrocle, il s’écrie : «Jamais je ne l’oublierai, aussi longtemps quemoi- « même je serai parmi les vivants, aussi longtemps «que mes genoux me soutiendront. Si, parmi les «morts, dans les enfers, on perd tout souvenir, « moi, je garderai encore la mémoire de mon fidèle « ami 1 . »
On aime à voir cette brusque transition de la fureur d’Achille à des sentiments plus doux, et comme l’a remarqué Pope, « on est bien aise de voir que ce « guerrier est encore un homme. »
Mais, hélas ! tout sentiment de fureur et de haine n’est pas encore éteint en lui ; il s’en faut. Plus Achille aime Patrocle, plus il hait, même après sa mort, l’homme qui l’a privé de Patrocle. Il retourne avec les Grecs auprès des vaisseaux et entraîne avec lui le cadavre d’Hector.
Et maintenant le naturel d’Achille reprend le dessus ; sa fureur renaît, et le voilà qui s’acharne encore une fois contre le cadavre de son ennemi. Achille, on peut le dire, est féroce selon son tempérament ; il est,
comme on l’a fait remarquer, « l’Oreste de l’amitié *. » En veut-on la preuve? Qu’on lise le morceau qui suit : « Alors il prépare au divin Hector de cruels outrages. » Il perce les muscles de ses deux pieds, de la cheville « au talon, y passe de fortes courroies, les attache à « son char, en laissant traîner la tête. Achille monte « ensuite sur le char où il place la superbe armure, « presse du fouet les coursiers qui d’eux-mêmes vo- « lent avec ardeur. Hector est entraîné dans un nuage « de poussière où flotte sa noire chevelure ; sa tête « est ensevelie dans la poudre, cette tête naguère si * belle, maintenant Jupiter permet à ses ennemis de « l’outrager, et’ sur le sol même de sa patrie. Ainsi, « dans la poussière est souillée la tête d’Hector. Sa « mère s’arrachait les cheveux, rejetait loin d’elle son « voile brillant, et, à la vue de son fils, faisait enten- « dre de lamentables gémissements. Son père pous- « sait des cris déchirants, et, tout à l’entour, l’armée « profère des cris de désespoir dans la ville. La ville « en ce moment était telle que si tout Ilion embrasé « se fût précipité de son faîte *. »
Commenter de telles beautés, c’est les affaiblir s . Combien sentait vivement l’homme qui a trouvé cette émouvante inspiration : >• Sa tête est ensevelie dans « la poudre, cette tête naguère si belle ; maintenant « Jupiter permet à ses ennemis de l’outrager, et sur « le sol même de sa patrie! » Ces vers, dont aucune
1 . Tissot , Études sur Virgile. Considérations préliminaires , page xi.
3. Le burin de Flaxman, cet éloquent commentateur d’Homère, a encore admirablement illustré ce célèbre passage. Voy. The lliad of Homer with english notes and Flaxman’ s illustrative designs.
traduction ne peut approcher, respirent la plus touchante et la plus profonde mélancolie.
Virgile a gardé quelque chose du ton général de ce passage, des accents douloureux qui y retentissent et de la tendre pitié qu’il respire, dans la peinture de l’apparition d’Hector à Ënée. Cette exclamation : « Hélas! en quel état je le revoyais! combien peu il <• ressemblait à cet Hector qui revenait chargé des dé- « pouilles d’Achille » fait songer au passage •d’Homère cité plus haut. Et ces autres vers du poète latin, et d’une si attendrissante tristesse : « Deux coursiers le traînaient, tout couvert d’une sanglante poussière, les pieds gonflés et traversés par des courroies.... Il avait la barbe hérissée, le sang collait ses cheveux *, » ne sont pas autre chose que la libre mais heureuse traduction de tous les détails qu’Homère a consacrés à l’acte barbare d’Achille.
Le dernier trait du tableau n’est pas moins admirable dans Homère. On assiste à la désolation de la royale famille, du peuple et de l’armée. Hector mort, les Troyens sont au désespoir ; et les marques de ce désespoir sont si grandes, qu’on dirait que les Troyens appréhendent de voir crouler sous les flapimes la ville sacrée d’Ilion. Mais — nous l’avons déjà plus d’une fois constaté — là où excelle Homère, c’est dans
1. Hei mihi! qualis erat, quantum mutatus ab illo Hectore, qui redit exuvias indutus Achillis.
' Æn., I, 274 et 275.
2. Raplatus bigis , ut quondam, aterque cruento Pulvere, perque pedes trajectus lora tumentes.
Squalentem barbam, et concretos sanguine crines.
(Ibid., v. 272, 273 et 277.)
la peinture des saintes affections de la famille déjà si fortement constituée de son temps, malgré quelques traces encore évidentes de polygamie. Qui , mieux que le vieil Homère, connaît la puissance des liens qui attachent les parents à leurs enfants, les enfants à leurs parents, la femme à son mari, les frères à leurs frères et à leurs sœurs? Il n’est pas seulement le poète des batailles et le peintre du monde extérieur, mais il est aussi le chantre du foyer domestique, dans ce qu’il a de plus doux comme aussi dans ce qu’il a de plus amer; il en sait les joies, il en sait les douleurs. Lui seul, en vérité, pouvait peindre toutes les misères par où les dieux vont faire passer la maison de Priam, naguère encore si florissante, et maintenant soumise aux plus rudes épreuves-, aux coups les plus douloureux de la fortune. Et, d’abord, le caractère paternel du vieux Priam est rendu de la manière la plus touchante. A la vue de son fils indignement traîné dans la poussière, le vieillard ne se possède plus; il demande à franchir les portes; il ne veut point se laisser retenir par son peuple; en proie à la plus profonde douleur, il se roule dans la poussière : qu’on le laisse sortir de Troie ; il se rendra près des navires des Grecs ; il implorera Achille qui aura pitié de sa vieillesse; n’al-il pas un père vieux comme Priam? ah! sans doute, il a perdu bien des fils et leur mort l’a bien affligé^ mais il les a moins pleurés que cet Hector « dont la * perte funeste le fera descendre dans les demeures « de Pluton 1 . »
En vérité, nous lisons dans le cœur du malheureux
père. Quel coup Achille vient de lui porter 1 Et en même temps Homère nous prépare au sujet du vingtquatrième livre contenu comme en germe dans ces mots : « J’implorerai cet homme farouche, il respee- « tera mon âge et aura pitié de ma vieillesse; il a un « père vieux comme moi, etc. 1 . » C’est là comme le préludé de la déchirante et éloquente prière que le vieillard adressera au fils de Pélée pour obtenir les restes d’Hector. Ce mot, il a un père vieux comme moi, et que Priam répétera plus tard à Achille, est vraiment sublime. Hector, d’ailleurs, on le voit, et Priam semble le dire, était l’enfant de prédilection de son père; Priam sent bien qu’il ne pourra lui survivre, à peu pçès comme ce père dont la Bible nous a retracé le chagrin avec une si éloquente simplicité. Priam s’écrie que la mort d’Hector le fera descendre dans les demeures de Pluton. « Si vous m’enlevez encore cet enfant, dit en parlant du jeune Benjamin le patriarche à qui on a déjà fait pleurer deux de ses autres enfants, si quelque accident mortel arrivait à celui-ci, vous feriez descendre mes cheveux blancs avec douleur au sépulcre *. »
Hécube, qui avait partagé tout à l’heure, on s’en souvient, les inquiétudes de Priam, partage aussi sa dôuleur et son désespoir. Elle mêle ses lamentations à celles de son époux; la vie lui est odieuse maintenant qu’elle a perdu celui qui faisait son orgueil et sa gloire.
C’est, comme on le voit, dans l’expression générale des grands sentiments de la nature et de la famille