Genèse, XLII, v
qu’excelle la muse d’Homère. Tout cela part des profondeurs de l’âme humaine. Mais sa verve est loin de s’épuiser. Arrivé à la fin de son sujet, qui est la Mort d’Hector, Homère saura rouvrir de nouvelles sources de pathétique et il ne permettra pas à nos pleurs de tarir.
En ce moment, en effet, notre esprit se reporte involontairement vers un autre personnage que le poète nous a déjà fait connaître et qu’il va ramener sur la scène. Il manquerait quelque chose à ce déchirant spectacle, si la triste Andromaque ne venait mêler ses larmes et sa douleur à la douleur et aux larmes de Priam etd’Hécube. Son affliction sera d’autant plus vive, son désespoir d’autant plus poignant, qu’elle y était moins préparée. C’est de ce contraste qu’Homère fera sortir le plus heureux effet.
Andromaque ne sait rien encore de tout ce qui s’est passé. Retirée au fond de son riche palais, elle était occupée à broder sur un vêtement de pourpre mille fleurs diverses, tandis que, d’après ses ordres, ses esclaves faisaient tiédir l’onde pour préparer un bain destiné à Hector, à son retour des combats; car, ajoute le poète, la malheureuse ignorait que, loin de ce bain, Pallas avait fait tomber Hector sous la main d’Achille. Soudain, elle entend des sanglots et des gémissements qui partent de la tour. Andromaque a tressailli ; la navette s’échappe de ses mains ; elle s’élance hors de son appartement, suivie de deux esclaves, en proie aux plus tristes pressentiments. Elle arrive sur le rempart. O dieux ! quel spectacle pour Andromaque! Elle voit Hector qui n’est plus qu'un cadavre, attaché au char d’Achille et traîné sous les murs d’Ilion. Une sombre nuit se répand sur ses
yeux; elle tombe; les bandelettes qui retenaient ses cheveux, le voile que lui avait donné Vénus le jour de son mariage, s’échappent de sa tête; les sœurs et les belles-sœurs d’Hector s’empressent autour d’elle, « toutes la retiennent, car son désir est de mourir. »
Ce qui distingue cet admirable récit, c’est la vérité, le naturel et une touchante simplicité. On en sera frappé dans tous les temps et dans tous les pays, parce que cela est d’une vérité universelle. Dans ce récit, auquel je m’arrête volontiers, règne la plus heureuse gradation, depuis le moment où l’on nous montre Andromaque dans son palais, jusqu’à celui où elle s’évanouit sur les murs d’Ilion *. Et puis, se peut-il rien de plus heureux et de plus délicat à la fois que le souvenir de ce voile donné jadis à Andromaque par Vénus et tombant maintenant de sa tête ? O vanité des choses humaines ! ce voile devait promettre à Andromaque bonheur et joie, et voilà celui qui l’a attaché à son front étendu dans la poussière! Émouvant est encore, et à un haut degré, le spectacle de ces jeunes princesses faisant trêve à leur propre douleur pour s’empresser autour d’une douleur encore plus grande.
Ici j’ouvre de nouveau le poème des Nibelungen, et ce n’est pas sans surprise que je trouve dans les
1. C’est cette scène que Virgile avait sous les yeux, lorsque dans le neuvième livre de l’Énéide, il a peint d’une manière si touchante, d’abord l’heureuse ignorance, ensuite l’inquiétude, puis la terreur, et enfin le* désespoir de la mère d’Euryale. Homère a exprimé la douleur de l’épouse; Virgile, celle de la mère. Quelle douleur pour Andromaque, apercevant Hector traîné par Achille! Quel coup de foudre pour la mère d'Euryale, reconnaissant, plantée sur cette pique ei glacée par la mort, la tète de son cher enfant! Dans Homère cependant, le tableau est plus achevé.
détails relatifs à la mort de Sîfrit et à la douleur de la tendre Kriemhilt, un curieux commentaire de la scène que nous analysons. Les tristes pressentiments de Kriemhilt ne se sont que trop justifiés, comme ceux d’Andromaque, avec laquelle nous l’avions déjà comparée dans un précédent chapitre. Sîfrit, le beau et vaillant Sîfrit, a péri sous les coups du traître Hagene, qui a eu la cruauté de faire porter le cadavre du prince devant la chambre de Kriemhilt. « Il le fit déposer secrètement près de la porte, afin qu’elle le trouvât là au moment où elle sortirait, avant qu’il ne fit jour, pour aller à matines, auxquelles dame Kriemhilt manquait rarement.
«On sonna à la cathédrale, .suivant la coutume. Kriemhilt, la très-belle, réveilla ses femmes; elle ordonna qu’on lui apportât ses vêtements et de la lumière. Survint alors un camérier qui trouva là Sîfrit.
« Il le vit teint de sang ; ses habits en étaient tout inondés. Il ne savait pas encore que c’était son maître. Il porta dans la chambre le flambeau qu’il tenait à la main : à sa lueur, dame Kriemhilt allait reconnaître l’affreuse vérité
« Elle s’affaissa à terre et ne dit pas un mot. On voyait là, étendue, la belle infortunée. Les gémissements de Kriemhilt furent terribles et sans bornes. Revenue de son évanouissement, elle fit retentir tout
le palais de ses cris.
«Toutes les personnes de sa suite pleuraient et gémissaient avec elle *. »
1. Les Nibelungen, traduction nouvelle par M. Émile de Laveleye, p. 147 et 148.
Si les cadres des deux tableaux diffèrent, le fond en est le même. De part et d’autre, c’est d’abord, chez Kriemhilt comme chez Andromaque, la même sécurité trompeuse et qui contraste d’une manière si dramatique avec l’affreuse vérité qui les attend. La vue de Sîfrit, tout en sang sur le seuil de sa chambre, est pour Kriemhilt ce qu’est pour Andromaque celle d’Hector traîné derrière le char d’Achille et qu’elle aperçoit du haut des remparts d’Ilion. La douleur, chez ces deux malheureuses femmes, est la même, et dans le poète grec et chez l’auteur, des Nibelungen; toutes deux, comme accablées par un coup si soudain, s’affaissent tout d’abord, tandis que leurs amies s’empressent autour d’elles. Et ce n’est qu’après un assez long temps que l’une et l’autre reprendront leur sens, et alors seulement elles donneront libre carrière à leur douleur. Kriemhilt se fait conduire là où gisait le héros; « de ses mains blanches elle souleva sa tête si belle, quoique rougie de sang; elle la reconnut aussitôt.... »
« La douce reine s’écria avec désespoir : « Malheur à moi, quelle souffrance 1 Non, ton bouclier n’est pas lacéré par les épées, tu as été assassiné! Si j’apprends qui t’a frappé, je le poursuivrai jusqu’à la mort 1 . »
Ecoutons maintenant l’Andromaque d’Homère, dont la douleur est plus expansive que celle de Kriemhilt :
« Hector, que je suis malheureuse! Tous deux, « nous sommes donc nés sous le même destin! Toi, « au sein d’Ilion, dans le palais de Priam, moi, à « Thèbes, près des forêts du Placus, dans les de-