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Vhomme imais quand Virnivers V écraserait, l'homme serait e^icore plus noble que ce qui le tue^ parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage que l^ univers a sur
lui, l'univers n'en sait rïe^i Par l'espace l'univers
me comprend et m'engloutit, mais par la pensée je le comprends. *
Singulière contradiction! Par sa nature, par ses besoins éternels, la raison est le plus incontestable de nos titres de noblesse ; par ses œuvres, elle nous crée sans cesse des titres au ridicule. L'homme est ainsi fait que ses œuvres partout contredisent ses aspirations. Le savant cherche le vrai ; est-il un vrai savant qui ne soit pas convaincu de son ignorance ? Les nations soupirent après la justice, et se réfugient entre les bras de la force. L'homme cherche le bonheur et ne le trouve pas.
Le bonheur qui nous vient du dehors a peu de
prix ; il ne dépend pas de nous ; il peut nous être
enlevé d'un moment à l'autre. Les sources du vrai
bonheur sont, avec les sources de la vie, dans le
cœur de l'homme. Mais l'homme n'ose pas rentrer
en lui-même ; au lieu d'y trouver l'ordre et la paix,
il n'y rencontrerait que désordre et confusion. Aussi,
que fait-il ? Il n'apaise pas cette soif de bonheur qui
le dévore, il la trompe.
On charge les hommes, dès l'enfance, du soin de leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du
* Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p. 177.
bien et de Thonneur de leurs amis. On les accable d'affaires, de l'apprentissage des langues et des sciences, et on leur fait entendre qu'ils ne sauraient être heureux sans que leur santé, leur honneur, leur fortune et celle de leurs amis soient en bon état, et qu'une seule chose qui manque les rendrait malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux I Que pouirait-on faire de mieux pour les rendre malheureux? GommentI ce qu'on pourrait faire? 11 ne faudrait que leur ôter tous ces soins ; car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu'ils sfont, d'où ils viennent, où ils vont; et ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner; et c'est pourquoi, après leur avoir tant préparé d'affaires, s'ils ont quelques temps de relâche, on leur conseille de l'employer à se divertir, à jouer, et à s'occuper toujours tout entiers.^
Le divertissement est la fausse monnaie du bonheur; le cœur humain s'en paie tant bien que mal. Faute de pouvoir nous délivrer de la mort, de la misère, de l'ignorance, nous nous sommes avisés de n'y plus penser. L'homme qui se divertit est un malheureux qui fait effort pour se distraire; c'est un condamné à mort qui joue au piquet pour chasser la pensée du supplice.
Est-il un spectacle plus dérisoire que celui de l'homme en quête du bonheur ? Oui, celui des nations en quête de la justice.
L'homme a besoin de justice; mais ce besoin,
1 Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p. 155.
comme tous les autres, il n'est pas capable de le satisfaire. Pour suivre la justice, il faudrait la connaître ; mais il n'est presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat.
Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité; en peu d'années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit a ses époques. L'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne I Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. ^
Ce n'est pas tout : pour que la justice règne il faut que la force lui soit docile ; mais la force ne se laisse pas manier aisément. Comment faire pour unir ces deux puissances? Si l'on ne peut pas mettre la force entre les mains de la justice, il faudra bien mettre la justice entre les mains de la force.
Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus raisonnables, à cause du dérèglement des hommes. Qu'y a-t-il de moins raisonnable que de choisir pour gouverner un Etat le premier fils d'une reine ? On ne choisit pas pour gouverner un bateau celui des voyageurs qui est de meilleure maison; cette loi serait ridicule et injuste. Mais parce qu'ils le sont et le seront toujours (ridicules et injustes), elle devient raisonnable et juste. Car qui choisira-t-on ? Le plus vertueux et le plus habile ? Nous voilà incontinent aux mains : chacun prétend être le plus vertueux et le plus habile. Attachons donc cette qualité à quel-
^ Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p. 136,
que chose d'incontestable. C'est le fils aîné du roi ; cela est net, il n'y a point de dispute. *
Et pourtant, cette préoccupation du bonheur et de la justice est, comme la pensée, le signe manifeste de notre noblesse et de notre dignité. L'homme est petit en ce qu'il place le bonheur dans le divertissement et la justice entre les bras de la force ; mais de telles erreurs témoignent de sa haute origine. Chercher le bonheur où il n'est pas, c'est encore le chercher; justifier les excès de la force, c'est encore rendre témoignage à l'idée de justice. De semblables faiblesses ne sont pas des faiblesses roturières ; ce sont misères de grand seigneur !
Ainsi l'homme a mérité tout ce qu'il s'est prodigué d'insultes et de flatteries. Malgré la vue de ses maux qui le tiennent à la gorge, il a un instinct qui l'élève et un instinct plus fort que lui. Plus l'homme a de lumière, plus il découvre en lui de grandeur et de bassesse. Pascal l'élève ou l'abaisse, suivant qu'il s'abaisse ou s'élève, et le contredit toujours jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible.
Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? s'écrie Pascal épouvanté. Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige I Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire
* Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p. 149.
et rebut de l'univers. Qui démêlera cet embrouillement?^
Tel est, en quelques mots, le sombre et magnifique tableau par lequel s'ouvre le livre des Pensées, Invective, haute ironie, dialectique écrasante et subtile : Pascal y déploie toutes les ressources de son génie. Sa force est dans la puissance de ses sentiments. Jamais homme ne sentit plus profondément, jamais homme ne parla avec plus d'autorité. M"^e de Sévigné ne dit-elle pas de Bossuet que ce grand orateur se battait avec son auditoire, et que chacun de ses sermons était un combat à mort ? Cet éloge est bien plus directement applicable à Pascal. Pascal attaque l'homme de haute main, et le terrasse jusqu'à ce qu'il s'avoue vaincu. La résistance est vaine. Avec un pareil jouteur, on ne se mesure pas longtemps : il faut fuir ou se soumettre. Les invectives dont Rousseau accable l'homme et la société, malgré ce qu'elles ont de fier et d'inattendu, malgré ce qu'elles ont parfois de très légitime, ne produisent pas le même effet. On résiste à Rousseau ; on peut le lire en lui refusant toute adhésion. Je ne crois pas qu'il soit facile de lire les fragments de la première partie des Pensées sans être subjugué. Il y a souvent, dans les plus éloquentes paroles de J.-J. Rousseau je ne sais quel souffle de rhétorique. On se demande s'il
1 Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p. 195.
ne joue pas un rôle ; dès lors, Teffet est manqué ; on applaudira, mais on ne sera pas saisi. Rien de semblable dans Pascal. Son invective est plus hardie et plus insultante que celle de Rousseau, mais elle n'est jamais suspecte. Ce n'est pas l'écrivain, c'est l'homme qui parle. On prend garde non à l'énergie de ses discours, mais à la force de ses raisons. On n'applaudit pas, on est atterré. Pascal et Rousseau sont amers tous deux, mais non pas de la même manière. Il n'est pas rare que l'ironie de Rousseau soit froide : celle de Pascal jaillit brûlante ; il souffre en insultant l'homme ; il se tairait s'il le pouvait. De là je ne sais quelle amère poésie qui manque aux colères de Rous"seau. Ghild-Harold a-t-il des strophes plus lamentables : « C'est une chose horrible de sentir écouler tout ce qu'on possède. » * Hamlet a-t-il des paroles plus poignantes : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. »*
Ce tableau a-t-il vieilli? Non, s'il est dans les Pensées quelques pages qui n'aient rien perdu de leur prix, ce sont celles-là. Elles ont encore le mérite de l'à-propos, et il est à croire qu'elles ne le perdront pas de sitôt.
1 Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p» 172,
2 Ibidem, II, p. 173.
Aujourd'hui, nous parlons beaucoup de progrès ; jamais, sans doute, on n'eut plus de raisons d'en parler ; mais le seul mot de progrès ne renferme-t-il pas en substance les idées mêmes de Pascal ? Le progrès n'est possible que pour des êtres imparfaits, et, parmi les êtres imparfaits, il n'appartient qu'à ceux qu'un instinct sublime pousse vers la perfection. La nécessité du progrès prouve la misère de l'homme ; la possibilité du progrès prouve sa dignité.
La science a fait depuis deux siècles d'étonnantes conquêtes. Mais en repose-t-elle moins sur un cercle vicieux? Ne doit-elle pas aujourd'hui, comme au temps de Pascal, aborder les détails sans avoir embrassé le tout, et prononcer sur l'ensemble sans en connaître chaque partie? A-t-elle une valeur plus absolue ? Est-elle autre chose qu'un compromis entre le certain et l'incertain, entre la science et l'ignorance, comme l'homme lui-même, entre l'infini et le néant ?
Prenez une vérité scientifique quelconque, rendez-vous compte des raisons pour lesquelles vous y croyez, et vous verrez que ces raisons n'ont jamais qu'une force relative. Nous disons, par exemple, au nom des expériences de la physique et des observations de l'astronomie, que la matière gravite vers la matière, et que les plus grandes masses sont pour les plus petites des centres permanents d'attraction. Nous osons affirmer que la loi de l'attraction est la
loi universelle. Mais d'où nous vient cette assurance ? de ce que le petit nombre des faits observés par la science confirme cette assertion, de ce que nous voyons sur notre globe les corps les plus pesants se presser vers le centre, de ce que nous voyons les planètes maintenir leurs satellites dans une orbite invariable, et le soleil gouverner la marche de son cortège de planètes. Mais qu'est-ce que le soleil et ses planètes auprès de ces milliers d'étoiles qui peuplent l'espace, et„ pour la plupart desquelles, la loi de l'attraction n'a point été démontrée. Pascal nous l'a dit ; c'est un recoin de l'univers, c'en est un canton détourné, c'est un point très délicat dans l'ample sein de la nature. Or est-il nécessaire que ce qui se passe autour du soleil et de la terre se passe partout de la même façon? Est-il sûr que la loi qui régit notre globe soit la loi universelle, et que tous les mondes prennent exemple du nôtre? Nous avons constaté le fait de l'attraction sur quelques points, et nous osons l'affirmer comme constant. Toutes les sciences physiques et naturelles reposent sur de semblables inductions ; elles concluent sans cesse du particulier au général. Y a-t-il là, je le demande, une raison suffisante pour une certitude absolue ? — L'absolu est hors de notre portée.
Voyez l'induction elle-même, ce merveilleux levier de la science. En vertu de quoi avons-nous le droit de l'employer? Elle suppose l'idée que tout obéit à
i82 ÉTUDES LITTÉRAIRES
des lois fixes; mais d'où nous vient cette idée? d'une généralisation nécessaire, sans doute, mais fort téméraire. Nous avons vu, dans le modeste cercle de nos expériences et de nos observations, un certain nombre de faits se produire avec une régularité remarquable, et nous en avons conclu qu'il y a régularité en tout et partout. D'un quelquefois nous avons fait un toujours. L'homme, observateur éphémère, a déclaré la nature soumise à des lois éternelles. Ainsi toutes no3 inductions reposent sur une induction première, plus hardie que toutes les autres. Ainsi le plus puissant des instruments qu'emploie la science humaine suffit à prouver son impuissance. La science est incapable de se démontrer elle-même. Elle repose sur une audacieuse hypothèse. Y croire, c'est faire acte de foi.
Ses conquêtes nous ont-elles d'ailleurs rapproché de ces extrêmes, sans la connaissance desquels le livre de la science n'a ni commencement, ni fin? Le microscope a-t-il fait voir à son foyer ces atomes dont la physique parle si fort à son aise? Le télescope a-t-il plongé au-delà de l'immensité? « Que savait-on de l'infini avant 1600 ? » demande M. Michelet. — « Rien du tout, répond-il. Rien de Tinfiniment grand, rien de l'infiniment petit. La page célèbre de Pascal, tant citée sur ce sujet, est l'étonnement naïf de l'humanité si vieille et si jeune, qui commence à s'apercevoir de sa prodigieuse igno-
rance, ouvre enfin les yeux au réel, et s'éveille entre deux abîmes. »^ En savons-nous beaucoup plus aujourd'hui ? N'y a-t-il plus lieu à s'étonner ? Notre ignorance est-elle moins prodigieuse ? Les deux abîmes ne sont-ils plus là?... Ils y sont encore, et plus on les sonde, plus ils paraissent insondables. La science a eu beau multiplier ses découvertes, il s'en est fait beaucoup moins qu'il n'a surgi de problèmes. Le savoir humain s'est enrichi; l'horizon de mystères qui l'enveloppe a reculé sans doute ; mais pour lui, reculer c'est grandir. On dirait une série de sphères concentriques. L'homme part de leur centre commun ; après avoir pris possession de la première, il se trouve en face d'une seconde cent fois plus grande, puis d'une troisième mille fois plus grande, et ainsi de suite, jusqu'à l'infini. La science, aussi bien que l'imagination, se lassera de découvrir longtemps avant que la nature se lasse de fournir.
Si nous ne sommes pas beaucoup plus savants, sommes-nous au moins plus heureux ? Avons-nous moins peur de rentrer en nous-mêmes? Sommesnous moins avides de divertissements? Notre vie est-elle moins encombrée de tracas, de plaisirs et d'affaires? Redoutons-nous moins la solitude, ce tête-à-tête avec soi-même que Dieu lui seul peut aflronter sans crainte? Mais à quoi bon multiplier
1 Michelet, Vlnsecte, p. 91.
les questions? Qui osera démentir Pascal? Qu'il se nomme le mortel fortuné qui n'a plus rien à attendre des plaisirs et plus rien à craindre de l'ennui? C'est à lui qu'il appartient de jeter la première pierre à Pascal.
Mais la justice ! voilà, dira-t-on, le côté faible du tableau, voilà le point qui n'est plus ressemblant. Que dans l'enfance des nations l'idée de justice ait été étrangement défigurée, cela est incontestable; mais de nos jours, n'a-t-elle pas pour elle toute la puissance de l'esprit public ? La jurisprudence a eu ses époques ; mais le temps vient où, par une épuration continue, elle atteindra le plus haut degré de perfection possible, et dès lors elle ne changera plus, du moins dans ses principes essentiels. Il est vrai encore qu'elle a longtemps varié d'une province à l'autre ; mais ne voyez -vous pas que toutes les barrières s'abaissent. Encore quelques vies d'homme, et, pour la justice, il n'y aura plus de Pyrénées ; encore quelques vies d'homme, et la force écoutera la voix de la justice, comme autrefois le jeune Samuel écoutait la voix de son Dieu. — Je souhaite de tout mon cœur que ces espérances se réalisent; mais peut-être ne ferions-nous pas mal d'attendre encore quelque temps, avant d'effacer comme vieilli tout ce que dit Pascal de cet étrange traité entre la force et le droit. La force n'a pas encore partout la docilité de l'agneau. Quand parle la justice, elle n'a pas
partout les genoux prompts à plier. Sur le sol privilégié de l'Europe, patrie de la civilisation, n'y a-t-il plus ni oppresseurs, ni opprimés ? J'applaudis aux progrès de l'esprit public ; je sais qu'ils ont rendu les nations plus clairvoyantes en fait de justice; mais ils leur ont, du même coup, rendu l'arbitraire plus pénible. Une tyrannie cent fois moindre les fait souffrir cent fois plus. Jadis le sang innocent pouvait couler à flots sans qu'on entendît d'autre plainte que celle des agonisants. De nos jours, la moitié de l'Europe s'émeut pour deux infortunés que l'intolérance plonge dans un cachot. C'est là, sans doute, la gloire de notre siècle ; mais aussi longtemps que la nécessité de pareilles protestations demeure possible, le société qu'a décrite Pascal n'est pas morte entièrement.
L'homme,, tel que l'a peint Pascal, est encore l'homme que nous connaissons. On dit que le portrait en est chargé : on signale certaines expressions trop fortes, certaines teintes trop sombres. Mais qu'importent quelques mots dans ces notes dont la mort a trahi le secret. Pascal les eût adoucis ou préparés, ces mots trop brusques ou trop vifs. Le fond subsiste, et le fond, c'est l'essentiel.
A celui qui persisterait à contester la ressemblance de ce triste portrait, nous opposerions un témoignage difficile à récuser, celui de la littérature contemporaine, qui semble s'être donné la tache de commen-
ter éloquemment Pascal. A-t-elle fait autre chose, cette belle et haute poésie des Béranger, des Victor Hugo, des Musset ? Béranger chante ce qu'a dit Pascal, quand il nous montre l'homme poursuivant le bonheur de climats en chmats :
Le vois-tu bien, là-bas, là-bas, Là-bas, là-bas? dit l'Espérance.
Là-bas, mais où? Sous la verdure, peut-être ? non; au sein des richesses, nonchalamment assis sur un trésor ? non ; au milieu de la fumée des combats et de l'enivrement de la gloire ? non ; sur les mers, avec les aventures et les périls? non; en Asie, aux genoux des voluptueux despotes de l'Orient? non ; en Amérique, à l'ombre d'un arbre de liberté? non où donc?
Là-bas, là-bas,
Là-bas, là-bas, dans ces nuages.
Alfred de Musset a chanté ce qu'a dit Pascal, toutes les fois qu'il a pressé sa lyre sur son cœur :
Pourquoi, dans ton œuvre céleste, Tant d'éléments si peu d'accord?
A quoi bon le crime et la peste ?
O Dieu juste, pourquoi la mort ?
Ta pitié dut être profonde Lorsque, avec ses biens et ses maux,
Cet admirable et pauvre monde Sortit en pleurant du chaos.
Puisque tu voulais le soumettre Aux douleurs dont il est rempli, Tu n'aurais pas dû lui permettre De t 'entrevoir dans l'infini.
Pourquoi laisser notre misère Rêver et deviner un Dieu?
Le doute a désolé la terre ; Nous en voyons trop ou trop peu.
Et Victor Hugo, lui qui, dans ses recueils dont les titres sont parlants, a sans cesse rapproché les rayons et les ombres, lui qui se demande si la lumière douteuse que nous voile rhorizon, est la dernière clarté, du crépuscule ou la première lueur de l'aurore, lui qui nous peint les hommes
Portant en eux ce grand mystère, Œil borné, regard infini,
n'a-t-il pas lui aussi chanté mille fois ce qu'a dit Pascal?
Toute la poésie moderne est là, prête à me fournir des exemples. Lamartine m'en offrirait au besoin. L'homme dont elle s'inspire, et l'homme que Pascal analyse souffrent des mêmes douleurs.
En vain dira-t-on que, dans ce siècle où tout passe si promptement, la poésie de Musset, de Bé-
ranger, de Victor Hugo n'est plus la poésie du présent. En vain me parlera-ton d'une littérature de plus fraîche date. En vain m'objectera-t-on qu'après Musset le poëte, il est venu Musset, l'auteur des Contes, des Nouvelles et des Comédies et Proverbes, en vain parlera-t-on des drames demi-monde d'Alexandre Dumas fils, ou d'autres productions tout à fait récentes. Ne voyez-vous pas que cette littérature aussi confirme, à sa manière, le dire de Pascal? Elle n'est ni franchement triste, ni franchement gaie ; elle rit souvent; mais son rire est forcé et dissimule mal un incurable ennui. Elle se divertit.
n n'est donc pas venu le temps où sur ce premier point aura fléchi l'argumentation de Pascal. Le cœur humain n'a pas encore comblé son abîme; cette terre d'exil, que l'on dit riante et commode, ne fait pas encore oublier toute patrie d'au delà; l'aspect du monde offre encore assez de mystère pour inspirei- de l'effroi. La manière de sentir ne suffit pas ici pour décider de la manière de juger; l'appréciation des Pensées n'est pas encore une question de tempérament. S'il est des hommes qui puissent se flatter d'échapper aux étreintes de Pascal, ce sont ceux dont le caractère est assez mobile pour qu'ils soient à toujours incapables de quelques minutes de recueillement. Toute la force d'Hercule ne lui eût pas suffi à retenir dans ses mains quelques gouttes de vif argent. Encore pour ceux-là même est-il à
craindre que cette redoutable argumentation ne retrouve tout à coup sa force accablante, quand viendra l'heure d'envisager en face le dénouement inévitable, l'acte sanglant de la comédie. Quiconque a jamais dérobé un instant au tumulte des affaires, pour le passer avec soi-même dans le secret de l'intimité, n'appellera pas chimérique ce grand et lugubre tableau. Si la légèreté nous éloigne de Pascal, une demi-heure de pensée sérieuse suffit à nous y ramener.
Nous avons reconnu que le portrait de l'homme, tel que l'a tracé Pascal, n'a pas encore vieilli. L'enfant du dix-neuvième siècle, pour peu qu'il y regarde de près, doit s'y reconnaître. Mais l'œuvre de Pascal ne se résume pas tout entière dans ce remarquable tableau. Ce n'en est que la préface, c'est la base sur laquelle doit s'élever l'édifice, et, quoique fondé sur le roc, l'édifice peut crouler, s'il est mal construit. Voyons si le temps en a commencé la ruine.
Ici notre tâche devient plus difficile. Pascal n'a pas terminé son grand ouvrage. Peut-être dans sa pensée même était-il encore inachevé; peut-être,
qu'on nous pardonne ce rapprochement profane, aurait-il pu dire avec le plaideur de Racine :
Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement.
Aussi longtemps qu'il se livre à cette pénétrante analyse du cœur humain, on peut le suivre avec quelque exactitude ; on peut se flatter d'en reconnaître au moins les traits essentiels; mais à mesure qu'on pénètre dans l'apologie proprement dite, tout devient plus obscur. Il est d'autant plus mal aisé d'y voir clair qu'on sent que la pensée de Pascal n'est pas restée immobile. Elle a progressé, elle s'est développée, elle s'est peut-être transformée; mais dans quel sens a eu lieu ce mouvement ? à quelle lin aurait-il abouti? Grave question sur laquelle il vaut mieux, ce nous semble, ne rien affirmer. On peut faire des conjectures intéressantes, rien de plus. En pareille matière, il faut être fort circonspect. Deviner Pascal n'est pas chose facile. C'était un de ces hommes dont le génie mâle et bouillant n'est pas incapable de revirements inattendus, peut-être même d'écarts; un de ces hommes qui déconcertent toutes les prévisions, qui ne donnent jamais moins que ce que l'on attendait, mais qui donnent parfois tout autre chose.
N'oublions pas d'ailleurs que Pascal est mort ^u moment où sa pensée subissait l'épreuve d'une crise nouvelle, dont l'effet n'a pas eu le temps de se
produire. Peut-être était-elle à la veille d'une transformation très sérieuse. Catholique fervent, Pascal, à qui les répugnances des réformés pour la confession faisaient horreur, se trouvait tout à coup placé entre l'autorité de son Eglise et l'autorité de sa conscience. Il était mis en demeure de choisir, déjà il avait choisi. Après avoir quelque temps cherché des moyens termes équivoques, il avait résolu d'être fidèle à sa conscience, et la faiblesse de ses amis avait été pour lui un cruel chagrin. On sait l'histoire de son sublime évanouissement. On sait comment, quand il vit s'ébranler et donner les mains à la chute ceux qu'il regardait comme devant être les défenseurs de la vérité, il fut saisi d'une telle douleur qu'il ne put la soutenir et qu'il fallut y succomber.* Qui sait, s'il eût vécu, ce qu'eût amené cette lutte nouvelle ? Sa foi n'y aurait-elle rien gagné ? n'y auraitelle rien perdu ? Peut-être serait-elle «ortie de l'épreuve plus inébranlable que jamais ; mais, en tout cas, elle en serait sortie renouvelée, ^es PeTisées, comme sa vie, ont été brusquement interrompues. La toile s'est baissée pour toujours au moment où allait se jouer le cinquième acte.
Telle qu'elle est, on trouve dans l'apologie de Pascal te germe'de plusieurs œuvres diverses. Les uns ont fait de Pascal un disciple de Montaigne, un
1 Ce sont les paroles mêmes de Pascal. Voir le récit de cet événement dans Sainte-Beuve, Port-Royal, liv. III, ch. XVIII.
sceptique qui s'effraie de Tincertitude des connaissances humaines et se jette par désespoir entre les bras de la foi. D'autres veulent que Pascal ait vu dans le fait historique du miracle la preuve par excellence de la doctrine chrétienne. Ils pourraient même, au besoin, trouver certains mots où l'ami de Port-Royal paraît en appeler au miracle de la Sainte- Epine, comme au fait décisif. D'autres veulent que Pascal ait inauguré l'apologie moderne en abordant le christianisme par le côté philosophique et moral, en démontrant l'heureuse concordance de la doctrine du Christ et de la nature de l'homme. — 11 y*a un élément de vérité dans chacune de ces interprétations. L'apologie du désespoir, comme l'appelle un écrivain, l'apologie supranaturaliste et l'apologie philosophique se donnent la main dans cette œuvre singulière. Ces divers points de vue ne sont faux qu'autant qu'ils sont exclusifs. Si Ton veut rester fidèle à la vérité historique, il faut voir l'ensemble, et ne pas faire violence à la pensée de Pascal en n'en faisant ressortir qu'une seule face ; mais au lieu de cela que fait-on ? On impose à l'auteur des Pensées un système ; pour le rendre conséquent avec lui-même, on le mutile, on le rétrécit. On oubhe qu'il s'agit ici d'une œuvre qui est encore dans le désordre de l'enfantement. De là une foule d'interprétations opposées, une foule de jugements injustes, une foule d'erreurs.
Le scepticisme de Pascal fut, il y a déjà plusieurs années, le sujet d'une vive et remarquable discussion. M. Cousin attaqua ; M. Vinet prit en main la défense. Ce fut une joute d'éloquence dont le souvenir n'est pas effacé. Peut-être ne serons-nous pas sur ce point parfaitement d'accord avec le professeur de Lausanne, notre ancien maître ; mais nous ne le sommes pas davantage avec M. Cousin.
Que Pascal ait eu des accès de scepticisme, ou plutôt des accès de noir, qu'il ait parfois senti trembler dans ses mains le flambeau de la foi, qu'il l'ait convulsivement serré sur son cœur, comme s'il allait lui échapper, c'est là ce qui est fort possible; mais ce n'est pas ce que je veux rechercher aujourd'hui. Je ne veux pas rechercher non plus si ce fait suffit à motiver l'imputation de scepticisme. Je ne prétends point pénétrer le secret de l'histoire intime du grand homme. Je ne parle que de ses idées ; je me demande si l'apologie moderne peut les accepter telles quelles. Il ne m'importe guère que le frisson du doute ait effleuré parfois le cœur de Pascal ; mais il m'importe de savoir si ses vues, en même temps qu'elles conduisent à la foi chrétienne, conduisent au scepticisme philosophique.
M. Cousin peut trouver dans les Pensées plusieurs morceaux qui sont de nature à le faire craindre ; il peut citer surtout cette page trop fameuse où Pascal joue à croix ou pile le destin de l'humanité, et mon-
tre qu'il y a tout à gagner et rien à perdre en prenant croix que Dieu est, tandis qu'il y a tout à perdre et rien à gagner en prenant pile que Dieu n'est pas.
Cette manière de raisonner a paru commode, et il faut convenir qu'elle est particulièrement propre à faire impression sur les esprits incultes. Aussi n'estil pas rare de la voir employer, même de nos jours. Il n'y a pas plus d'une semaine que je trouvais encore dans un livre religieux, qui m'est tombé par hasard sous la main, ce vieil argument de Pascal reproduit avec une assurance naïve. C'était un missionnaire qui voulait convaincre un sceptique. Le missionnaire lui demandait : « Etes-vous bien sûr que l'enfer n'existe pas? » Le sceptique, en homme fidèle à son rôle, répondait qu'il ne croyait pas à l'enfer ; mais que rien n'étant plus mystérieux que ce qui nous attend au-delà de cette vie, il était plus prudent de ne pas se prononcer. « Eh bien, reprenait le missionnaire, si vous n'êtes pas sûr que l'enfer n'existe pas, dites-vous chaque soir que le lendemain vous pouvez vous réveiller en enfer. » Inutile d'ajouter que l'argument portait coup, et que, huit ou quinze jours plus tard, le sceptique, obsédé de la pensée de l'enfer, devenait croyant. — B avait cédé au raisonnement de Pascal ; il avait compris qu'il y a beaucoup de mauvaises chances à courir si l'on parie
que l'enfer n'existe pas, tandis qu'il n'y en a que de bonnes à parier qu'il existe.
Si là est la pensée de Pascal, je conçois fort bien qu'elle ait scandalisé. Un raisonnement pareil ne peut naître que de l'antique alliance de la superstition et de la peur. Je dis de la peur, car il ne s'agit pas ici de cette crainte respectueuse qui est le commencement de la sagesse. 11 nous transporte en plein moyen âge; il nous rappelle le temps où cette bonne femme dont parle Villon, sa mère, si je ne me trompe, voyait au monastère de sa paroisse deux tableaux, dont l'un représentait le paradis avec hm^pes et luths ; l'autre, l'enfer où damnés sont houllus, et priait ainsi la dame des cieux, la vierge Marie :
« L'un me fait peur, l'autre joie et liesse ; La joie avoir fais moi, haute déesse. »^
Pour que l'argument du pari suffise à l'intelligence, il faut que la prière de Villon suffise au cœur. Grâce au ciel, le sentiment religieux est devenu plus difficile, la conscience plus délicate, et pour une conscience délicate la gageure de Pascal est presque un outrage. Sur les esprits cultivés et sur les âmes bien nées la peur de l'enfer a moins de prise que l'amour de la vérité.
1 ViUon, Grand Testament. Ballade qu'il fit à la requête de sa mère pour prier Notre Dame.
Si toute rargumentation de Pascal reposait sur ce fameux pari, elle irait, j'en conviens, perdant chaque jour de son actualité et de sa force. Les Livres sacrés parlent du lait qui doit alimenter la foi des faibles, et de la viande qui convient à celle des forts ; ne pourrait-on pas ajouter que si, par le progrès des choses humaines, la foi réclame une nourriture plus fortifiante, elle réclame aussi des mets plus choisis, et que le temps n'est plus du pain noir dont vivait la foi de nos pères?
Mais est-ce donc le fond de la pensée de Pascal ? J'en doute. Si, par hasard, au lieu de l'argument capital, il ne fallait voir dans cette gageure qu'un stimulant pour l'attention ; si Pascal avait voulu simplement montrer qu'en mettant toutes choses au pis, en nous supposant incapables d'obtenir par nousmêmes la moindre lumière sur les mystères de notre destinée, il serait encore de notre intérêt d'étudier la religion, et par conséquent de prêter l'oreille à son défenseur, si, dis-je, telle était la signification de ce morceau malheureux, on pourrait regretter que Pascal ait eu recours à un pareil moyen d'éveiller l'attention ; mais il n'y aurait pas lieu toutefois à se gendarmer si fort.
Pour déterminer avec exactitude l'emploi que Pascal aurait fait d'une page si compromettante, il faudrait, je le sais, pouvoir répondre du plan définitif des Pensées. L'interprétation que je propose n'est
donc pas certaine, mais elle a quelques chances de probabilité : cela devrait suffire à rendre plus circonspects les adversaires de Pascal. Qu'on veuille bien, en effet, relire simultanément le morceau dont nous parlons et le récit d'Etienne Périer. De cette double lecture il résultera deux choses : d'abord que ce morceau devait suivFe l'étude de la nature humaine, à laquelle il fait allusion à plusieurs reprises, et préparer l'étude de la religion chrétienne. Sa place naturelle est donc dans l'entre-deux, comme moyen de transition. Il en résultera en outre que Pascal ne comptait nullement profiter de ces moyens de transition pour établir les fondements de la foi, mais bien pour exciter dans le cœur de l'homme, surpris de trouver en lui tant de grandeur et tant de bassesse, une crainte et une curiosité salutaires.
Sans doute, il sera toujours fîicile d'isoler cette page malheureuse, de lui attribuer une valeur absolue, et d'en déduire, à la honte de la religion chrétienne, le scepticisme de son plus grand apologète. Mais un pareil procédé n'est ni loyal, ni scientifique. Il repose sur un abus d'interprétation. Que le philosophe le plus incrédule me livre ses papiers épars, ses notes, ses ébauches, et je parie de prouver par le même procédé qu'il est on ne peut plus croyant. Lequel est le plus juste, d'expliquer l'ensemble des Pensées par ce singulier morceau, ou ce morceau par l'ensemble ?
Pascal n'a traité nulle part, d'une manière formelle, la question difficile des rapports de la foi et de la raison. Souvent il a Tair de vouloir anéantir la raison pour faciliter le triomphe de la foi ; souvent il prête le flanc aux attaques de ceux qui ne pensent pas que la meilleure préparation pour croire en Jésus- Christ soit de ne croire à rien, qui ne veulent pas que de tous les chemins qui conduisent au Calvaire le plus sûr et le plus court passe au pied du château de Montaigne; et cependant le but avoué, et les grands traits de son œuvre contredisent cette interprétation. Ce même Pascal qui, s'il faut prendre à la lettre certains mots audacieux, veut, par droit de conquête, faire régner la foi religieuse au détriment de la foi philosophique détrônée, entreprend de fonder une philosophie qui ne s'anéantisse pas, mais qui s'accomplisse par la religion.
Pascal n'a pas étudié d'une manière plus rigoureuse la question non moins difficile de la. portée et de la justesse des facultés de l'esprit humain; mais dans le peu qu'il en a dit on peut signaler une contradiction semblable. Cette seconde question domine la première; si Pascal l'eût traitée à fond, nous aurions la clef de son livre : ici encore son dernier mot nous manque. Nous voyons qu'il cherche la dignité de l'homme dans la pensée, et pourtant le flambeau de la raison lui paraît aussi pâle que vacillant. Jusqu'à quel point sa lumière peut-elle nous
éclairer? à partir de quel point ne peut-elle que nous abuser? Pascal ne le dit pas. Il ne croit ni à la toute puissance de la raison, ni à son absolue incapacité; mais entre ces deux extrêmes l'espace est grand, et l'on ne sait où il s'arrête. Peut-être Pascal ne le savait-il pas lui-même.
Que faire dans cette incertitude? Faut-il s'emparer de telle ou telle expression d'une hardiesse imprudente, d'une hardiesse qui eût été condamnable partout ailleurs que dans des notes intimes? Faut-il compter une à une tant de fières boutades? Faut-il détacher violemment de l'ensemble tout ce qu'il y a de plus violent dans Pascal ? Faut-il en profiter pour faire de Pascal un des plus fougueux contempteurs de la raison, un des plus dangereux apôtres du scepticisme; un nouveau Montaigne que le désespoir a converti, un homme qui a peur, et qui, comme l'en accuse Voltaire, croit ce qu'il ne croit pas ? Non ; ces boutades ont sans doute leur signification ; elles ne sont pas tombées par hasard de sa plume ; elles révèlent un côté du génie de Pascal ; mais elles ne renferment pas tout Pascal. Elles nous semblent d'ailleurs jeter moins de lumière sur son livre que sur son caractère, elles intéressent le biographe de Pascal, plus que le critique qui ne songe, comme nous, qu'à examiner la valeur de son apologie.
Ici, comme ailleurs, je voudrais qu'on s'en tînt aux traits généraux de l'apologie de Pascal, et qu'on
attachât plus d'importance aux pensées qui découlent naturellement de l'ensemble qu'à quelques pfitf'oles hautaines et méprisantes. Si Pascal eût traité à fond le problème de la portée de l'esprit humain, j'imagine que, développant un principe qu'il a très nettement, mais rapidement indiqué, il eût déduit les limites de nos facultés intellectuelles des limites mêmes de notre être. Il eût tiré parti de cette pensée remarquable que le peu que nous avons d'être nous dérobe la vue de l'infini, que ce que nous en avons nous cache celle des premiers principes,* de telle sorte que nous sommes réduits à la vue d'une certaine sphère moyenne qui est la sphère propre à l'homme, de telle sorte aussi que nous sommes également incapables et de savoir certainement et d'ignorer absolument. * — De ces principes résulte, j'en conviens, l'impossibilité d'une science absolue ; mais tout le mouvement du monde moderne, comme l'a fort bien démontré M. Scherer, s'est accompli dans ce sens :
La foi à l'absolu, dit M. Scherer, est propre à l'enfance, à celle des peuples comme à celle des individus. Les uns et les autres, la perdent de la même manière, en devenant hommes faits. Tous les objets sont simples aux yeux de l'enfant, toutes les couleurs sont tranchées, tous les contrastes sont des contradictions.
* Ce sont les propres expressions de Pascal. Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p. 106.
'^ Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p. 108.
Mais l'expérience corrige chaque jour ces impressions. La réalité se montre de plus en plus riche et complexe ; les nuances paraissent, les ombres se fondent, les points de vue se multiplient. On s'aperçoit que ni le bien, ni le mal, ni le vrai, ni le faux ne sont à l'état pur ici-bas ; qu'il y a de l'erreur dans toutes nos vérités, des faiblesses dans toutes nos vertus. Bien plus, il devient manifeste que le mouvement des choses humaines résulte précisément des efforts que fait sans cesse un principe pour se dégager de son contraire. En un mot, tout était absolu, tout est devenu relatif.
Pascal, qui n'aborde guère les questions par le côté historique, n'aurait pas parlé sur ce ton du mouvement des choses humaines. Mais dans ce qu'on appelle son scepticisme, je vois distinctement le germe fécond de cette grande idée, que les opinions de l'homme n'ont rien d'absolu, et cette idée est au nombre de celles que le dix-neuvième siècle fait pénétrer de jour en jour 'plus profondément dans tous les esprits. Est-ce là du scepticisme? Plusieurs le pensent. Ils se trompent, selon moi; mais si c'est du scepticisme, notre siècle devient sceptique avec Pascal, et les Pensées n'ont pas perdu tout à-propos sur le point même où elles ont été attaquées en dernier lieu avec le plus de vivacité.
Toutefois, et qu'on Veuille bien ne pas s'y méprendre, je ne vois là qu'un germe et un germe que plusieurs autres menaçaient d'étouffer. Peut-être Pascal fût-il tombé dans une inconséquence qui n'est
point rare. Après avoir refusé à la <;onnaissance humaine toute valeur absolue, après avoir déclaré Thomme incapable de savoir certainement, peut-être eût-il revendiqué en faveur delà connaissance chrétienne qui procède de la foi, cette valeur absolue, cette suprême certitude dont il commence par nous dénier le privilège. Je ne m'étonnerais point, à supposer qu'il y eût encore sur Pascal des documents à découvrir, si l'on venait un jour me prouver, pièces en main, que Pascal comptait faire tourner au profit de la foi ce qu'il adresse d'insultes à la raison, et assurer les fondements de la connaissance chrétienne sur le mépris de la connaissance naturelle. Il y a dans les Pensées d'assez nombreux passages dont on pourrait tirer cette conclusion.
C'est là, en effet, une des habitudes les plus invétérées de l'apologie chrétienne. Elle se réjouit des discordes des philosophes, comme s'il devait lui en revenir un avantage certain. Elle passe en revue les opinions accréditées auprès des sages de la terre ; elle en exagère la divergence (hélas ! il n'y aurait pas besoin de l'exagérer I); elle en étale les contradictions; elle insiste sur les deux cent quatre-vingts thèses que l'antiquité a vu naître, au dire de Pascal, sur la question du souverain bien : elle renverse d'un souffle cette Babel colossale ; puis, quand elle a bien montré la triste incapacité et le plus triste
orgueil de cette raison qu'un vent manie et qui ose parler de ses droits, elle lui crie : « Viens à moi, et si tu veux courber la tête, je te rendrai capable de connaître ; fides praecedit intellecttim. »
Que la philosophie proteste contre des prémisses de cette nature, je n'ai pas de peine à le concevoir. Pour les admettre, il lui faudrait abdiquer. Aussi s'efforce-t-elle d'étabhr que les avocats du christianisme, en condamnant la raison à l'impuissance, se condamnent eux-mênies au néant ; qu'ils ruinent la base nécessaire et universelle sur laquelle repose toute foi, et la foi chrétienne aussi bien qu'une autre ; qu'ils font une œuvre qui les trompe : elle s'efforce d'établir que la vérité n'est quelque chose que par ses rapports avec l'intelligence, et que nier l'aptitude de l'intelligence à découviir la vérité, c'est du même coup nier la vérité.
Il est fort naturel que M. Cousin le philosophe ait sonné l'alarme en voyant la raison si fièrement éconduite. Je crains seulement qu'il n'ait pas bien choisi le texte et l'occasion de ses fameuses plaidoiries en faveur de la justesse de l'esprit humain. Car, enfin, Pascal est-il l'inventeur de ce système d'apologie qui fustige la raison au bénéfice de la foi'? Non, Pascal l'a trouvé tout formé et dès longtemps. Les Pères de l'Eglise et les docteurs du moyen âge le connaissaient déjà ; ils l'ont employé avec plus de
rigueur que Pascal. Pascal n'en est pas même un représentant complet : il a des boutades, non une théorie arrêtée.
Pascal, quelles qu'eussent été d'ailleurs ses inconséquences, aurait mérité plutôt de la part du philosophe une mention honorable. Il a contribué à faire tomber en discrédit le système que combat M. Cousin. Il y a entre lui et les apologètes ordinaires cette grande différence que ceux-ci affirment l'incapacité de notre raison en vertu d'un dogme théologique, tandis que Pascal l'affirme en vertu de raisons métaphysiques, indépendantes de toute foi religieuse. Dès l'abord il se place sur un terrain qui est bien celui de la philosophie; il juge la raison par la raison, en sorte que, s'il lui était arrivé de tomber dans quelque excès, il en aurait fourni lui-même le correctif.
Que conclure de tout ceci? deux choses : d'abord que sur cette question, comme sur tant d'autres, il faut savoir suspehdre son jugement. Les idées de Pascal sur les rapports de la foi et de la raison sont, à mes yeux, trop indécises pour qu'on puisse lui faire un procès en forme. Je n'entrevois que des lueurs incertaines; je doute et je m'abstiens. Ensuite je remarque que, sur un sujet si capital, ce doute est grave. Il ne se peut pas que l'apologie chrétienne laisse dans le vague une question de cette importance. Une apologie qui ne résout pas clairement
ce problème, demeure incomplète, partant obscure. Cette lacune est sérieuse. Grâce aux travaux de la philosophie dans ce siècle et dans le siècle précédent, l'attention s'est portée sur le problème de la connaissance plus que sur tout autre. Le christianisme a été spécialement attaqué de ce côté-là par les écoles les plus diverses. Si l'apologie veut suivi^e et dominer le mouvement des esprits, il faut qu'elle complète Pascal en ce point. Les progrès de la pensée moderne n'eussent-ils fait que rendre cette lacune plus saillante, c'en serait assez pour que l'œuvre de Pascal ne répondît plus à tous les besoins de notre époque.
De quelque manière que l'on envisage ce que l'on appelle le scepticisme de Pascal^ on doit reconnaître que l'auteur des Pensées nous donne en faveur du christianisme d'autres raisons que l'impossibilité de découvrir la vérité et d'atteindre à la certitude par nos ressources propres.
Ces raisons ont-elles conservé toute leur force?
L'étude de la nature humaine conduit Pascal à s'attacher surtout à deux grands faits qui sont, en réalité, les deux colonnes de toute la doctrine chrétienne ; je parle de la chute qui explique notre misère, et de la venue d'un réparateur divin chargé de rendre à l'homme sa grandeur primitive. Ce sera sur ces deux faits seulement que porteront nos re-
marques, ou plutôt sur la manièi*e dont ils sont établis par Pascal. Nous n'avons nullement l'intention, je prie le lecteur de vouloir bien s'en souvenir, de discuter la réalité de la chute, ni la divinité de Jésus-Christ. Nous nous demandons seulement, si le progrès des études historiques et philosophiques a laissé subsister intacte l'argumentation de Pascal.
Deux choses convainquent Pascal de la déchéance de l'humanité : le juste rapport qui existe entre cette doctrine et les contradictions de la nature humaine le dispose à l'accepter ; la force des témoignages dont s'appuie la divinité des Livres sacrés, les seuls livres qui l'aient nettement établie, achève de le convaincre.
L'idée de la chute concorde sans doute avec les phénomènes que présente le cœur humain ; elle explique quelques-unes de ces étonnantes contradictions; mais les explique-t-elle toutes? explique-t-elle au moins toutes celles qu'a signalées Pascal ? Rappelons nos souvenirs :
Pascal a parlé d'un besoin de justice qui ne peut pas être satisfait. La chute expliquera-t-elle cette singulière anomalie? Il le semble.
Pascal a parlé d'une soif de bonheur que l'homme ne réussit pas à étancher. Cette seconde anomalie peut-elle s'expliquer aussi par la chute. Il le semble.
Pascal a parlé de notre invincible curiosité, de ce désir de connaître que rien n'apaise, quoiqu'â chaque pas il s'achoppe contre un mystère. La chute expliquera-t-elle cette troisième anomalie ? Il ne le semble pas.
L'incertitude de nos connaissances résulte en grande partie du fait que l'homme est un milieu entre rien et tout, et que sa position même lui dérobe la vue des. extrêmes. Retranchons la chute. L'homme en sera-t-il moins à l'étroit entre ces deux abîmes ? Sera-t-il dans une position meilleure pour découvrir la vérité? La science ne reposera-t-elle plus sur un cercle vicieux ? Ne sera-t-elle plus obligée de prononcer sur le tout sans connaître les parties, et sur les parties sans avoir embrassé le tout ? L'homme, dans son état d'innocence, ne sera-t-il pas aussi bien que l'homme déchu, un monstre incompréhensible, incapable de savoir certainement et d'ignorer absolument, un juge de toutes choses et un cloaque d'incertitudes, sinon d'erreurs ?
Les contradictions dont Pascal accuse l'homme sont de deux sortes ; il faut distinguer entre elles.
Les unes sont morales ; c'est le cas par exemple de l'éternelle impuissance de l'homme à réaliser sur la terre le bonheur et la justice. La chute étant un fait moral se laisse très naturellement rapprocher de ces deux contradictions, et l'on conçoit sans peine qu'elle puisse en être la cause.
Les autres ont une portée plus grande. Elles sont métaphysiques ; elles se rattachent aux conditions mêmes de l'existence d'un être qui n'est pas l'Etre suprême. C'est le cas de ce singulier mélange de petitesse et de grandeur, de fini et d'infini que Pascal reconnaît en nous, et de la contradiction qui existe nécessairement entre les aspirations et les œuvres de notre raison. Ces contradictions-là sont antérieures à la chute; elles en sont par conséquent indépendantes. Elles paraissent le lot fatal de tout être créé, quel que soit l'usage qu'il ait fait de sa liberté.
Pascal méconnaît cette distinction. Il groupe sans scrupule des faits de nature diverse, il en forme un faisceau unique, et c'est ainsi, liés arbitrairement les uns avec les autres, qu'il les jette sur le plateau de la balance pour peser en faveur du dogme chrétien.
Cette association d'idées hétérogènes nuit à la netteté du raisonnement et à l'évidence des conclusions. Elle constitue une faute contre la logique, et cette faute est d'autant plus sensible que les contradictions métaphysiques, c'est-à-dire celles-là même qui sont étrangères au fait de la chute, paraissent préoccuper particulièrement Pascal. Les termes qu'il emploie le montrent. Pascal parle de la bassesse de l'homme, de sa petitesse, de sa misère plus qu'il ne parle de la corruption de son cœur. Or
ce sont deux choses trop différentes pour que Ton puisse passer sans intermédiaire de Tune à l'autre. Combien d'êtres qui sont chétifs et misérables sans être pour cela corrompus !
Je n'oserais accuser Pascal de n'avoir pas songé du tout à cette distinction fondamentale ; je dis seulement que, dans l'état où elles nous sont parvenues, ses notes que l'on appelle ses Pensées soulèvent à cet endroit une objection sérieuse. La rigueur philosophique à laquelle est habituée la pensée moderne exige que l'on pousse l'analyse plus loin, que l'on établisse avec plus de clarté les rapports qui existent entre les faits signalés par Pascal dans son étude de l'homme et la conclusion qu'il en tire. Si tous ces faits n'aboutissent pas à cette conclusion, si cependant on paraât vouloir les y faire tous aboutir, on pourrait se servir des lumières répandues par Pascal lui-même sur les contradictions de notre nature, pour reprocher au christianisme de ne donner qu'à moitié le mot de l'énigme:
Ce n'est pas tout. Si l'on envisage la chute à un point de vue sérieusement scientifique, et ce doit être, sans doute, le point de vue de l'apologie, surtout de celle qui se préoccupe et s'inspire d'une philosophie chrétienne, elle nous apparaîtra comme une hypothèse qui explique les phénomènes de l'ordre moral.
Quiconque observe les faits intérieurs, quiconque
a jamais suivi les événements de l'histoire d'une âme, en aura découvert qui semblent au premier abord inconciliables. Chacun porte deux hommes en soi. Celui qui veut n'est pas toujours celui qui fait. Cette contradiction est si grave que plusieurs systèmes ont été incapables de la surmonter. Les uns ont simplifié la difficulté en la niant, en retranchant, ce qui est toujours facile, un des éléments du problème. Les autres, plus sincères, mais non plus heureux, ont recouru à l'antique supposition du dualisme. Us ont fait cohabiter dans le sein de l'homme deux principes ennemis, voués à une lutte éternelle, le principe du bien et le principe du mal.
L'esprit humain n'a pu se déclarer satisfait d'aucune de ces doctrines. D'une part l'évidence des faits l'a emporté sur l'apparente simplicité logique des systèmes exclusifs; d'autre part, cet irrésistible besoin d'unité qui préside à tous les travaux de la pensée, et qui paraît être une des lois de notre entendement, a protesté contre toute doctrine- dualiste, et cette protestation est au nombre de celles qui finissent toujours par triompher. C'est le propre du progrès de tendre à l'unité. En morale, soutenir une doctrine dualiste c'est poser la question sans la résoudre ; c'est faire aveu d'ignorance.
Aux yeux de la science, l'hypothèse de la chute a ce grand avantage que, sans rien retrancher des difficultés du problème, elle s'élève fort au-dessus
de la doctrine dualiste. Elle tient compte des deux principes et elle les concilie dans une unité plus haute. Elle satisfait en cela aux exigences du véritable esprit philosophique.
Il n'est pas digne d'un penseur sérieux de traiter légèrement ce premier dogme de l'Evangile. Il explique tant de choses et il les explique si bien qu'il se recommande de lui-même à l'examen. Mais n'en faut-il pas davantage pour qu'il soit aussitôt reconnu comme l'expression de la vérité, comme la loi du monde moral ? Oui, il en faut davantage.
De même que l'observateur des faits moraux, l'observateur de la nature physique se trouve en présence d'un grand nombre de phénomènes, et il en cherche aussi les lois. Ces lois ne sont pas des abstractions, ce sont des faits, mais des faits gêné- • raux et par cela même des faits qui échappent à l'observation directe. Les faits généraux existent réellement, mais jamais à l'état pur ; ils ne se montrent que sous le vêtement étroit des faits particuliers. L'important est de les en dégager. Toutes les fois que la science y réussit, elle découvre une loi. Pour démontrer une de ces lois, pour faire voir qu'elle n'est pas une fiction de l'esprit, mais l'expression d'une réalité, il faut établir deux choses : d'abord qu'elle explique les faits particuliers, ensuite qu'elle les explique seule, ou tout au moins qu'elle les explique mieux que les autres hypothèses pro-
posées. Une loi qui explique les faits est plausible ; une loi qui les explique seule est nécessaire et peut être tenue pour vraie.
Dans les sciences morales se contentera-t-on à beaucoup moins? Non. Où est le philosophe qui oserait réclamer pour elles le bénéfice de l'indulgence ?
Si donc l'idée de la chute rend compte de certains faits, cela nous dispose à l'accueillir ; mais un esprit logique ne sera pas si prompt à se déclarer satisfait. Il souhaitera qu'on lui montre de plus que l'hypothèse chrétienne est supérieure aux hypothèses élaborées par la science, qu'elle explique tout d'une manière plus naturelle, plus simple et plus complète.
L'apologie de Pascal répond-elle à ce légitime désir?
On serait en droit de l'attendre si l'on ne songeait qu'aux solides qualités de ce génie ferme et précis, qui possédait au plus haut point et l'esprit géométrique et l'esprit de finesse. Mais le siècle n'était pas mûr pour tant de rigueur philosophique. Pascal, malgré toute la spontanéité de son génie, porte la marque de l'époque.
n lui arrive de tomber dans la faute même cpie nous avons reprochée à son éditeur, et qu'il eût, à certains égards, évitée, si, en achevant son œuvre, il eût suivi un plan analogue à celui que nous ex-
pose Etienne Péiier. D est telle page où Pascal se borne à rapprocher le fait des contradictions de la nature humaine de l'idée de la chute, comme s'il était de soi-même évident que cette idée en fournît l'explication nécessaire ; telle page où il donne raison contre nous et contre lui-même à la préface de M. Astié; où, peu fidèle aux inspirations d'une inflexible dialectique, il insinue la réponse dans la question, c'est*à-dire le dogme chrétien de la chute dans l'énoncé même du problème philosophique des contradictions.
Pascal a songé cependant à montrer la supériorité de la doctrine religieuse sur les doctrines philosophiques. A ses yeux l'armée des philosophes se range en deux colonnes ennemies, à la tête desquelles se placent Epictète et Montaigne, qui l'un et l'autre n'ont vu la nature humaine que par un côté. Cette critique sommaire de toute l'œuvre de la philosophie avant Pascal est-elle bien juste ? On pourrait, je le crois, le contester ; mais je veux l'admettre.
Il reste à savoir si elle l'est encore maintenant, si l'on peut aujourd'hui faire aussi bon marché que Pascal de tous les travaux de la science sur les phénomènes de la vie morale.
Si, par hasard, il se trouvait une théorie plus ou moins récente qui contestât la justesse de l'explication chrétienne et qui se mît ouvertement sur les rangs pour lui disputer la palme, il importerait plus
que jamais que l'apologie se montrât difficile avec elle-même, qu'elle n'entonnât pas le chant de victoire sans avoir effectivement lutté et vaincu. Si, en outre, cette théorie se présentait à nous avec les avantages mômes qui distinguent éminemment la théorie chrétienne, si elle atteignait à l'unité sans affaiblir le problème, il faudrait bien avouer que l'œuvre de Pascal aurait besoin d'être complétée par la réfutation de cette doctrine nouvelle qu'il n'a pu ni prévoir, ni réfuter.
Or c'est précisément le cas. La philosophie allemande, cette royale manifestation de la puissance et de l'audace de l'esprit humain, a vu nadtre plus d'un système qui tient compte de ces contradictions dontla seule pensée épouvantait Pascal. Le dernier surtout des grands systèmes de cette grande école, celui de tous qui est encore le plus accrédité, et qui a porté au christianisme les coups les plus sérieux, s'est ouvertement attaqué aux contradictions du monde moral, et s'est flatté de les expliquer sans les amoindrir, et cela plus rationnellement que ne le fait le dogme de la chute.
Voyez la logique de Hegel. Elle ne procède point comme la logique vulgaire qui part d'un principe, en poursuit l'étude de conséquence en conséquence, affirmant tout ce qu'il renferme, niant tout ce qu'il exclut. En allant du principe à sa conséquence, la logique vulgaire ne va que du même au même. Elle
est condamnée à l'immobilité. La logique hégélienne procède bien autrement. Elle reconnaît dans la pensée et par suite dans la nature, ce que Platon avait déjà entrevu, Texistence nécessaire de termes opposés. La pensée, comme le monde, a ses pôles. Hegel les affirme l'un et l'autre, et travaille à les réunir dans un principe supérieur dont, par leur diversité même, ils manifestent toute la richesse. Appliquant à l'homme et à l'humanité le procédé de cette logique remarquable, Hegel en reconnaît avec Pascal et la grandeur et la misère. Il explique la grandeur de l'homme par ce qu'il a d'être en lui, et sa misère par le peu qu'il a d'être : ce sont, chose curieuse, les expressions mêmes de l'apologète chrétien qui s'appliquent à merveille au système du penseur allemand. Jusqu'ici ils sont d'accord; à partir de ce point, ils s'éloignent. Pascal cherche, la conciliation des termes opposés de grandeur et de misère, d'être et de néant dans l'hypothèse d'une déchéance ; Hegel dans l'idée du devenir, qui tient compte aussi de l'être et du non être, ou, si l'on veut, de la grandeur et de la petitesse de l'homme. L'un place l'idéal à l'origine de toutes choses et veut que nous en soyons dépossédés ; l'autre le laisse entrevoir dans les profondeurs de l'avenir et veut que nous y tendions.
Voilà deux hypothèses ou deux lois en présence, le dogme philosophique du devenir et le dogme chrétien
de la chute. Ces deux hypothèses s'appliquent aux mêmes faits, elles aspirent Tune et Tautre à être la loi du monde moral. Elles rivalisent. A laquelle dois-je croire? Quelle est celle qui s'accorde le mieux avec les faits ? C'est ce que j'ignorerais éternellement, si je ne suivais d'autre maître de philosophie que Pascal, car je ne vois rien dans son étude de la nature humaine dont l'une de ces théories ne puisse se prévaloir aussi bien que l'autre.
Je dirai même, et cela sans vouloir me livrer au triste plaisir du paradoxe, que si la partie philosophique des Pensées me faisait incliner plutôt vers l'une, ce serait vers celle de Hegel. L'idée du philosophe allemand a l'avantage de me faire comprendre les contradictions métaphysiques de l'homme aussi bien que ses contradictions morales, et l'on se souvient que Pascal a eu le malheur d'éveiller ma curiosité sur les premières, sans être en mesure de la satisfaire. C'est une lettre de recommandation qu'il a donnée à l'avance au système de Hegel.
Il va sans dire que je ne fais pas un crime à l'apologète du dix-septième siècle de ne pas me mettre en garde contre le penseur allemand ; ce serait trop naïf. Je me borne à poursuivre mon but; je recherche ce que la philosophie moderne a fait perdre de valeur aux arguments de Pascal, et j'arrive à cette conclusion singulière que, presque toute la première partie du livre des Pe^isées, presque toute cette étude
si remarquable et si originale des mystères de notre nature, pourrait servir de préface à une apologie de l'hégélianisme. Gela prouve sans doute de combien la pensée de Pascal dépassa la pensée de son siècle ; mais assurément cela ne ferait pas son compte.
Qu'est-ce à dire, sinon qu'il y a là une seconde lacune dans son œuvre, un second point sur lequel elle ne répond plus aux besoins de notre siècle. Que l'apologie moderne y prenne garde. Il lui appartient de faire face aux nouveaux ennemis dont Pascal n'a pas prévu les redoutables attaques. Si elle négligeait ce devoir, il serait à craindre que Pascal ne préparât des disciples à Hegel. Ce sont là de ces tours que le temps joue parfois.
Mais l'étude de l'homme ne fait que préparer Pascal !à accepter le dogme chrétien, Pascal attend la conviction de la force des témoignages historiques. Est-il plus heureux dans cette seconde partie de sa preuve?
Ses réflexions sur l'Ancien Testament ont pour but d'établir que le livre qui raconte le péché d'Adam porte le sceau de la divinité. Dieu ne saurait ni se tromper, ni mentir. Descartes s'en porte garant; si donc le récit de la chute est de lui, il doit être tenu pour vrai, et toute incertitude disparaît. Malheureusement, et ici je ne crains pas d'être démenti, la partie historique du livre des Pensées n'en est pas la
plus forte, n manquait à Pascal pour commenter l'Ancien Testament une chose indispensable, la science, partant la critique. Tout dans le livre divin lui paraît lumineux. Les prophètes, les miracles, les figures viennent tour à tour lui prêter l'appui de leurs preuves, et il les interprète avec plus d'assurance que ne le ferait un voyant. On dirait un prophète attardé.
Pascal, dans ce chapitre des Prophéties, dit M. Sainte- Beuve, comme dans celui des Miracles, est manifestement sur son Thabor. Soyons pourtant sincère, dussions-nous par là nous juger. Le souffle nous manque pour l'y suivre jusqu'au haut; et là où il voit plus clair que le soleil , notre œil ne distingue, hormis quelques grands traits éclatants, qu'un fond très mélangé de lueurs et d'ombres. Si, parmi les auditeurs du fameux discours dont ses amis nous ont parlé,* il s'en était trouvé un seul qui fût capable de doute, ce seul article des prophéties »était fait peut-être pour le troubler. Car que de hardiesses 1 que de témérités! que d'aveux lui éofeappent dont il s'arme aussitôt comme d'une preuve. *
Pour nous, enfants du dix-neuvième siècle, hommes très capables de doute, nous sommes peu convaincus par les témérités de Pascal; j'ose ajouter que nous n'en sommes guère édifiés. Au dix-septième siècle et dans la société de Port-Royal, une argumentation pareille pouvait être fort salutaire; je crains
1 II s'agit justement de celui que rapporte Etienne Périer.
2 Sainte-Beuve. Port-Royal, III, p. 366.
que de nos jours elle ne soit devenue dangereuse. Ces figures qui semblent un peu tirées par les cheveux et qui ne prouvent qu'à ceux qui sont persuadés d'ailleurs* ne convaincront plus un grand nombre de personnes ; ces miracles qui ne servent pas à convertir, mais à condamner, * ne semront que trop à leur but. Et ces discours des prophètes qui sont contraires et se détruisent, * et ces prophéties qui
sont justes à deux cents ans d* approximation *
Hélas I tout cela est trop fort pour nous I
Pascal aime à clouer ses adversaires entre les deux branches d'un inexorable dilemme. « Figures ou sottises », s'écrie-t-il à propos des cérémonies du peuple juif. Pascal ne nous offre le choix qu'une fois d'une aussi brusque façon; mais, à chaque instant, le dilemme existe dans la pensée, sinon dans les mots. Figures ou sottises, miracles ou sottises, prophéties ou sottises I Un pareil argument est parfait pour convaincre les gens convaincus. Mais prenez garde avant de l'employer avec les profanes. H pourrait, comme le roseau d'Egypte, percer la main qui s'y appuie. Craignez qu'il ne vienne un temps où on l'accepte, mais pour répondre hardiment : Sottises ! sottises I Jouer un enjeu pareil, c'est jouer quitte ou double ; c'est se mettre soi-même dans la redou-
^ Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p. 345. — * Ibidem, II, p. 330. — 8 Ibidem, II, p. 347. — * Ibidem, II, p. 372.
table nécessité d'emporter la place du premier assaut ou de s'y briser les reins. Pascal n'aurait pas eu besoin de vivre autant qu'un patriarche pour s'en assurer lui-même. Gertt ans après sa mort paraissait la Profession de foi du vicaire savoyard, qui répond en ces termes au dilemme de Pascal :
Je vous avoue aussi que la majesté des Ecritures m'étonne ; la sainteté de l'Evangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe ; qu'ils sont petits près de celui-là I se peut-il qu'un livre à la fois si sublime et si simple soit l'ouvrage des hommes ? Se peut-il que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-même ? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs 1 quelle grâce touchante dans ses instructions I quelle élévation dans ses maximes I quelle profonde sagesse dans ses discours !
Avec tout cela ce même Evangile est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent à la raison, et qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre. Que faire au milieu de toutes ces contradictions ?
Evidemment le dilemme de Pascal n'avait plus de prise sur Rousseau. Il avait cédé comme un ressort trop tendu.
De nos jours il a cédé plus encore. La critique moderne ne l'accepte plus. Elle a trouvé moyen d'échapper aux étreintes convulsives de Pascal. Elle nie les prophéties, les miracles, les figures ; mais elle ne les traite pas pour cela de sottises. Elle a trop d'inteUigence et de savoir-vivre. Métaphore, dit-elle,
poésie, enthousiasme, création religieuse, création d'hommes sans doute, mais belle et respectable; œuvre de la conscience spontanée : que sais-je encore? A tout cela que répond l'apologie de Pascal? Peu de chose, ce me semble.
Je suppose un homme sincère, intelligent et cultivé, qui ne se soit jamais occupé sérieusement de questions religieuses. Soudain il se sent pris d'une vive curiosité : il comprend, comme Pascal, qu'il n'y a de gens raisonnables que ceux qui ont trouvé la vérité religieuse, et ceux qui, sans l'avoir trouvée, la cherchent. Il lit d'abord Pascal, puis, aussitôt après, il lui tombe sous la main les Etudes d'histoire religieuse de M. Ernest Renan. Je demande quel sera l'effet de cette double lecture. L'apologie de Pascal aura-t-elle prémuni son lecteur contre les doutes et les objections de M. Renan? Lui aura-t-elle donné des armes suffisantes pour combattre et terrasser ce nouvel adversaire ?
, Je ne pense pas qu'il puisse y avoir sur ce point deux opinions. J'en appelle au jugement même de ceux qui attaquent avec le plus de vivacité le critique français. S'ils en étaient réduits aux arguments de Pascal, ils seraient bien pauvres.
La critique, en effet, a subi une véritable transformation. Pascal, comme tous les apologètes de son temps, ne connaissait qu'une religion, la religion chrétienne. C'est dans son sein qu'il puise les argu-
ments qu'il fait valoir. C'est elle-même qu'il appelle à témoigner dans sa propre cause. Ce sont les prophètes qui plaident en faveur des apôtres, ou les apôtres qui plaident en faveur des prophètes. M. Renan se place à un tout autre point de vue. Les progrès qu'a faits depuis deux siècles l'étude de l'histoire, prise dans son acception la plus vaste, appliquée aux langues, aux littératures, aux mœurs, aux religions, aux destinées politiques des peuples, lui permettent de dominer son sujet de beaucoup plus haut, n a étudié plusieurs religions diverses, et il a consciencieusement suivi les phases de leur développement. Ce sont autant de faits du même ordre qu'il approfondit et qu'il compare. Il les explique les uns par les autres. En les rapprochant, il se met à même de les comprendre, de les classer et d'atteindre enfin à des résultats généraux.
Supposons que tous les résultats auxquels aboutit M. Renan soient erronés ; il n'en serait pas moins vrai que sa méthode est supérieure à celle de Pascal. De même que l'étude d'une plante ne suffit pas pour connaître à fond la nature de la plante, l'étude d'une religion ne fournit pas à la critique des données suffisantes pour asseoir un jugement et proclamer un résultat. Pascal ne pouvait pas se livrer à une étude comparative, et, l'eût-il essayé, il n'y aurait pas réussi. Le seul fait que la critique moderne est en mesure d'aborder ce nouveau travail avec quelques
chances de succès, l'élève trop au-dessus. de la critique du dix-septième siècle pour que les flèches de Pascal atteignent jusqu'à elle. L'étude comparative des religions marque une ère nouvelle dans l'histoire de la critique.
On sait quelle révolution a produite la méthode comparative appliquée aux recherches littéraires. Combien d'idées étroites et fausses n'a-t-ella pas renversées sans retour. Si, par exempte, il y a deux siècles, au moment où écrivait Pascal, quelque littérateur eût révoqué en doute l'existence d'Homère, les plaisants en auraient fait leur plastron. Lisez Fénelon : le candide archevêque de Cambrai, lui qui a senti le charme d'Homère mieux que tous les écrivains de ce temps, s'empare de l'Diade pour prouver l'existence de Dieu. Le raisonnement est simple : de même que l'Iliade ne peut pas se concevoir sans Homère, le monde ne se conçoit pas sans Dieu. C'est avoir la main malheureuse. De nos jours il n'est pas un helléniste sérieux qui n'ait des doutes sur Homère. L'Iliade n'est plus mise à côté de l'Enéide, ce vaste poème composé à loisir par un auteur qui, dans le silence du cabinet, ne s'inspire que de son sujet et de son génie. On l'admire comme le plus parfait des produits de la poésie spontanée des peuples primitifs, comme le couronnement d'une longue tradition poétique, comme l'œuvre collective de plusieurs générations de bardes, qui n'étaient eux-
mêmes que Técho de la voix populaire. Qu'estce donc qui a opéré cette transformation dans la science? L'étude comparée. Il a fallu rapprocher les anciens monuments poétiques de plusieurs peuples, pour surprendre le secret de la poésie homérique, depuis tant de siècles enseveli dans l'oubli.
L'étude comparée des religions doit-elle être moins féconde en résultats nouveaux et importants? Je ne le pense pas; mais dût-elle l'être, elle n'en aurait pas moins une valeur scientifique que ne saurait avoir l'étude d'une religion isolée. Il n'est pas plus possible de réfuter M. Renan par Pascal que Wolf par Fénelon.
Ainsi l'apologie de Pascal a été dépassée par la critique moderne ; à cet égard encore elle ne répond plus aux besoins de notre siècle.
Cette troisième lacune est, peut-être, la plus grave de toutes. L'importance des études historiques, de celles surtout qui aspirent à remonter aux origines, tend à s'augmenter de jour en jour. On pourrait, à la rigueur, se résigner à voir l'apologie de Pascal attaquée par la philosophie de Hegel. Plusieurs estiment que la philosophie ne fait pas un corps de doctrine, et que le système de Hegel n'est qu'une opinion individuelle. Mais les recherches historiques, malgré les divergences que l'on peut signaler entre les historiens, s'accumulent en se corrigeant les unes par les autres. Si la critique historique oppose des
objections à Pascal, elle le fait non pas au nom d'un savant, mais au nom de tout un ensemble de travaux dont nul ne peut méconnaître la valeur.
L's^pologie moderne entendrait bien mal ses intérêts si elle s'en tenait à Pascal. Il est nécessaire qu'elle suive franchement la critique sur son terrain. Ce terrain lui serait peut-être favorable. Peut-être pouiTait-elle y remporter de signalées victoires. Elle le doit si le christianisme est la vérité, et s'il trouve des défenseurs capables de le comprendre et de comprendre aussi notre siècle.
Pour la critique comparative, la question de la divinité du christianisme se pose, en effet, d'une manière très nette. Chaque peuple vient déposer aux pieds de la science le trésor de ses traditions religieuses. La science les étudie avec impartialité ; elle en examine la valeur morale ; elle en scrute curieusement les origines ; elle cherche à quelle cause il faut en attribuer la naissance. Or il est clair que le chrétien le plus orthodoxe tombera d'accord avec le savant le plus rationaliste sur toutes les religions, sauf une. Il n'y veiTa qu'un produit de l'imagination excitée dans de certaines circonstances par le sentiment religieux. Le critique rationaliste veut qu'il en soit de même pour la religion chrétienne. Le chrétien ne l'entend pas ainsi. La religion qu'il professe est une religion divine et révélée. Dès lors, il n'a, pour légitimer sa foi, qu'à démontrer, par la
comparaison même à laquelle la science l'invite, que le christianisme ne peut pas être le produit des mêmes facteurs que les autres religions ; que ni l'imagination, ni les circonstances, ni le sentiment religieux ne suffisent à en rendre compte ; que par conséquent sa naissance ne peut pas être attribuée aux mêmes causes, et ne doit pas avoir eu lieu selon les mêmes lois. Une démonstration de ce genre aurait de l'actualité et de la force ; mais combien celle de Pascal Y ressemble peu! De tous côtés nous sommes ramenés à la même conclusion : il faut que l'apologie fourbisse encore ses armes et reprenne à nouveaux frais l'œuvre de Pascal.
Ainsi les deux arguments essentiels sur lesquels repose le dogme de la chute, n'ont plus, à nos yeux, dans la forme où Pascal nous les présente, une ligueur logique à l'épreuve de tout examen. Au dixseptième siècle, ils étaient suffisants. Dans un monde encore peu fait à la critique et à l'exacte analyse des idées philosophiques, dans une société soumise au joug du christianisme, capable, sans doute, de le secouer pour ses plaisirs, mais non pour les libres spéculations de la pensée, il suffisait de montrer les contradictions de la nature humaine pour qu'aussitôt on répondît : ce sont les stigmates de la chute. Dans la même société il suffisait de poser le dilemme, figures ou sottises, pour qu'aussi-
tôt on s'écriât : figures, figures I II y avait harmonie, il y avait accord préalable entre Tapologète et son public. Aujourd'hui la tâche du défenseur de l'Evangile s'est singulièrement compliquée. Ceux même qui n'ont jamais entendu prononcer les noms de Hegel, de Strauss, de M. Renan, ont subi leur influence de seconde ou de troisième main. Ds résistent sans toujours se rendre compte des motife de leur résistance. Ils savent qu'aux raisons des docteurs chrétiens on oppose d'autres raisons ; le seul mot de miracle suffit à éveiller le doute. L'esprit de Voltaire a filtré jusqu'aux dernières couches de la société : « En vérité, disent les Provinciales, le monde devient méfiant et ne croit les choses que quand il les voit. »
Le temps a fait une brèche à l'œuvre de Pascal, et la brèche est assez large pour que la place ne soit plus tenable. L'ennemi peut pénétrer dans les remparts de la citadelle et en dominer de toutes parts la vaste enceinte. Forcée sur le dogme de la chute, l'alimentation de Pascal se trouve forcée aussi sur le second dogme essentiel, la venue d'un réparateur divin. L'idée de la chute est l'idée maîtresse. Pascal, nous l'avons dit, devait livrer sur ce point le plus décisif de ses combats. Dès que ce point n'est pas gagné, dès que l'adversaire de Pascal peut reconnaître les contradictions de la nature humaine, sans
en reconnaître du même coup la déchéance, il échappe à toute la suite de Targumentation. Les coups du grand athlète ne portent plus. Gomment admetti^e une rédemption, avant que la nécessité en soit démontrée? Gomment admettre la divinité du réparateur, avant qu'on ait compris l'urgence d'une si haute intervention.
Gependant le chapitre où Pascal traite de Jésus- Ghrist nous frappe et nous émeut. Jadis on n'y voyait guère que de mystiques rêveries ; aujourd'hui on est revenu de ce jugement, et ce chapitre, un des plus incomplets, est un de ceux qui gagnent à Pascal le plus de sympathies. Je ne parle pas seulement du magnifique morceau où Jésus-Ghrist apparaît sur le plus haut degré de l'échelle des grandeurs, paré de sa seule sainteté, je parle aussi de ces pages où Pascal, agenouillé au pied de la croix, contemple son Sauveur et son Dieu souffrant et mourant pour lui. Les consolations surabondent dans ce cœur où abondaient les souffrances : l'adoration, la reconnaissance, l'amour en débordent de tous côtés, et il s'en échappe des paroles dont l'ineffable ferveur, dont l'onction pénétrante n'ont jamais été égalées. C'est la tendresse des cœurs forts :
Jésus est seul dans la terre, non - seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache. Le ciel est lui sont seuls dans cette connaissance.
Jésus est dans un jardin, non de délices, comme le premier Adam, où il se perdit et tout le genre humain ;
mais dans un de supplice, où il s'est sauvé et tout le genre humain.
n souffre cette peine et cet abandon dans l'horreur de la nuit.
Je crois que Jésus-Christ ne s'estjaniais plaint que cette seule fois ; mais alors il se plaint comme s'il n'eût pu contenir sa douleur excessive : Mon Ame est triste jusqu'à la mort I
Jésus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes. Gela est unique dans toute sa vie, ce me semble. Mais il n'en reçoit point, car ses disciples dorment.
Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. '
Et plus loin, voyez encore ce mystérieux dialogue entre Jésus sur la croix et l'âme pécheresse pour laquelle il souffre :
Console -toi : tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé. Tu ne me chercherais pas si tu ne me possédais. Ne t'inquiète donc pas.
Je pensais à toi dans mon agonie; j'ai versé telles gouttes de sang pour toi
Veux -tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité sans que tu me donnes des larmes ?
Si tu connaissais tés péchés, tu perdrais cœur
— Seigneur, je vous donne tout.
— Je t'aime plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures
— Je vois mon abîme d'orgueil, de curiosité, de concupiscence. Il n'y a nul rapport de moi à Dieu, ni à Jésus-Christ juste
1 Pensées de Pascal, édit. AsiU\ II, p. 264.
Il faut ajouter mes plaies aux siennes, et me joindre à lui, et il me sauvera en se sauvant. *
Le sentiment chrétien a-t-il jamais trouvé un accent plus intime, des mots plus profonds, des cris de l'âme plus saisissants ?
Et pourtant l'admiration qu'excitent de si émouvantes paroles n'entraîne pas nécessairement avec elle la conviction, je veux dire la conviction telle que la voulait Pascal, telle que la veulent aussi, sans doute, ses disciples actuels. Malgré sa méfiance, l'homme du dix -neuvième siècle admire volontiers. D admire sans se livrer. D est éclectique autant qu'il est sceptique. Libre de préjugés, libre de convictions, il rend une certaine justice à tous les systèmes. Il reconnaît ce qu'ils ont de beau, de noble, de grand. Il ne prononce certains noms qu'avec respect, en se découvrant, comme Newton au nom de Dieu, n pourrait même s'agenouiller devant quelques-uns des bienfaiteurs de l'humanité et adorer. Mais quelle adoration ! L'homme du dix-neuvième siècle s'incline devant Jésus-Christ comme devant un modèle idéal de grandeur et de beauté morales. 11 l'admire plus que Socrate, mais au même titre que lui. Ecoutez plutôt :
On raconte, dit M. Ernest Renan, qu'Angelico de Fiesole ne peignait qu'à genoux les têtes de la Vierge et du Christ : il serait bien que la critique fit de môme,
1 Pensées de Pascal, édit. Astié, II, p. 226 et sq.
et ne bravât les rayons de certaines figures, devant lesquelles se sont inclinés les siècles, qu'après les avoir adorées. Le premier devoir du philosophe est de s'unir au grand chœur de l'humanité, pour le culte de la bonté et de la beauté morales, manifestées dans tous les caractères nobles et les symboles élevés. Le second c'est l'infatigable recherche de la vérité, et la ferme conviction que, si le sacrifice de nos instincts égoïstes peut être agréable à la divinité, il n'en saurait être de même de nos instincts scientifiques. La crédulité timide qui, de peur de voir s'évanouir l'objet de sa foi, donne un corps à toutes les images est aussi contraire à l'harmonie et à la bonne disposition des facultés humaines que la critique purement négative qui renonce à l'adoration du type idéal, parce qu'elle a reconnu que l'idéal n'est pas toujours conforme à la réalité. Il serait temps de comprendre que la critique, loin d'exclure le respect et d'impliquer, comme le supposent les personnes timorées, un crime de lèse-majesté divine et humaine, renferme au contraire l'acte du culte le plus pur.*
Les défenseurs du christianisme se contenterontils de cet acte dô culte ? Se contenteront-ils de cette adoration qui prépare à genoux toutes les hardiesses du libre examen ? Je ne sais ; mais aussi longtemps que le lecteur de Pascal n'est pas convaincu, il lie faut pas attendre de lui un culte plus positif.
Que reste-t-il donc de Pascal ? D'abord nombre de morceaux magnifiques : on n'oublie pas de sitôt des
^ Ernest Renan, Etudes d'histoire religieuse, 3™* édit, p. 133.
pages d'une si fière tournure. Mais qu'en reste-t-il de convaincant ? Selon moi, il n'est qu'une seule partie du livre des Pensées qui n'ait rien perdu, ni de sa beauté première, ni de sa force démonstrative : la préface.
Il est arrivé à Pascal ce qui est arrivé à Descartes. Descartes a tracé le programme éternel de la philosophie ; mais le système qu'il avait conçu d'après ce programme a été de bonne heure dépassé. Toute la philosophie moderne relève de Descartes, et cependant il n'est plus de philosophes qui soient cartésiens. Pascal a fait de même : il a indiqué la base d'une apologie nouvelle, il en a posé les fondements ; mais sur ces fondements s'élève un édifice que la rouille du temps menace chaque jour davantage. Si nous ne nous trompons, il est assez sérieusement attaqué pour qu'il ne suffise plus de soutenir ou de replâtrer quelque pan de mur qui s'écroule.
Pascal n'a pas sérieusement démontré que les contradictions de la nature humaine ont pour cause nécessaire une déchéance de l'humanité. Il appartient à l'apologie moderne de le prouver pour lui. Pascal n'a pas sérieusement démontré que les faits histoiiques conduisent à reconnaître la réalité d'une intervention divine. Il appartient à l'apologie moderne de le prouver pour lui. Voilà la double tâche qui lui incombe. Tâche immense ; mais pour l'accomplir il ne suffit pas de réimprimer l'œuvre de Pascal, il faut la renouveler.