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DES CRITIQUES FRANÇAIS

Port-Royal, par G.-A. Sainte-Beuve. Troisième édition. Paris, Hachette et comp. 1867.

Le public littéraire de la Suisse française, de Lausanne en particulier, a quelques droits sur cet ouvrage. La première édition portait cette dédicace : A mes auditeurs de Lausanne. Pensé et formé sous leurs yeux, ce livre leur appartient. Sans la maintenir expressément, l'auteur la rappelle dans l'édition nouvelle, et il y ajoute dans les notes des éclaircissements précieux. Voyageant en Suisse dans Tété de 4837, il s'airêta quelques jours à Lausanne, où il avait un ami, M. Juste Olivier, notre poète. Dans le courant de la conversation, il exprima le regret de ne pouvoir trouver une année d'entier

loisir pour mener à bonne fin ou mettre du moins en pleine voie d'exécution le projet qu'il nourrissait depuis longtemps d'une histoire de Port-Royal. Cette parole, jetée au hasard, ne tomba pas à terre. Peu de jours après, M. Olivier sondait M. Sainte-Beuve pour savoir s'il accepterait de faire à l'académie de Lausanne un cours d'une année sur Port-Royal. Il accepta, dit-il, avec gratitude, et deux mois après il venait s'installer à Lausanne avec toute sa bibliothèque janséniste.

Je m'enfermai, ajoute-t-il, ne voyant jamais personne jusqu'à quatre heures du soir les jours où je ne faisais pas cours et jusqu'à trois heures les jours où je professais. Ma leçon était de trois à quatre heures. J'en faisais trois par semaine, et le nombre total des leçons fat de quatre-vingt-une. Tout l'ouvrage fut construit et comme bâti durant cette année scolaire (1837-1838).

On sait le succès du cours ; il fut suivi par un

public nombreux et sympathique, où ne manquaient

ni les auditeurs éclairés, ni même les bons juges.

M. Druey en entendit quelques leçons; Vinet y

assista, autant du moins que le lui permit sa santé,

et maintenant que le cours est devenu un livre, son

nom s'y trouve fréquemment, surtout dans l'édition

nouvelle; son souvenir y est associé. ^ Ce ne fut

* Puisque je parle des rapports de Vinet et de M. Sainte- Beuve, je recommande aux personnes que le sujet intéresse la première note de VAppendice du tome premier, intitulée V Académie de Lausanne en Î837. On y trouvera une rectifica-

qu'après deux ans, en 4840, que parut le tome premier, et l'ouvrage ne fut achevé qu'au bout de vingt ans. On peut même dire qu'il ne l'est que d'hjer, c'est-à-dire après trente ans, car cette dernière édition, enrichie de notes considérables, est presque un ouvrage nouveau.

Est-ce que M. Sainte-Beuve aurait écrit l'histoire de Port-Royal sans ses amis de Lausanne, et en particulier sans M. J. Olivier? C'est probable, mais ce n'est pas absolument certain. Sa vie de Paris était, comme il le dit, morcelée, un peu dissipée et assujettie à des besognes jdurnalières. Et puis il se pourrait que si M. Sainte-Beuve ne se fût pas mis à ce travail résolument et énergiquement vers le temps où il vint à Lausanne, il n'eût pas su plus tard s'y mettre comme il le fit alors. En tout cas, M. Olivier lui a fourni l'occasion et la retraite désirée. Est-ce un service qu'il lui a rendu? Je le crois. Mais peut-être tout le monde n'en jugera-t-il pas ainsi. Avant que le Port-Royal fût achevé, on a pu l'envisager comme une étude à part, n'ayant pas de place nécessaire dans l'œuvre de M. Sainte-Beuve. On ne savait trop pourquoi un esprit si ouvert allait s'enfermer avec quelques solitaires obscurs. A vrai dire Port-Royal n'est pas un cloître ignoré ; de grands

tion importante de la manière dont ces rapports ont été présentés par M. Saint-Bené Taillandier dans la Revue des Deux Mondes, plus une lettre inédite de Vinet qui méritait d'être conservée.

souvenirs s'y rattachent, et Ton aurait compris que M. Sainte-Beuve s'en fit une espèce de belvéder pour voir de là passer les illustres du XVIIe siècle, les uns à distance, les autres sous ses yeux. On aime, quand on est peintre, tout ce qui fait point de vue, et le XYII^ siècle, contemplé de Port-Royal, se déroule en perspective. M. Sainte-Beuve, qui est curieux, ne manque pas sans doute de regarder souvent par la fenêtre; quelquefois même, il lui arrive de monter jusqu'à la lucarne du toit pourvoir plus loin. Néanmoins ce sont les vrais solitaii'es qui l'attirent surtout, et c'est avec eux, avec MM. de Saint-Cyran, Singlin, de Saci, qu'il passe la meilleure partie de son temps. Evidemment il faut qu'il ait pour eux un faible d'homme d'esprit, une légère manie d'amateur de curiosités. Voilà ce qu'on a pu dire et ce qu'on a dit en parcourant les premiers volumes, ce que plusieurs pensent encore, peut-être. M. Sainte-Beuve ne paraît pas en juger ainsi ; il s'est obstiné sur ce sujet, et il faut bien qu'il y attache une réelle importance. Distrait par mille travaux, il ne Va jamais perdu de vue. Toujours, à ses heuriBS de loisir, il a pris le chemin du monastère, et voici qu'il nous en revient encore avec tout un butin nouveau. Il a passé le temps des engouements de la jeunesse, et pourtant il est clair qu'il ne regrette pas les heures et les années qu'il a dépensées dans la

compagnie des solitaires. Il faut qu'il ait ses raisons, et je crois que si on prend la peine de les examiner, on les trouvera excellentes. Maintenant que l'ouvrage paraît avoir reçu sa forme définitive, et qu'on peut le voir à sa place dans le vaste ensemble des travaux accumulés par M. Sainte-Beuve, il n'y figure plus à titre de hors-d'œuvre, mais il en est devenu un des centres, et volontiers je dirais le centre véritable. Ses Causeries du lundi sont et resteront plus populaires ; mais en un sens il y est moins luimême, et si jamais on voulait lui appliquer ce procédé d'intime analyse qu'il a si souvent et si habilement employé, il faudrait faire de son Port-Royal une étude approfondie. Je soupçonne en outre que de tous ses travaux il n'en est aucun qui ait plus contribué aux progrès et à la pleine maturité de son talent, à tel point que si nous n'avions pas le Sainte- Beuve du Port-Royal, peut-être n'aurions-nous pas celui des Causeries du lundi.

M. Sainte-Beuve n'est pas de ces critiques qui, voyant un homme réussir dans un genre, en tirent la conclusion probable qu'il ne réussira pas dans un autre. D sait trop bien que les dons ne viennent pas tout seuls, et que pour en avoir un, il faut en avoir plus d'un. Il insiste sur cette idée, et quoiqu'il ne se l'applique pas à lui-même, c'est en lui-même qu'ill'a trouvée. Il y a peu de talents plus opposés que celui

du critique et du Ipoëte, ce qui n'empêche pas que ses débuts n'aient été à la fois d'un critique et d'un poëte^ entre lesquels on put croire un moment qu'il allait se glisser un romancier. Le Tableau de la poésie française au XVI^ siècle, et le recueil des Poésies de Joseph Delorme, sont à peu près contemporains. Les bons juges ont dû soupçonner dès l'abord que la vocation du critique l'emporterait sur celle du poète. Il n'est pas absolument rare qu'un jeune homme de vingt-quatre ans écrive des vers dans le genre de ceux de Joseph Delorme, et c'était moins extraordinaire encore dans les années qui précédèrent 1830, c'est-à-dire en pleine effervescence romantique ; mais ce qui est décidément rare et phénoménal, c'est qu'à vingt-quatre ans, on ait à ce degré le don de pénétration et surtout le don d'exactitude. Toutefois le grand public a pu demeurer en suspens. C'est la lutte engagée autour du nom de Ronsard qui nous a valu le Tableau de la poésie française au XVI^ siècle^ et cette lutte appartient à titre d'épisode à la grande bataille des romantiques et des classiques. Au centre, Victor Hugo frappe les coups décisifs ; à l'une des ailes, M. Sainte-Beuve le seconde par de vives et ingénieuses manœuvres. Il a lui-même bien marqué le caractère de son livre en donnant et consacrant à Victor Hugo le pindarique in-folio sur lequel il avait travaillé. C'était un des guidons qui avaient servi dans la mêlée, et dont, le

soir du combat, l'heureux lieutenant faisait hommage au jeune et fougueux vainqueur. Cette visée polémique se retrouve dans la plupart [des premiers écrits en prose de M. Sainte-Beuve. Poète, il se sert de la critique pour s'ouvrir un chemin, à lui et aux siens. Il combat sous les drapeaux de Victor Hugo plutôt que sous ses ordres, en auxiliaire plutôt qu'en vassal, mais enfin il combat; sa critique n'est point un jeu d'esprit, un simple passe-temps d'escrime érudite et poétique, c'est de la critique militante, et nous sommes sur un champ de bataille, où il y a des blessés et des morts.

Quelques années s'écoulent, et c'est à peine si l'on reconnaît M. Sainte-Beuve. A Joseph Delorme ont succédé les Consolations; au Tableau de la poésie française, des articles de journaux et de nombreux Portraits littéraires. En poésie, M. Sainte- Beuve ne demande qu'un coin tranquille, propice à la rêverie, cher à l'amitié ; en prose, sa pensée travaille et court le monde, ne sachant où se poser. Un moment on peut croire qu'il va devenir saint-simonien, tant il parle avec emphase de la grande idée humanitaire; puis tout aussitôt il se laisse prendre à demi par le catholicisme flamboyant de Lamennais, ce qui ne l'empêche pas d'avoir des retours en plein Diderot, et cependant, au travers de ces métamorphoses, se continue la veine discrète de poésie :

Vivre, sachez-le bien, n'est ni voir ni savoir, C'est sentir, c'est aimer ; aimer c'est là tout vivre.

Ce serait mal entendre M. Sainte-Beuve que de chercher à le saisir dans un de ces moments successifs ; la vérité de son caractère ne se montre que dans l'ensemble. Il faudrait du temps et des informations exactes et sûres pour démêler toutes les causes de cette apparente versatilité. J'en juge à distance, mais il est facile, ce me semble, d'en indiquer au moins une, la plus considérable peut-être. On parle trop souvent des hommes comme si leurs opinions se formaient d'une manière abstraite, et n'étaient que le résultat d'un syllogisme vainqueur. Combien rarement il en est ainsi I Nos opinions ne sont que notre vie intérieure réfléchie par la raison, traduite en idées. S'il y a en nous des forces cachées qui languissent sans emploi et portent le trouble autour d'elles, ou bien si ces forces, déjà déployées, n'ont pas encore réussi à se coriibiner pour agir, si elles nous tirent en sens divers, nos opinions ne sauraient manquer de reproduire exactement ce trouble et ce combat. Il en fut ainsi de M. Sainte- Beuve. Il avait delà poésie'dans l'âme, ses vers ont de l'accent ; néanmoins il est certain que le simple rêve poétique ne pouvait pas suffire à une nature si diversement douée, et l'on peut croire que sans Victor Hugo il aurait été poète d'une manière plus discrète

encore, plus cachée et réservée. Mais on n'était pas impunément l'ami de Victor Hugo, et, la jeunesse aidant, il arriva que le poëte, chez M. Sainte-Beuve, entraîna d'abord le critique. Puis ils se dégagent l'un de l'autre et semblent aller chacun leur chemin. Le poëte n'y perd pas, il donne toujours la note intime; mais le critique en souffre, il ne peut pas se déployer au large, il n'attire à lui qu'une partie des forces vitales, et malgré des prodiges de finesse, il a je ne sais quoi de relativement aride, il laisse une vague impression de sécheresse, on dirait qu'il s'agite en dehors sans tenii- à l'âme. Les variations de M. Sainte- Beuve trahissent le secret malaise, la sourde inquiétude d'un talent qui n'a pas encore trouvé son emploi définitif et complet. Je crois qu'il a été très heureux pour lui que les circonstances l'aient ainsi divisé et jeté dans tant de voies diverses. Quand les forces disjointes se sont de nouveau réunies, il ne s'en est trouvé que plus riche; mais en attendant il avait donné le spectacle d'une étrange versatilité, et le grand public, qui a coutume de s'en tenir à l'apparence, a eu dès lors quelque peine à le prendre tout à fait au sérieux.

Cependant, cette période obscure ne pouvait pas se prolonger; le jour devait se faire tôt ou tard, et il se fait dans le PaH-Royal. C'est là que l'on voit enfin la vie poétique de M. Sainte-Beuve tourner tout entière au profit de sa vive curiosité d'intelligence

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et seconder le critique sans l'asservir. Peut-être fallait-il un tel sujet poui- rendre cet accord possible. Port-Royal, n'est-ce pas le nid caché, le chez-soi tranquille, à l'étroite enceinte, la solitude pleine de méditations, que M. Sainte-Beuve se serait faite quelque part sur le mont sacré de la poésie, s'il y eût élu domicile pour toujours ? Dans ses Portraits littéraires antérieurs, il y avait des pages excellentes, des aperçus merveilleusement ingénieux, des physionomies en grand nombre finement dessinées ; mais jamais encore on ne l'avait vu s'attacher à ses personnages, — des personnages pour la plupart inconnus, — avec une telle sympathie de curiosité, les deviner dans l'ombre et entretenir avec eux un commerce d'aussi intime familiarité. Il se retrouve dans les solitaires de Port-Royal; ils ont quelque chose de son imagination méditative et tournée en dedans ; ils ont les prémices de ces souffrances sans nom, de ces inquiétudes vagues et profondes qui, de nos jours, ont tourmenté tant d'âmes et auxquelles M. Sainte-Beuve n'a point échappé ; ils ont l'amour de la retraite, l'amour de l'observation et de la pénétrante analyse des choses intérieures. A vrai dire, leur piété est bien un peu rigide ; mais dans ce temps-là M. Sainte-Beuve était rehgieux lui-même, il l'était au moins par l'imagination, comme on l'est volontiers dans ces heures douteuses où quelque chose en nous, ne fût-ce que le talent, cherche

un appui. Tous ceux qui l'avaient successivement entraîné : Saint-Simon, Lamennais et Diderot luimême, dans l'enthousiasme de son athéisme, n'étaient-ils pas religieux à leur manière? Il se peut que M. Sainte-Beuve ne se soit pas fait dès l'abord une juste idée des aspects sévères de son sujet; mais avec moins de religion les solitaires de Port- Royal l'eussent moins attiré. Leur austérité, d'ailleurs, n'est pas sécheresse. En dépit du grand Arnauld, comme on l'appelait autrefois, ils sont moins discuteurs et disputeurs que conseillers intimes et soigneux directeurs des âmes. Et s'il s'y mêle un peu trop de théologie abrupte, cela même ne faisait qu'ajouter à l'attrait; le critique y trouvait ample matière à s'exercer, et puis le plaisir qu'on éprouve à se retrouver en autrui, n'est-il pas bien autrement assaisonné quand il est plus inattendu, et que la sympathie se fait jour à travers des mœurs différentes, malgré la diversité des temps, de l'éducation, du costume et du langage ?

M. Sainte-Beuve dut jouir vivement lorsque, à Lausanne, il put s'absorber dans Port-Royal. Son livre en porte la trace, et volontiers nous le prendrions au mot, nous autres Vaudois, lorsqu'il parle dans sa préface de toutes les harmonies et concordances qui, sur les rivages de notre beau lac, présidèrent àl'éclosion de l'œuvre; mais si réellement il jouit de ces concordances extérieures, dont il parle

si bien, c'est que sentant s'ouvrir la grande veine de son talent, il travaille avec bonheur, confiance et sérénité. Le poëte est maintenant au service de l'investigateur ; il lui apporte tout ce qu'il a de divination, et il en résulte une critique vivante, complète, d'où toute sécheresse a disparu, et qui demeurera comme une des formes qu'a revêtues la poésie, dans ce siècle d'analyse, lequel, entre toutes les manifestations de la puissance créatrice, a surtout connu la résurrection du passé.

A ce point de vue déjà, le Port-Royal de M. Sainte- Beuve peut être envisagé comme faisant centre dans son œuvre ; il marque le moment où s'est définitivement établie la juste hiérarchie entre les diverses aptitudes de son talent. Son dernier recueil de poésies, les Pensées d'août, date de l'année même où il vint, vers l'automne, s'établir à Lausanne. Il ne fera plus de vers désormais, ou il n'en fera qu'à de rares intervalles, ce qui ne veut pas dire que le poëte soit mort, mais seulement qu'il s'est absorbé dans le critique.

Mais si M. Sainte-Beuve devait passer par Port- Royal, il ne devait point s'y renfermer. Il y trouva, d'une façon toute humaine, l'équilibre du talent, et c'est la seule grâce que lui aient value de si longues relations avec ces austères théologiens de la grâce. Il put dès lors aller de tout cœur aux travaux qu'il entreprenait, sans sentir en lui la sourde inquiétude

des facultés inemployées et des besoins inassouvis. Quand une fois on en est là, on va de l'avant. Ainsi fit M. Sainte-Beuve. Il était loin encore d'en avoir fini avec les solitaires de Port -Royal, que déjà il se trouvait à l'étroit dans leur paisible demeure, et qu'il s'échappait pour essayer ailleurs ses forces nouvelles. Les portraits littéraires se multiplient sous sa plume, et toujours on l'y sent plus à l'aise, déployant un esprit plus pénétrant et plus dégagé. En lui plus de contradictions, au dehors plus d'obstacles ni de barrières. L'horizon s'ouvre, et il se porte d'un point à l'autre avec une égale facilité. Sous quelque foraae que lui apparaisse la vie humaine, il y- entre, il la comprend, il la reproduit. Son style, autrefois plein de recherches, inquiet comme sa pensée, contourné, calculé, tout ensemble nuancé et heurté, insinuant et cassant, devient net, délié, rapide, sans cesser d'être ondoyant et riche. Sa phrase exprime en même temps l'éloge et le blâme, le fait et ses accessoires, la forme et ses accidents, la règle et l'exception. De tout temps elle y avait visé, de tout temps elle y avait l'éussi, mais on sentait le tour de force ; maintenant elle n'est ni moins souple ni moins ingénieuse, mais elle est souple comme la réalité, ingénieuse comme la nature. M. Sainte-Beuve est de tous les écrivains français celui qui est devenu le plus habile à dire deux choses à la fois. Que cette habileté ait dû s'acquérir, c'est

ce qui est trop évident ; on voit M. Sainte-Beuve se faisant la main, et c'est là, pour le dire en passant, ce qui le distinguera toujours de Voltaire, dont il a fini par rappeler l'abondance et la facilité. Voltaire n'a pas fait cet apprentissage ; sa plume naquit légère, et dès le premier jour il fut le plus alerte des écrivains français. Mais qui dit acquis ne dit pas nécessairement factice ; l'éducation est nature aussi, et peut-être n'y a-t-il rien de plus remarquable dans l'histoire du style de M. Sainte-Beuve que cet art qui s'efface et ces qualités cherchées qui finissent par couler de source. Et à supposer même qu'il restât çà et là quelque trace de la tension première, le spirituel critique aurait toujours pour excuse la richesse de la pensée moderne, pensée à mille faces. Personne n'admire et ne goûte plus que moi le facile mouvement et la transparence de Voltaire. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a quelque pauvreté relative dans cette phrase courte et juste, qui serre à la taille une pensée dégourdie. Venant aujourd'hui, s'il est possible de concevoir de semblables transpositions, le style de Voltaire perdrait la moitié de sa valeur. Il n'est parfait qu'en son temps et en son lieu, adapté à la vie intellectuelle du XVUI® siècle, dont il réfléchit les qualités et les défauts, la hardiesse, la légèreté, et cette vivacité d'un bon sens un peu étroit, volontiers persiffïeur, que l'épicuréisme accompagne, et qui y va sans scrupules.

renversant d'un tour de main tout ce qui le gêne et le dépasse. Pourquoi ne pas le dire? Voltaire est trop clair pour nous, le demi-jour lui manque. Moins parfait en son genre, ou plutôt n'ayant atteint à sa perfection que tardivement et à la suite d'exercices prolongés, le style de M. Sainte-Beuve n'en témoigne pas moins, dans sa variété nuancée et surabondante, d'une vie intellectuelle plus large, qui s'alimente à plus de sources. Et le mérite de M. Sainte- Beuve est d'en avoir exprimé la richesse sans embarras. C'était là le problème, car le génie propre de la langue française est celui de la facilité. Elle ne redoute ni la profondeur, ni l'infinité des nuances et des aperçus, mais à une condition, que l'aisance y soit.

C'est donc à partir de ces premières années passées à Port-Royal que commence pour M. Sainte- Beuve l'ère du progrès, progrès constant, fécond, toujours grandissant, et dont nous avons vu le dernier terme dans les Causeries du lunfii, lorsqu'il a entrepris d'appliquer à tous les sujets possibles cet art de résurrection et de* vivante critique. Donner tous les lundis un nouveau portrait, fin, juste, animé; ressusciter d'innombrables types individuels plus ou moins eflacés, les faire vivre et marcher devant nous, y mettre autant de sagacité, autant de divination que dans les portraits minutieusement étudiés des solitaires de Port-Royal, et s'astreindre

néanmoins aux exigences de la presse quotidienne qui lui mesure le temps et l'espace : telle est la gageure que M. Sainte-Beuve a tenue pendant des années et des années, sans trace de fatigue. Le journal a été seiTi à souhait, jamais trop, jamais trop peu, toujours à temps, jamais rien d'ardu ni de précipité; l'auteur cependant ne s'est point écarté des sévères conditions de son art; il n'a fait que le plier à une forme nouvelle, courante et à la portée de tous.

Je n'ai pas à relever ici quelques-uns des défauts que l'on a reprochés à tort ou à raison aux Causeries du lundis et qui reviennent pour la plupart à des péchés de complaisance. M. Sainte-Beuve s'en est expliqué assez franchement; il ne tient qu'à nous de deviner entre les lignes. Le temps me manque également pour m'arrêter à la tentative hardie par laquelle il a voulu donner un attrait de plus aux Nouveaux lundis^ celui de la libre et franche discussion des contemporains, amis ou ennemis — •tentative plus facile pour les ennemis que pour les amis, comme l'événement l'a prouvé. — - Je prends l'ensemble, et je le trouve bien caractérisé par l'auteur lui-même, lorsqu'il en a parlé comme d'une histoire naturelle des talents et des caractères. Il est exact, substantiel, il tend à classer en décrivant; sa manière rappelle les méthodes de la science, et ce

n'est peut-être pas sans raison qu'il s'est appelé le naturaliste des esprits. Mais à ce mot se posent aussitôt des questions qu'il vaudrait la peine d'examiner sérieusement, et que je ne puis qu'effleurer. Y a-t-il lieu à cette fonction de naturaliste des esprits? Peut-on réellement appliquer aux individualités humaines les méthodes descriptives de la science, et à supposer qu'on le puisse, M. Sainte-Beuve y at-il réussi ?

Je soupçonne que la prétention de M. Sainte- Beuve a quelquefois étonné et a pu faire sourire. On envisage les sciences naturelles comme essentiellement occupées à nommer et à définir des espèces, et quelles espèces M. Sainte-Beuve a-t-il nommées ou définies? il a dépeint des individualités; il n'est pas sorti des accidents, de ce qui est accessoire et éternellement variable. Passe encore si dans chaque cas particulier il avait pu remonter quelques générations en arrière et démêler l'obscure formation des talents dont il étudiait les aptitudes, ou bien s'il lui avait été. possible de comparer fréquemment le tour d'esprit de ses héros avec la forme de leur crâne, l'ampleur et la complexion de leur cerveau. Voilà qui aurait pu fournir aux savants des lumières utiles et les mettre sur le chemin de quelque découverte; mais que leur importe que l'on étudie avec amour et que l'on apprécie avec finesse les

qualités d'esprit de vingt, trente ou même cent particuliers, s'appelassent-ils Racine, Voltaire, Rousseau, Chateaubriand?

Telle est l'objection qu'a soulevée et que soulève encore la prétention de M. Sainte-Beuve à être le naturaliste des esprits, prétention dont on voit de bonne heure des traces dans ses écrits, niais qu'il n'a hautement déclarée qu'assez tard. Que l'objection soit fondée ou non, il est probable que pour la majorité des lecteurs l'œuvre de M. Sainte-Beuve ne sera pas celle d'un naturaliste. Tous les hommes qui regardent autour d'eux ou seulement en euxmêmes, acquièrent avec les années un certain fonds d'expérience et d'observation, précieux sans doute, mais qui n'est pas à proprement parler de la science, parce qu'il y manque l'enchaînement et la classification. En vivant, on apprend à connaître les hommes, utile savoir, sagesse indispensable, qui profite nécessairement de la lecture et de l'étude, comme de tout ce qui étend le cercle de notre horizon. Or, le premier mérite de M. Sainte-Beuve restera toujours, aux yeux de la plupart de ses lecteurs, d'avoir contribué plus qu'un autre à enrichir ce fonds de sagesse pratique. Aucun des écrivains et biographes modernes ne nous a fait voir le jeu de la vie humaine diversifié dans un plus grand nombre de types. Il n'est pas difficile de montrer son esprit en parlant du prochain ; mais il est plus difficile et plus

méritoire de montrer Tesprit d'autrui, et c'est un art où M. Sainte-Beuve a tellement excellé que plusieurs des écrivains dont il a tracé le portrait ont dû éprouver quelque malaise en se sentant pénétrés à ce point. Parlant d'eux-mêmes dans l'intimité, ils n'auraient pas dit si bien, mais ils n'auraient pas dit autre chose. Le prêtre qui écoute les aveux de \»^ pénitence ne pourrait pas nous en apprendre davantage. M. Sainte-Beuve est mieux qu'un critique, c'est un confesseur, ^

On lui accordera en outi^e ce mérite, déjà plus scientifique, d'avoir, autant qu'il l'a pu, réuni des détails de nature à jeter quelque jour sur la filiation des talents. Il est attentif à placer ceux dont il parle dans leur juste milieu, à les entourer de leur famille, de leurs amis, de leur monde; il cherche les indices précurseurs de leur talent chez le père, la mère, l'aïeul, les ancêtres, et il en montre chez les descendants les restes dégénérés; il n'oublie pas non plus de dire comment ils ont pu être modifiés par des influences plus générales. Le caractère n'est pas pour lui quelque chose de donné et de fatal ; c'est un résultat complexe, et il travaille à en démêler les éléments, de telle sorte que si l'on refuse à M.. Sainte- Beuve le titre de naturaliste, au moins faut-il recon-

* Je ne fais que reprendre ici et généraliser le mot de Vinet dans la lettre citée en note, page 237. « Vous seihblez, monsieur, confesser les auteurs que vous critiquez. »

naître que la science trouvera à glaner dans ses œuvres toute une gerbe d'utiles observations.

Mais je vais plus loin, et je n'hésite pas à reconnaître à M. Sainte-Beuve un mérite d'ordre tout à fait scientifique, et dont l'impoitance grandira avec le temps. L'objection que l'on fait valoir contre lui se rattache à la manière dont on conçoit le plus ordinairement la notion de l'espèce. Directement ou indirectement on y rattache l'idée de création. A une époque quelconque, un être auparavant inconnu, — plante, animal, peu importe, — est apparu sur la terre. Il a été l'objet d'un fiât particulier. La puissance qui l'a créé ne lui a pas seulement donné une certaine forme, elle l'a rendu capable de produire des êtres semblables à lui, et l'espèce est représentée d'une manière concrète et vivante par l'ensemble de sa postérité. Cette vue de l'espèce conduit à restreindre le nombre des espèces, afin, s'il est permis de parler ainsi, de ne pas abuser de la puissance créatrice. Gela peut sembler étrange, car comment abuser de l'infini ? Mais dans les choses de la science l'intervention divine est un moyen extrême. Elle marque le terme de nos recherches, et il est tout simple que nous nous efforcions de le reculer autant que possible. Aussi les naturalistes qui travaillent avec cette arrière-pensée de l'espèce créée une fois pour toutes, sont-ils enclins à envisager comme des accidents sans portée tout ce qui s'appelle variétés.

formes, ports, anomalies, etc. Ils n'aiment ni les hybrides ni les intermédiaires, et leurs catalogues sont ordinairement les plus courts. Là est le grand inconvénient pratique de l'idée préconçue de la permanence de l'espèce, elle conduit sans qu'on s'en doute à observer la nature en gros. Or la plupart des progrès accomplis par la science moderne ont été le produit d'études minutieuses, et l'on sent de plus en plus qu'il faut entrer dans le détail et le poursuivre jusqu'aux dernières limites du possible. Au fond, cette idée d'espèce représente à sa manière le besoin d'unité qui en toute chose travaille l'esprit humain; mais elle est obscure et sommaire, et la seule manière de l'élucider est de procéder à une vaste enquête historique qui détermine jusqu'à quel point la variété peut s'introduire dans une seule et même postérité. L'enquête est commencée; on la poursuit énergiquement, toutes les sciences ont été mises de réquisition ; mais en attendant que l'on ait des résultats positifs, l'idée même d'espèce est comme suspendue, et le mot n'existe plus dans la langue scientifique qu'à titre provisoire. Les naturalistes les plus éminents avouent qu'ils ne connaissent aujourd'hui que des formes plus ou moins distinctes, dont ils étudient la filiation soit en observant la nature vivante soit en interrogeant les restes du passé. En apparence la science s'est appauvrie, elle s'est enrichie en réalité. Autrefois, quand le botaniste

parcourait une prairie au printemps, il y récoltait, comme le premier venu, une violette odorante et une violette inodore, dont les fleurs variaient du violet au blanc. Aujourd'hui, sans tenir compte d'un caractère aussi inconstant que celui de la coloration des fleurs, il récoltera dans la même prairie cinq ou six violettes, — peut-être plus, — nettement distinctes et reconnaissables à distance pour tout œil exercé. Il en est de même pour la moitié du règne végétal. Examinée de plus près et avec une attention plus ingénieuse, la nature a découvert une richesse de formes qu'on ne lui soupçonnait pas auparavant, et qui ne paraîtra rien en comparaison de sa richesse probable si l'on songe au peu d'étendue des territoires sérieusement explorés. Aussi ne s'attache-t-on plus seulement à quelques caractères saillants; on observe et l'on tâche de décrire la physionomie, les mœurs, le mode de croissance ou de développement de tous les êtres qui nous entourent, et au lieu de négliger les accidents, on les note avec un soin minutieux, dans l'espoir d'y surprendre à l'état naissant le passage d'une forme à une autre.

C'est par là que la science moderne me paraît se rapprocher de l'esprit dans lequel a travaillé M. Sainte-Beuve. Lui aussi, il a décrit des formes, et plus il a observé, plus il les a vues se multiplier. N'èussent-elles réellement qu'une valeur individuelle, l'étude qu'il en a faite ne serait point dé-

pouillée de toute importance scientifique, puisqu'à mesure qu'on entre plus avant dans les voies historiques, Tindividu acquiert plus de prix aux yeux de la science. Il ne serait pas exact d'ailleurs de ne leur attribuer qu'une valeur individuelle, car il en est bien peu qui ne représentent des types, derrière lesquels on voit se grouper toute une famille. Indépendamment et au-dessus de cette connaissance pratique des hommes que M. Sainte-Beuve a tant contiibué à enrichir, il y a une science de l'humanité qui n'est encore qu'en formation, et dont les progrès ne seront rapides que lorsqu'on aura un grand nombre de descriptions individuelles se rapportant à tous les groupes humains. M. Sainte-Beuve lui a fourni une ample moisson de renseignements qui s'étendent à diverses époques et à divers pays, mais dont l'abondance est presque inépuisable en ce qui concerne le groupe français, à partir du seizième siècle jusqu'à nos jours.

Et à le prendre ainsi, tout à fait sérieusement, comme naturaliste des esprits, son Port-Royal occupe encore une place centrale dans l'ensemble de son œuvre. Plus la nature paraît riche, plus la vie paraît courte; aussi tous ces naturalistes descripteurs usent-ils d'adresse pour embrasser dans le peu de temps qui leur est donné une plus grande partie d'un si vaste ensemble. Incapables de tout approfondir également, ils font choix de quelques

familles ou de quelques groupes qu'ils étudient avec un soin plus minutieux, afin qu'il y ait au moins quelques sujets qu'ils aient traversé de part en part. L'instruction qu'ils y trouvent se reporte d'ellemême sur les sujets voisins. Dans quelque genre que ce soit, les plus savants ne sont aujourd'hui que ceux qui, avec une culture étendue, ont touché le fond sur un plus grand nombre de points. M. Sainte- Beuve en a plus d'un, de ces points où il a touché le fond, et le premier de tous, celui où décidément il est maître et peut en remontrer à chacun, est sans doute Port-Royal. Et ici l'analogie est facile à poursuivre entre ce qu'il a fait et ce que font à l'ordinaire les purs naturalistes. Port-Royal représente moins une idée ou une institution qu'un type de piété, lequel s'est varié selon le caractère de chacun de ceux qui aspirèrent à le réaliser. Les solitaires de Port-Royal forment une famille morale, et l'une des plus distinctes dont l'histoire fasse mention. M. Sainte- Beuve a voulu la connaître homme par homme; il a recherché comment le type s'en était reproduit dans chacun; il a noté toutes les variantes, toutes les déviations, et l'on peut dire qu'il y a trouvé le sujet d'une monographie comme on en fait en botanique ou en zoologie. Et c'est aussi pourquoi, au lieu de s'en tenir aux célébrités, ainsi que le lui auraient conseillé la plupart des hommes de lettres, il a tiré au grand jour une foule de noms obscurs et

retracé longuement des vies ignorées. Les purs littérateurs lui en feront un reproche, et l'on verra probablement circuler dans les futurs manuels de littérature une phrase stéréotype sur les longueurs que n'a pas évitées cet ingénieux écrivain ; mais les vrais moralistes et ceux qui, comme lui, aiment à retrouver l'esprit sérieux de la science dans les choses littéraires, ne lui seront de rien plus reconnaissants que de ces prétendues longueurs, car l'originalité de rœuvre et sa beauté est de montrer l'idéal chrétien, tel que l'a conçu Port-Royal, reproduit dans le plus grand nombre possible de types individuels. H s'est attaché à tous ceux qu'il a pu saisir, et par là il a enrichi la littérature française non-seulement d'un ouvrage qui restera, mais d'une application nouvelle de l'esprit critique. Cette méthode demande à être appliquée avec discernement; mais il était dans les exigences du talent de M. Sainte-Beuve de pouvoir l'employer une fois jusqu'au bout, et il eût vainement cherché«un groupe auquel elle fût mieux appropriée.

Ainsi, de quelque manière qu'on l'envisage, Port- Royal nous apparaît comme l'œuvre par excellence de M. Sainte-Beuve, et plus on l'étudié, plus on découvre de rapports entré le sujet et le talent de l'auteur. Toutefois on se demandera si l'harmonie est parfaite, et s'il n'y a pas discordance au moins sur un point? Victor Hugo, qui a rarement parlé de

Port-Royal, dut en dire quelques mots en recevant à l'Académie M. Sainte-Beuve; il y mit de l'éclat, des couleurs voyantes, et M. Sainte-Beuve l'en blâme avec justice : on entre plus discrètement dans cette maison d'humilité. N'y aurait-il pas une discordance du même genre, moins sensible dans le ton, non moins réelle au fond, entre les dispositions des solitaires et celles de leur biographe? Il se pourrait même qu'il y en eût plus d'une, car voici trente ans révolus que M. Sainte-Beuve faisait son cours à Lausanne, et il a eu dès lors le temps de changer.

N'ayant pas entendu le cours de M. Sainte-Beuve, je n'en puis parler que par ouï-dire. La plupart de ses auditeurs n'eurent pas le sentiment d'une discordance. Ils comprirent bien que M. Sainte-Beuve ne se livrait pas entièrement ; mais du moins il ne franchissait le seuil de l'enceinte vénérée que le front découvert, et chacun de ses discours respirait la sympathie et le respect. Toutefois il y eut aussi des dissidents. Si quelques auditeurs bénévoles le crurent en bon chemin de conversion, d'autres ne virent qu'un piège dans cette façon toute littéraire de traiter des matières théologiques.

II ne reste du cours fait à Lausanne que le seul Discours préliminaire, et il me paraît donner tort à ceux qui tenaient déjà M. Sainte-Beuve pour un

converti. La dernière page, entre autres, un paysage finement et curieusement décrit, n'eût pas été dans le goût des solitaires. On y sent la gentillesse de l'esprit, et le contraste est frappant entre le sérieux du sujet, déjà entrevu, et cette jolie conclusion qui assimile Port-Royal à un de ces reflets d'automne qui, sous un ciel brumeux, font miroiter les eaux du Léman. La lumière est ménagée sans doute ; mais ces miroitements* et ces chatoiements sont-ils mieux à leur place que l'édat de Victor Hugo? En relisant ce discours et en y rattachant tout ce que j'ai ouï dire des leçons de M. Sainte-Beuve, je me figure que c'est dans les notes qu'il faut chercher la principale différence entre le ton de l'ouvrage en voie de publication (tome premier) et celui du cours de Lausanne ; or ces notes sont de nature à dissiper toute illusion, et elles ont évidemment été calculées dans ce but. « Je ne suis en Port-Royal qu'un amateur, scrupuleux il est vrai, mais qui se borne à commenter moralement et à reproduire. » ^ Et quatre pages plus loin, à propos de la démangeaison qu'a tout le monde de savoir beaucoup et de belles choses, démangeaison qui est, selon M. de Saint-Cyran, la plus grande tentation qui nous reste du péché d'Adam : « Et c'est cette démangeaison même qui nous pousse, vous

* Port-Royal, première édition, I, 455.

peut-être qui lisez et moi qui éciis, à savoir si à fond Saint-Cyran sans Timiter. »^ Tant de précautions étaient peut-être inutiles, car l'esprit qui les a dictées ne diffère pas de celui qu'on sent ailleurs dans le corps de l'ouvrage. 11 y a du dilettante chez M. Sainte-Beuve, c'est un amateur, et il laisse l'impression d'un esprit délié qui se pique de pénétrer tous les mystères de la piété. Il est peintre, et il a pour lui l'agrément; mais les solitaires ont l'avantage de la dignité.

Quelques années plus tard, vers le temps à peu près où M. Sainte-Beuve publiait le tome troisième de son Port-Royal, il écrivit la page suivante, qu'il donna plus tard au public, et qu'il a bien fait de reproduire dans l'édition actuelle (tom. II,pag.513), car elle est indispensable dans cette espèce de com-' mentaire personnel, auquel, tout en parlant de Port- Royal, il se livre par réflexion.*

Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et crûment par le dix-huitième siècle le plus avancé, par

1 Port-Royal, première édit. I, 460. — Voir encore la note de la page 421.

* Le tome troisième de Port-Royal parut en 1848. La page en question a été publiée, avec d'autres pensées détachées, à la fin du volume intitulé « Derniers Portraits ». Quelques indices portent à croire que ces pensées ont été rangées par ordre chronologique, et un peu avant celle que nous citons on en trouve une qui a une date, à 44 ans, ce qui nous reporte on 1848, ou peu après.

Tracy, Daunou, Lamarck et la physiologie : là est mon fond véritable. De là je suis passé par l'école doctrinaire et psychologique du Globe, mais en faisant mes réserves et sans y adhérer. De là j'ai passé au romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo, et j'ai eu l'air de m'y fondre. J'ai traversé ensuite ou plutôt côtoyé le Sain1>Simonisme, et presque aussitôt le monde de Lamennais, encore très catholique. En 1837, à Lausanne, j'ai côtoyé le Calvinisme et le Méthodisme, et j'ai dû m'efforcer à l'intéresser. Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme), je n'ai jamais engagé ma croyance; mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais les plus grandes espérances^ aux sincères qui voulaient me convertir et qui me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation, m'entraînaient à cette série d'expériences, qui n'ont été pour moi qu'un long Cours de physiologie morale.

M. Sainte-Beuve sait fort bien Timpression que produisirent sur ses anciens auditeurs ces révélations Ijardies. Elles donnaient raison aux dissidents, et il a passé dès lors pour s'être un peu moqué de ces bons Lausannois chez lesquels il avait trouvé « abri et soleil ». Quelques-uns cependant se sont refusés à les prendre à la lettre, et n'ont voulu y voir qu'un mouvement de fausse honte, le désir de se faire pardonner par les profanes le sérieux de ses

* C'est M. Sainte-Beuve qui souligne.

visites à Port-Royal. Peut-être n'y a-t-il besoin pour les expliquer d'aucune supposition pareille. Elles sont bien dans la ligne suivie par M. Sainte-Beuve, et s'il faut lui supposer un moment de hardiesse pour les avoir jetées au public, il n'y a qu'à le prendre tel que nous l'avons vu pour trouver très naturel qu'il les ait écrites et serrées dans son tiroir. Estce à dire qu'il faille les prendre à la lettre. J'en doute beaucoup. Les hommes qui ont eu une enfance chrétienne, puis une jeunesse agitée, et qui plus tard reviennent à la religion de leur enfance, les Racine, par exemple, ont coutume, lorsque du port où ils sont rentrés ils considèrent le chemin parcouru, de voir partout la grâce première, présente jusque dans leurs égarements et qui travaille à les ramener. Ulusiori, disent les libres moralistes, et M. Sainte-Beuve tout le premier, ce qui n'empêche pas qu'à son tour, lui, le plus libre de tous, l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses, il ne donne en plein dans la même illusion. Il a commencé par le dix-huitième siècle, et lorsque, après avoir flotté de part et d'autre, il retourne à son point de départ, ou peu s'en faut, le voilà qui se persuade qu'au milieu de toutes ces métamorphoses il a toujours été le même, et que le fond premier, sa grâce à lui, ne l'a jamais abandonné. On a beau faire, on ne sort pas de soi, on ne sort pas du présent, et quand on se regarde à distance, on se juge non tel qu'on était,

mais tel qu'on se voit à travers la pensée actuelle, qui colore de ses teintes les pensées d'autrefois. Les plus fins y sont pris comme les plus naïfs, et on s'y achoppe au moment même où l'on se vante de ne plus s'achopper à rien. Cette page n'est vraie qu'à son jour et à son heure. Elle indique le moment où M. Sainte-Beuve s'est senti libre de toutes les influences antérieures et en a eu clairement conscience. Il a d'ailleurs moins côtoyé et il est plus entré qu'il ne dit. Il avoue un moment d'oubli, dans le monde de Victor Hugo, et sous l'effet d'un charme; mais le charme a agi en divers temps et sous diverses formes. Il est difficile de dire quand M. Sainte-Beuve a été le plus attiré par Pôrt-Royal ; mais je serais bien surpris si ce n'était pas avant son séjour à Lausanne, au milieu de sa vie de Paris, dans certains moments de lassitude et de retour sur soi. C'est en 1829 déjà qu'il écrivait les Larmes de Jean Racine, Quand il commence à professer Port-Royal, et à le confronter avec les types vivants de piété et d'austérité que lui oflrait la société vaudoise, le critique a déjà pris le dessus. Il jouit de son travail, de son activité nouvelle, plus que jamais féconde et facile ; mais il se livre de moins en moins, il a des fuites, des retours, des refuites, et quand enfin, après dix ans, il écrit la page que nous venons de citer, c'est que le charme a cessé, mais pour faire place à un charme nouveau, celui du dégagement complet et de la liberté illimitée.

Cette page marque le point extrême du contraste dont le Discours préliminaire offre les premières traces, — à force de jouer avec ses personnages, M. Sainte-Beuve finit par les railler, — et en même temps elle annonce un contraste nouveau, plus sérieux peut-être, non moins pénible pour la foi, mais qui n'aura plus rien de choquant pour le jugement ni pour le bon goût. M. Sainte-Beuve a fini de côtoyer et de louvoyer. Il va, sans tant de façons, faire ressortir les grands et les petits côtés de son sujet, en sorte qu'après le Port-Royal raconté par un dilettante, nous aurons le Port-Royal jugé par le bon sens. Il avait précédemment des sourires et des agaceries, il faisait au lecteur de petits signes d'intelligence ; maintenant il aura le mot cru au besoin. Il définira, par exemple, la sœur Rose : « une M^ne Guyon, janséniste, ennemie de l'autre, sainte contre sainte. » Ce sainte contre sainte, il ne l'aurait jamais dit à Lausanne. C'est égal, on l'aime mieux ainsi; cela s'appelle parler français; on sait du moins à quoi s'en tenir, et il n'y a pas tant à prendre garde. Et non-seulement c'est plus net, mais c'est plus digne et plus sérieux. Les solitaires représentent un point de vue, M. Sainte-Beuve en représente un autre, et quel que soit celui qu'on choisisse, on ne peut que les respecter l'un et l'autre. Au reste, il en est de ce contraste comme du premier, il s'est accusé de plus en plus, et il a fini par aboutir à un aveu définitif et

complet. Un jour du mois d'août 1857, de grand matin, au moment même où il venait d'achever la dernière page de son manuscrit, M. Sainte-Beuve reprit la plume et traça les lignes suivantes :

J'ai terminé cette Histoire commencée depuis si longtemps, et dont je ne me suis jamais séparé au milieu môme des distractions en apparence les plus contraires, cette description fidèle d'une tribu, d'une race sainte.

Qu'ai-je voulu ? qu'ai-je fait ? qu'y ai-je gagné ?

Jeune, inquiet, malade, amoureux et curieux des. fleurs les plus cachées, je voulais surtout à l'origine, en pénétrant le mystère de ces âmes pieuses, de ces existences intérieures, y recueillir la poésie intime et profonde qui s'en exhalait. Mais à peine avais-je fait quelques pas que cette poésie s'est évanouie ou a fait place à des aspects plus sévères : la religion seule s'est montrée dans sa rigueur, et le Ghistrisnisme dans sa nudité.

Cette religion, il m'a été impossible d'y entrer autrement que pour la comprendre, pour l'exposer. J'ai plaidé pour elle devant les incrédules et les railleurs ; j'ai plaidé la Grâce, j'ai plaidé la Pénitence; j'en ai dit le côté élevé, austèrement vénérable, ou même tendrement aimable ; j'ai cherché à en mesurer les degrés, — j'ai compté les degrés de l'échelle de Jacob. Là s'est borné mon rôle, là mon fruit.

Directeurs redoutés et savants, illustres solitaires, parfaits confesseurs et prêtres, vertueux laïques qui seriez prêtres ailleurs et qui n'osiez prétendre à l'autel, vous tous, hommes de bien et de vérité, quelque respect que je vous aie voué, quelque attention que j'aie mise à suivre et à marquer vos moindres vestiges, je n'ai pu me ranger à être des vôtres. Si vous

268 ÉlUDES LITTÉRAIRES

étiez vivants, si vous reveniez sur la terre, est-ce à vous que je courrais d'abord ? J'irais une ou deux fois peut-être, pour vous saluer et comme par devoir, et aussi pour vérifier en vous l'exactitude de mes tableaux, mais je ne serais pas votre disciple. J'ai été votre biographe, je n'ose dire votre peintre; hors de là, je ne suis point à vous.

Ce que je voudrais avoir fait du moins, c'est d'amener les autres, à votre égard, au point où je suis moimôme : concevoir l'idée de vos vertus et de vos mérites en môme temps que de vos singularités, sentir vos grandeurs et vos misères, le côté sain et le côté malade (car, vous aussi, vous êtes malades) ; — en un mot, à force de contempler vos physionomies, donner et sentir l'étincelle, celle môme qu'on appelle divine, mais une étincelle toujours passagère, et qui laisse l'esprit aussi libre, aussi serein dans sa froideur, aussi impartial après que devant.

Il y aurait eu un profit plus grand peut-être à tirer de votre commerce, un profit pratique et tout applicable aux mœurs. Pendant que je vous étudiais, j'ai souffert, mais c'a été tout humainement. J'ai été plus occupé des blessures de mon amour-propre que du fond môme qui vous concernait. Je ne vous ai point imités, je n'ai jamais songé à faire comme vous, à mettre au pied de la Croix ( ce qui n'est que la forme la plus sensible de l'idée de Dieu) les contrariétés, les humiliations même et les injustices que j'éprouvais à cause de vous et autour de vous.

J'ai eu beau faire, je n'ai été et je ne suis qu'un investigateur, un observateur sincère, attentif et scrupuleux. Et même, à mesure que j'ai avancé, le charme s'en étant allé, je n'ai plus voulu être autre chose. Il m'a semblé qu'à défaut de la flamme poétique qui colore, mais qui leurre, il n'y avait point d'emploi plus

légitime et plus honorable de l'esprit que de voir les choses et les hommes comme ils sont, et de les exprimer comme on les voit, de décrire autour de soi, en serviteur de la science, les variétés de l'espèce, les diverses formes de l'organisation humaine, étrangement modifiée au moral dans la société et dans le dédale artificiel des doctrines. Et quelle doctrine plus artificielle que la vôtre! Vous avez toujours parlé de vérité, et vous avez tout sacrifié à ce qui vous est apparu sous ce nom : j'ai été à ma manière un homme de vérité, aussi avant que je l'ai pu atteindre.

Mais cela môme, que c'est peu ! que notre regard est borné I qu'il s'arrête vitel qu'il ressemble à un pâle flambeau allumé un moment au milieu d'une nuit immense! et comme celui qui avait le plus à cœur de connaître son objet, qui mettait le plus d'ambition à le saisir et le plus d'orgueil à le peindre, se sent impuissant et au-dessous de sa tâche, le jour où la voyant à peu près terminée, et le résultat obtenu, l'ivresse de sa force s'apaise, où la défaillance finale et l'inévitable dégoût le gagnent, et où il s'aperçoit à son tour qu'il n'est qu'une illusion des plus fugitives au sein de l'Illusion infinie !

Voilà les adieux de M. Sainte-Beuve aux solitaires de Port-Royal après vingt ans d'intimité. Il les envoie, eux et leurs livres, comme lui et les siens, se perdre et rouler dans les abîmes de TlUusion infinie. Involontairement on se figure Vinet lisant ce morceau, lui qui avait assisté avec une si réelle sympathie à la première éclosion de l'ouvrage. De quelle tristesse il eût été saisi ! Et pourtant s'il avait eu présente à la mémoire cette autre page qu'il n'a pas pu lire non

plus, celle des métamorphoses et des grandes espérances données aux sincères, il se fût senti soulagé. Il eût reconnu ici Témotion de la sincérité qui commande le respect et inspire la sympathie. Quand M. Sainte-Beuve raille les simples et se flatte d'être l'esprit le plus brisé qu'il y ait au monde, on ne désire rien tant que de le surprendre en défaut, encore épais et noué par quelque endroit; mais quand après avoir traversé tant de pensées et considérant le peu qu'il en reste, il s'écrie que pourtant il a été, lui aussi, un homme de vérité, on s'arrête, saisi, car ce cri-là vient du fond des entrailles.

Ces pages ont été écrites il y a dix ans ; faut-il, — tout en réseinrant l'avenir, — les envisager comme le dernier mot de M. Sainte-Beuve ? Je le crois, sauf à faire la part du moment, et à ne pas trop insister sur ce qui donnerait à penser que cet esprit si ouvert n'a atteint à une entière liberté que par une entière indifférence, car jamais M. Sainte-Beuve n'a été moins indifférent que dans ces dernières années. Elles lui ont valu un regain de jeunesse, dont les Nouveaux Lundis sont le précieux monument, et dans plus d'une occasion on l'a vu donner un démenti à ceux qui le jugeaient incurablement versatile et incapable de s'attacher à rien. En certaines matières M. Sainte-Beuve est toujours le même sceptique, ce qui tient, si je ne me trompe, à sa trop grande connaissance des hommes ; en politique, par exemple,

il ne croit pas à une base sûre, mais seulement à des équilibres qui varient selon les temps, les lieux et les circonstances; la politique lui paraît un terrain mouvant dont il faut s'accommoder le mieux possible. Mais il n'étend pas à tout cette® facilité, et l'on se tromperait si l'on croyait qu'il ne tiendra bon sur rien. H fléchira sur ce qui s'appelle principes ou doctrines, il s'arrangera selon les circonstances, il ne dira pas toujours tout ce qu'il pense, mais il ne dira jamais ce qu'il ne pense pas, il y aura dans son fait du plus ou du moins ; mais il ne variera pas sur les grandes questions qui se rattachent à la culture générale de l'humanité, il cherchera à diriger l'opinion non jusqu'à un certain point, mais dans un certain sens, et il y mettra, s'il le faut, de l'activité, de l'énergie, de la fermeté, de l'audace. Il a moins de système que jamais ; mais il a une tendance de plus en plus marquée. Que l'esprit aille où il voudra, pourvu qu'il aille et qu'on ne l'emprisonne pas : voilà ce qu'il désire et ce qu'il demande. Et c'est ainsi que cet homme réputé changeant a fini par défendre une cause, celle même de l'esprit, et que tant de souplesse a eu pour dernière conséquence des actes de courage. Il est aussi serein que jadis, mais à sa sérénité s'unissent un mouvement et une chaleur de vie qui semblent croître avec l'âge; au milieu de l'Illusion infinie il y a une chose qu'il aime, dont il jouit, dont il sent plus que jamais l'inestimable valeur, et

27î2 ÉTUDES LITTÉRAIRES

cette chose c'est encore l'esprit toujours vivant et agissant.

Dans tous les temps et dans tous les pays on a vu paraître des écrivains chargés en quelque sorte de représenter le libre jeu de la pensée ; dans tous les temps et dans tous les pays ils ont soulevé contre eux tous les dogmatismes réunis. Il n'en est pas moins vrai qu'ils nous rendent un grand service, celui de nous tenir toujours en éveil et de nous relancer éternellement. L'homme est paresseux de tête comme de bras, et l'inertie entre pour une part dans ce qu'on appelle communément principes et convictions. On croit se fixer, trop souvent on se fige, et il faut bien que quelqu'un vienne de temps en "temps rendre à la vie intellectuelle son mouvement et sa fluidité. C'est là proprement la fonction de ces penseurs souples et déliés. Belle fonction, mais qui a son danger comme toutes les autres; volontiers elle conduit à la vaine curiosité. On oublie que la liberté elle-même n'a de valeur qu'à la condition d'être aimée, sentie, et d'inspirer le dévouement. L'écueil est aujourd'hui plus prochain que jamais. M. Sainte- Beuve ne l'a pas toujours évité. Il a, lui aussi, abusé du dilettantisme; mais il ne s'y est point renfermé, et il a fini par trouver une cause à défendre dans cette vie de l'esprit où il semblait autrefois ne voir qu'une source de plaisirs délicats. Pour elle il a affronté la contradiction, la moquerie et presque l'in-

jure. Je sais bien qu'il n'y a pas été dogmatiquement, et que dans la feiineté de son éloquence se jouait encore une flamme mobile, légère, voltigeante; mais qu'importe la manière? celle de M, Sainte-Beuve d'ailleurs en vaut une autre, et l'essentiel n'est-il pas que le principe y soit, principe de conscience et d'affection, véritable ressort moral ?

On a été surpris de la vivacité de courage déployée par M. Sainte-Beuve ; on ne l'aurait pas été si on avait bien lu ce qu'il a publié depuis dix ans environ. Le critique prestidigitateur s'y efface de plus en plus devant le serviteur de la science, nonseulement attentif, exact, scrupuleux, mais sincère et qui sent la dignité de son rôle. On l'avait accusé d'être un rhéteur s'arrêtant aux surfaces et ne se plaisant qu'aux images, il s'en défend : « Ma tâche, dit-il, est de comprendre et de décrire le plus de groupes possibles, en vue d'une science plus générale qu'il appartiendra à d'autres d'organiser. » Puis aussitôt, avec ce demi-sourire qui ne le quitte guère, il ajoute que c'est bien là sa prétention en ses jours de grand sérieux. En avançant en âge, il en a eu toujours plus, de ces jours de grand sérieux, et c'est pourquoi il couronne une vie plus que d'autres accidentée et mobile par une vieillesse qui ne manque ni de dignité ni de grandeur.

Comment parler avec justice de M. Ernest Renan? Trop de bruit l'entoure, et il faudrait le sang-froid de rindifférence pour considérer sans émotion l'œuvre qu'il accomplit. M. Renan sait ce qu'il en coûte pour se dépouiller de la foi dont notre enfance a vécu. Dans la chute de nos premières croyances, il semble que l'âme elle-même s'abîme et s'anéantisse. Il se peut qu'elle se relève rajeunie; mais ces transformations morales ne s'accomplissent jamais sans douleur, et nulle part ne se manifeste plus inexorable la grande loi du développement universel, qui veut que la vie s'entretienne de ses dépouilles, et qui fait de la mort la condition de toute renaissance. Combien de personnes doivent à M. Renan de le savoir • par expérience I Combien en a-t-il jeté d'autres dans les angoisses du doute, qui n'en sont pas sorties ! Sa

^ Ernest Renan, Questions contemporaines. Paris, Michel Lévy, 1868.

gloire la plus assurée est peut-être d'avoir fait souffrir ses semblables plus qu'aucun autre homme de ce temps.

M. Renan est l'auteur d'une Vie de Jésus, Beaucoup de Vies de Jésus, écrites dans un esprit semblable, l'avaient précédée. La sienne a eu le privilège de pénétrer partout et d'appeler à la réflexion critique non-seulement les hommes d'étude, mais les plus humbles lecteurs. Elle a eu le succès, un succès immense, orageux, irrésistible. Pourquoi cette faveur exceptionnelle? Le moment était-il mieux choisi? Le talent de l'auteur a-t-il été plus grand ? De quelque façon qu'on l'explique, il y a toujours dans une si prodigieuse fortune de quoi étonner et confondre l'analyse. Certes, une vie de Jésus écrite par M. Renan ne pouvait manquer de produire une grande sensation ; mais de là à dépasser en popularité les romans les plus heureux, la distance est considérable, et il semble qu'une puissance inconnue ait présidé à la fortune de ce livre. Ce n'est plus un livre, c'est un événement. Le nom de son auteur est un nom prédestiné, et on ne le prononce pas sans un secret mouvement intérieur. Cet homme a un signe. Pour les uns c'est le libérateur attendu ; pour les autres le châtiment que le ciel nous devait. Dès à présent, il n'y a pour lui de jugement possible que celui de l'avenir, et jusqu'à ce que l'expérience de plus d'une génération ait prouvé si c'est pour notre bien ou

pour notre mal qu'il nous a fait souffrir, sa gloire sera mêlée d'hommages et de malédictions.

Une position pareille a de quoi tenter les caractères hardis et les âmes viriles. Toutefois elle a ses côtés épineux, et à tout prendre ces élus du succès sont plus à plaindre qu'à envier. Parmi les lecteurs qui se précipitent sqr les ouvrages de M. Renan, combien y en a-t-il que la vogue seule attire? Les très grands succès ne sont jamais des succès très purs. Ils le seraient du côté de l'auteur qu'ils ne peuvent pas l'être du côté du public. La curiosité, l'engouement, l'esprit d'imitation , l'amour du scandale, l'intolérance haineuse les grossissent toujours. Et puis, on n'est plus maître de soi. On est l'homme d'un hvre. Ce livre ne donne qu'une partie de vous-même, pas toujours la meilleure ; il n'importe, il efface les autres. Le souvenir en est sans cesse présent à l'esprit du lecteur ; c'est par lui qu'on est jugé ; les amendements, les corrections n'y fopt rien, et si par hasard on vient à découvrir qu'on a failli, on se trouve en face de l'irréparable.

M. Renan a dû sentir plus d'une fois les inconvénients d'une telle position. Ils sont peut-être particulièrement graves pour lui. Comme révélation de lui-même, il n'est pas sûr que cette Vie de Jésus soit ce qu'il a écrit de plus important. Faire de l'art au moyen de la critique, reconstruire le drame d'une vie en suppléant par le don de divination à

rinsuffisance des documents, voilà ce qu'a tenté M. Renan, non sans un effort calculé et d'ingénieuses adresses, qui compromettent parfois la simplicité de l'inspiration. Certes, il est impossible de ne pas se souvenir de la Vie de Jésus quand on lit un ouvrage quelconque de M. Renan ; mais peut-être est-il surtout important de se souvenir, en lisant la Vie de Jésus, de plusieurs autres écrits signés de son nom. 11 en est qui le montrent dans une situation plus simple, et le font saisir plus au naturel. J'indiquerai en première ligne son étude sur la Poésie des races celtiques^ où l'art et la science se combinent également, mais avec plus d'aisance, et en un sujet vers lequel M. Renan se sentait attiré par de secrètes et profondes sympathies ; puis son article intitulé : Les sciences de la nature et les sciences historiques^ dans lequel il a esquissé une vaste épopée philosophique, rêve hardi, conception aussi grandiose qu'originale, qui semble la nébuleuse au sein de laquelle se condensent au fur et à mesure ses études sur des sujets plus précis ; enfin son article sur Déranger, publié il y a plusieurs années déjà dans le Journal des Débats, et auquel il vient de donner un nouvel intérêt d'actualité en le reproduisant dans le volume des Questions contemporaines.

Ce dernier article, le seul dont nous voulions parler aujourd'hui, est ce que M. Renan a écrit de plus naïf, de plus involontaire, par conséquent de plus

franc. Sa plume a couru, incapable d*aller aussi vite que sa pensée. Quand M. Renan parle des préjugés dont se nourrit la médiocrité, il a souvent des paroles de dédain, froides et d'un excès mesuré. Mais ici rirritation a pris le pas sur le dédain. Il est visible que le flot de sa colère montait, et qu'il a suffi d'une circonstance insignifiante, une sotte réclame de journal, l'annonce d'un « Béranger des familles », pour la faire extravaser en torrents de verve, hi im veritas.

C'est une singulière histoire que celle de la réputation de Béranger. A le voir si populaire, choyé dans sa retraite par les hommes les plus considérables du temps, on a pu croire qu'il n'y avait pas de renommée plus solidement établie. Il se pourrait que lui-môme n'eût point partagé l'illusion générale. Une voix lui disait, semble-t-il, que sa gloire était surfaite, et cette voix n'était autre, sans doute, que celle de la conscience. Les hommes dont le talent s'est développé par le travail, qui, ayant essayé de plus d'un sentier, ont eu l'occasion de rencontrer leurs limites, sont ceux qui se connaissent le mieux. Il était donc modeste ; mais on ne crut pas à sa modestie, et quand la critique entreprit de soumettre sa réputation première à une révision rigoureuse, on lui fit un grief de sa modestie comme d'un déguisement de vanité. La réaction fut complète. A peine M. Sainte-Beuve avaitil émis quelques doutes, que personne ne voulut avoir

été complice du succès du chansonnier. Le plus grand de ses mérites était une extrême habileté à dissimuler les faiblesses de son talent et de son caractère. Sa concision n'était qu'impuissance; il avait le souffle court, disait-on ; sa précoce vieillesse n'était qu'épuisement, sa charité hypocrisie, sa modestie calcul, son aniour de la retraite une plus fine recherche de popularité. En un mot, Déranger était un poète médiocre, qui, soutenu par les circonstances, s'était fait tout doucement une réputation de grand poète.

Ce mouvement de réaction venait de commencer lorsque Béranger mourut. La discussion n'en continua que plus vive. M. Sainte-Beuve intervint de nouveau pour marquer le point juste et mettre en garde contre les exagérations. Mais le branle était donné. De maladroites apologies fournirent aux détracteurs plus d'un argument et d'une occasion, si bien qu'aujourd'hui, après plus de dix ans révolus, la renommée de Béranger reste suspendue dans le doute. La France ne sait que faire de son poète national.

Au milieu de tous les articles de journaux et de revues que produisit cette réaction, celui de M. Renan se distingua par la franchise du ton. M. Renan n'avait lu que fort tard les chansons de Béranger, lorsque plusieurs déjà commençaient à perdre le sel de l'actualité; il ne revint pas de son étonnement en voyant quel était l'homme dont on faisait le

BKRANGER ET M. RENAN 283

poète français par excellence, et il voulut, quant à lui, se laver les mains du péché de la nation.

Béranger et M, Renan étaient nés pour ne pas s'entendre. Ils se heurtent en toute chose, et je ne sais si l'esprit français actuel a mieux fait connaître la diversité de ses tendances que par l'opposition de ces deux natures. A vrai dire, elles ne sont pas entièrement comparables parce qu'à la différence des caractères s'ajoute celle des temps. La maturité de Béranger date du lendemain du premier empire, celle de M. Renan des débuts du second. M. Renan a eu le bénéfice d'une expérience plus longue, rapidement mûrie par le souffle ardent des révolutions. Il a pu juger Béranger non-seulement sur ses vers, mais sur les effets de son œuvre. Il n'a eu qu'à ouvrir les yeux pour voir ce que vaut ce culte de la gloire, trop soigneusement entretenu par le poëte, ainsi que cette politique superficielle et formaliste, qui chez les uns se traduit par la résistance aveugle, et chez les autres par l'agression sans relâche, jusqu'à ce qu'un coup d'état eh finisse avec la témérité de l'attaque ou qu'une révolution emporte le pouvoir impuissant. Mais c'est à peine si M. Renan touche à la politique de Béranger. On voit bien que de ce côté aussi la divergence est profonde ; mais on voit plus clairement encore qu'elle ne fait que s'ajouter à celle des caractères et des natures.

28 i ÉTUDES LITTÉRAIRES

La langue même de Béranger ne trouve pas grâce aux yeux de M. Renan. Il la juge d'un mot : elle me semble manquer, dit-il, de limpidité et de vraie légèreté. Si l'on veut savoir ce qu'il entend par là, il suffît de lire dix chansons de Béranger après dix pages de M. Renan, empruntées, par exemple, à son article même sur Béranger. Ce sont, en effet, deux langues, parce que ce sont deux goûts et deux manières de sentir. Celle de Béranger à des nœuds. Il peut être grammaticalement correct de dire :

Comme en un fort, princes, nobles et prêtres,

Tous assiégés par des sujets souffrants,

Nous ont crié : « Venez, soyez' nos maîtres..., etc.

Mais si jusque dans les inversions les plus hardies, le génie du français demeure celui de l'aisance et de la grâce facile, ceci n'est point dans le génie français. A côté de ces contractions, qui arrêtent court le mouvement de la pensée, Béranger n'a que trop souvent des expressions banales, de pâles remplissages, des périphrases détournées, oripeaux mal portés de l'ancienne galantene, puis tout à coup l'hyperbole moderne et sa pesante enflure. C'est dans la même chanson qu'Octavie apprend à lire sur tous les visages de la cour :

Traîtres, flatteurs, meurtriers, vils faquins,

et qu'on l'invite à chercher un refuge sous l'ombrage, où rien n'effarouche

Le Dieu qui cède à qui mieux le ressent.

Le poëte aime les sylphides ; mais pour les voir il faut qu'il commence par écarter la lourde « égide de la raison qui gêne son œil curieux », et quand il y a réussi, elles exécutent devant lui des tours de prestidigitation, dont le moins extraordinaire n'est pas de partir « du sein de vives étincelles pour élever jusqu'aux cieux l'esprit du chansonnier ». Que dire de ce Lindor qui soupire tout haut devant Lisette et parle « du tendre espoir qu'il fonde »> et de ces rois, brigands gros d'orgueil, qui, donnant leurs crimes pour des titres,

Entre eux se poussent au cercueil...?

En notant au passage quelques traits de ce genre, choisis entre mille, je n'ai d'autie intention que de faire comprendre comment M. Renan a pu dire que la langue de Béranger manque de vraie légèreté. Combien, en effet, la sienne en diffère ! Elle en a fini avec l'emphase sonore, les grandes formules, les métaphores drapées, l'hyperbole qui s'écoute retentir, épaisse écume oratoire qui de la tribune des clubs avait gagné celle des plus hautes assemblées, et du sein des journaux fait invasion dans les livres. M. Renan est retourné aux habitudes du français d'autrefois. Il parle et ne déclame pas. A ce faux éclat, métallique et dur, que donne la fixité des

idées, il a préféré la transparence du bon sens. Son vocabulaire, quoique simple, se renouvelle de page en page. Chaque pensée crée sa forme, et d'ellemême trouve son langage, toujours original comme elle, comme elle toujours fidèle au véritable génie de cette langue française, qui autrefois ne se figeait jamais, même aux heures de nonchalance, ne se contractait jamais, même dans ses hardiesses et ses emportements, belle langue au flot limpide, et qui avait le don de couler. Il peut arriver, et cela est surtout sensible dans la Vie de Jésus, que la langue de M. Renan, à force de se nuancer, s'effémine en molles délicatesses; elle a des chatoiements trop subtils, des reflets trop changeants. On lui voudrait parfois un angle de plus. Mais avec quelle heureuse facilité elle se plie à tous les tons I Gomme elle sait être forte sans cesser d'être fine, légère sans manquer de richesse ni d'ampleur! Jamais à court, jamais chargée, la phrase ondoie et flotte autour de la pensée, comme une gaze transparente, à moins qu'elle ne la serre vivement, et n'en dessine d'un trait le svelte contour. Langue animée, on y sent l'esprit toujours présent, qui donne aux mots les plus ordinaires un lustre nouveau de justesse et d'à propos, ou les illumine soudain d'un reflet inattendu de poésie.

Les langues se cultivent par l'usage que l'on en fait, et à combien d'usages nouveaux le français n'a-

BÉRANGER ET M. RENAN t287

t-il pas été appelé depuis moins d'un siècle I Politique, science, vie du peuple, il a fait iiTuption dans ces vastes domaines, où à chaque pas il a rencontré l'inconnu. Aussi n'est-il pas surprenant que de nombreux écrivains aient entrepris de lui créer des ressources. Balzac, Michelet, Victor Hugo, s'y sont signalés, et le public, toujours maître de l'ysage, juge naturel des nécessités auxquelles il faut pourvoir, a fait à lui seul plus qu'eux tous. Cependant, au plus fort de ses conquêtes, le français était menacé d'un appauvrissement trop réel. Instrument d'une société de choix, il était devenu d'une rare habileté à se plier au tour de chaque esprit. Il y a eu de tout temps un français banal comme une politesse banale ; mais, de même que la politesse, le français s'individualise par la délicatesse des nuances. Combien il lui faut peu de chose pour donner à la pensée un autre accent, pour passer par tous les degrés du sérieux et de l'ironie, du blâme et de l'éloge, de la bienveillance et du mauvais vouloir I Son vocabulaire n'est pas volumineux et sa syntaxe est peu flexible, mais rien n'y fait double emploi ; chaque mot a sa signification, chaque tour sa valeur. Il n'y a point de synonymes en français, ou il n'y en a que dans les dictionnaires. A force de culture, le français avait tourné sa pauvreté en richesse. Or, c'est précisément cette richesse subtile, obtenue par adresse, qu'il était menacé de perdre. En même

temps qu'il faisait effort pour se plier à des sujets nouveaux, il tombait entre les mains de la foule. Il devenait l'instrument littéraire, non plus seulement d'une société de choix, mais de la bourgeoisie avec ses hommes d'affaires, ses journalistes, ses avocats, ainsi que du prolétariat et de ses tribuns. Quoi de plus opposé à ce génie de finesse, qui l'avait si habilement cultivé, que la démocratie sans façons, l'àpreté des polémiques, les haines bornées, l'inflexibilité des partis pris, et les doctrines absolues, qui ne sont en réalité que de violentes simplifications des choses humaines î L'épreuve fut rude. Rien n'appauvrit les langues autant (jue de les traîner sur des lieux communs, et quelle langue en a plus exprimé que le français depuis moins d'un siècle ! Que vienton parler de nuances quand la société est divisée en aristocrates et en jacobins, et qu'à la terreur rouge succède la terreur blanche ? Au milieu des commotions révolutionnaires, le français, lourdement manié par tous les fanatismes, s'épaississait et se roidissait. H retournait à la pauvreté par la violence. Cette influence est plus ou moins marquée non-seulement chez les orateurs de la première révolution,- mais encore chez quelques-uns de ceux qui brillent aujourd'hui à la tribune du corps législatif ou du sénat. Elle est visible chez la plupart des écrivains qui ont à peu près l'âge du siècle. On en démêlera les effets dans la raideur dogmatique de M. Guizot,

dans l'éloquence saccadée de Victor Hugo, dans la sonorité redondante de Lamartine, et dans ce faux air d'oracle qui s'ajoute à la pénétration de M. Michelet. Surtout elle est patente dans Béranger, et il faut qu'elle ait singulièrement émoussé la finesse du goût public pour que le parallèle entre Horace et lui ait failli devenir classique.

C'est pour la langue française la plus heureuse de toutes les fortunes qu'un écrivain jeune encore, populaire entre les plus populaires, qui ne s'interdit pas, sans doute, les sources nouvelles, mais qui reste fidèle aux traditions acquises et les rajeunit par son talent. Que de trésors lentement amassés peut anéantir en un jour la brutalité des révolutions! En voilà un du moins qui est décidément sauvé du naufrage. Le français n'aura pas eu en vain deux siècles d'une culture qu'il ne retrouvera plus. M. Renan n'est pas le seul, sans doute, qui travaille à nous conserver ce précieux héritage. MM. Thiers et Sainte- Beuve, pour ne parler que des vivants, y auront largement contribué. Mais M. Renan a sur eux l'avantage d'être plus jeune et surtout d'avoir plus d'ennemis. Pour agir sur le développement d'une langue, ce n'est rien d'être beaucoup lu, il faut être beaucoup discuté. Là est le secret de l'influence de Calvin sur le finançais du XVI© siècle. Il força ses adversaires à lutter avec lui de clarté. M. Renan obligera les siens à la finesse. Il eût écrit le plus popu-

laire des romans du siècle qu'il eût moins obtenu. On lit un roman, puis on passe à un autre, mais on se préoccupe d'un livre tel que la Vie de Jésus ^ on y revient, on l'éprouve, on le discute, et à force d'être présent à la pensée il exerce une action bien autrement durable et féconde.

M. Renan s'arrête davantage sur la poésie de Déranger. Le principal reproche qu'il lui adresse tend à l'assimiler à celle des faux lyriques du XV1II« siècle, « faisant à volonté des cantiques pieux, des odes pindariques et des épigrammes obscènes ». Le rapprochement paraîtra fort, et pourtant on ne saurait le repousser tout à fait. La vie de Béranger fut tranquille et rangée ; ses chansons sont d'un bon vivant et d'un parfait libertin. Il semble s'être exercé de gaieté de cœur à salir les imaginations. Son hypocrisie, à lui, a été de se faire plus mauvais qu'il n'était. Cette sorte d'hypocrisie n'est rare nulle part, et il est naturel qu'on la rencontre plus fi'équemment dans les pays où une certaine légèreté n'est point mal portée et où un grain de scandale sert d'assaisonnement au succès. Mais, commune ou non, il serait étrange qu'elle pût se traduire en poésie. Aussi n'est-ce point par un excès de poésie que se distinguent les chansons libertines de Béranger.

« Peut-être, dit-il dans sa Biographie, n'ai-je jamais parfaitement connu ce que nos romanciers anciens et nouveaux appellent l'amour, car j'ai

toujours regardé la femme non comme une épouse ou une maîtresse, ce qui est trop souvent n'en faire qu'une esclave ou un tyran, mais comme une amie que Dieu nous a donnée. » Je ne sais si cette amitié, qui n'a point pour conséquence l'oubli du sexe, vaut l'amour et ses entraînements ; mais Béranger l'a ressentie, et quelques-uns de ses refrains qui, sans être précisément chastes, laissent percer ce sentiment doux et réel, me semblent d'un ton plus vrai que ses chansons réellement libertines. L'inspiration est aussi plus franche dans les strophes où il se console gaiement de sa pauvreté. Je distingue fort ces chansons-là de celles qui ne sont que le fruit d'une imagination licencieuse. Parmi ces dernières on en trouvera de spirituellement égrillardes et d'habilement composées ; mais ce qui leur manque le plus, c'est l'abandon et la verve de libre venue, c'est-à-dire justement ce qui pourrait les faire pardonner. Il y en a même de fort plates, témoin celle qui célèbre une beauté sans façons, dont un des agréments est de jurer, « quand on l'en prie ». Se peut-il rien inventer de plus froid et de plus prosaïque dans la débauche ? « Il me semblait, dit encore Béranger dans une note justificative de sa Biographie, qu'il était facile de démêler dans les productions d'un auteur celles qui appartenaient aux conditions de son genre et aux fantaisies de son esprit de celles où il avait eu l'intention

de se peindre lui-même. » Voilà le mot : « les conditions du genre ». Malgré Lisette et le Ghambertin, il est telle chanson de Déranger où règne une rhétorique qui, pour différer de celle de Jean-Baptiste Rousseau, n'en est pas moins de la rhétorique.

M. Renan ne paraît pas goûter beaucoup plus quelques-unes des grandes chansons de Déranger, n s'élève contre sa manie de transformer tout en déclamation. Il y a longtemps qu'à l'étranger on a été frappé de la part qui revient à la déclamation dans l'œuvi^e de Déranger. Un Allemand, homme de goût et d'un jugement pénétrant, me le disait à sa manière, il y a tantôt quinze ans : « Je ne comprends rien à ce poète ; quand il n'est pas polisson, il est académique. » Encore un jugement qui pèche par excès, mais qui a sa part de vérité. Déranger a inventé la chanson académique, et ce ne sera pas son meilleur titre de gloii^e. La Sainte alliance des peuples est-elle bien de la poésie ? Certes, elle n'en manque pas. Il y en a partout, de la poésie, même dans la prose. C'est une question de plus ou de moins. Mais quand on écrit en vers, on a tort de s'en tenir au moins. Or une métaphore commune, brillamment paraphrasée, court le risque de n'être qu'un minimum. Déranger dit qu'il a vu la Paix,

Semant de l'or, des fleurs et des épis :

heureuse vision, qu'un mot épuise. Il affirme de plus

l'avoir entendue, et il nous rapporte le discours qu'elle a tenu. Mais il le lui prête, ce discours; preuve en soit le vers où la Paix s'oublie jusqu'à parler d'elle-même comme d'une tierce personne :

L'encens des arts doit brûler pour la paix.

C'est lui qui parle, et sa Paix n'est qu'une métaphore qui lui tient lieu de porte-voix. On lui rendra cette jUvStice qu'il donne en vers concis de sages conseils. La seule chose qui étonne est le refrain. Il est beau ; mais on ne voit pas pourquoi un discours suivi est coupé par un refrain. Ce refrain est une conclusion déguisée.

Ferait-on grand tort aux chansons de Béranger en les dépouillant du chant ? Quelques-unes y perdraient ; d'autres, en grand nombre, y gagneraient. On peut chanter le Grenier, les Hirondelles, Roger Bontemps ; mais qui songe à entonner la Sainte alliance des peuples ? L'air de

Miise des bois et des accords champêh'es

renforce-t-il l'accent des couplets inspirés par le souvenir de Waterloo, et se figure-t-on le fils d'Attila défiant l'Europe en écorchant de sa voix de Tartare l'agréable romance :

Dis-moi, soldat, dis-moi, t'en souviens-tu ?

Ces chansons sont faites pour êtres lues ; le chant

294 ÉTUDES UTTÉRAIRES

ne les accompagne que comme « condition du genre », et Ton s'étonne à la lecture de voir combien la combinaison y empiète sur la véritable création poétique. J'oserai étendre cette remarque à d'autres morceaux, quelques-uns charmants. Les Etoiles qui filent sont une ravissante idylle. Mais le motif en est de ceux qui ont besoin d'être relevés par l'adresse de l'esprit. En Jui-même, il a peu d'originalité. On en tirerait tout ce qu'on voudrait.

II n'y aurait qu'à passer en revue, à propos de chaque étoile filante, tous les âges de la vie et toutas les conditions de la société. De tels motifs se laissent dévider sans fin, comme un chapelet. De même pour le Petit oiseau, que le poète voudrait bien être, et qui irait ici, puis là, puis ailleurs. Gracieuses guirlandes, dont chaque fleur est une strophe. La main qui les a assorties est celle d'une adroite bouquetière. Mais encore lui a-t-il fallu pour les retenir un

III toujours cassant. Où est d'ailleurs la guirlande qui vaille une seule plante, une plante animée du souffle de la vie, avec ses feuilles, ses tiges, son port, ses boutons naissants, ses fleurs épanouies, son pai^fum distinct, la rosée qui brille dans son calice, le miel qu'elle distille, et le vent qui la berce? Aux esprits ingénieux, les guirlandes à tresser ; aux seuls et vrais poètes, la plante à voir en rêve et à faire vivre dans leurs vers.

M. Renan est trop artiste pour ne pas avoir senti

plus vivement qu'un autre ce qu'il y a de factice dans l'art de Béranger. Il passe pour un homme très savant et pour un critique de premier ordre. Jamais réputation ne fut plus méritée. Et cependant je soupçonne que ceux qui le voient de près, ceux auxquels il se livre, l'envisagent comme un artiste plus encore que comme un critique. Le don critique ne paraît pas être aussi essentiel au tour de son génie qu'à celui de M. Edmond Schérer, par exemple. Mais ce qui lui appartient en propre, ce qui le distingue entre tous les théologiens et philosophes hommes de lettres, c'est un sens de l'art singulièrement délicat et original. Il y a de l' Ary Scheffer dans ce critique qui a comparé tant de textes, approfondi tant de langues, compulsé tant de manuscrits. La critique est pour lui un moyen, l'art un but. Des gloses obscures, des textes arides, se dégagent à ses yeux de vivantes physionomies et d'idéales figures. Sa science s'épanouit en rêve, et il semble n'étudier que pour rêver de plus près, penché sur leurs vestiges, les réalités disparues. Qu'est-ce que sa Vie de Jésus, sinon le rêve d'un savant? Il a relégué l'érudition dans la préface pour être plus libre, et cette préface elle-même n'est pas inséparable de l'œuvre, puisque M. Renan l'a retranchée de l'édition populaire. A vrai dire, ce n'est peut-être pas le plus heureux de ses rêves d'artiste. Jésus est un de ces personnages dont on sait trop ou trop peu. Quel-

ques scènes de sa vie sont racontées avec tant de détails et de précision que Tart n'y saurait rien ajouter et n'y peut rien retrancher. Mais l'ordre manque et les lacunes sont nombreuses. Sur quelques points l'imagination est irrévocablement enchaînée à la lettre des documents; en d'autres la fantaisie a le champ libre. Il ne se peut pas des conditions plus défavorables. Et puis le désir d'être précis là où la précision n'est pas possible, semble avoir contraint l'auteur à de basses suppositions. Est-il vrai que ce « maître exquis », cet homme qui, dites-vous, a distinctement connu Dieu comme un père, ait eu recours pour régner sur les âmes aux pratiques du plus vulgaire charlatanisme? Si réellement il en est ainsi, pourquoi respecter l'auréole dont une tradition menteuse a couronné ce front qui n'en était pas digne? Vainement on invoque en sa faveur les complaisances de la conscience orientale. Vous l'avez placé trop haut pour qu'il puisse être au bénéfice d'une justification si grossière, et si votre sens de critique se refuse à comprendre la double nature du Jésus des croyants, le simple bon sens de vos lecteurs n'aura pas moins de peine à associer dans une seule et même figure tant d'élévation et tant de vulgarité.

Je préfère au Jésus de M. Renan (on parle de lui comme d'un peintre) sa Marie de Magdala, un autre portrait, dont la ressemblance a été fort dis-

cutée, mais dont le souvenir demeure ineffaçable dans rimagination. Elle a été malade. Sept démons ont habité en elle; mais elle a rencontré Jésus, et pour elle la vie date de ce moment. Elle n'a ni enfants, ni époux ; elle a Jésus. Elle est celle que Jésus a guérie, celle que Jésus a relevée à ses propres yeux, et si secrètement il se mêle à l'exaltation de sa reconnaissance quelque vague pensée dont elle rougirait elle-niême, croyez bien qu'elle n'en a pas conscience. Elle ne sait qu'une chose, que Jésus est tout pour elle et qu'elle l'aime avec adoration. Il est mort, et pour dernière consolation il lui reste son corps à embaumer et à ensevelir. Mais on l'a pris ce corps; le sépulcre est vide, et elle pleure abondamment. Les souvenirs seront désormais sa seule richesse. Elle les repasse. dans sa mémoire; elle le voit sur les coteaux de la Galilée, guérissant les malades, consolant les affligés. Soudain, ineffable vision, vision de douleur et d'amour î le voilà luimême; ce sont ses traits, c'est sa voix, et elle se jette à ses genoux en l'appelant « Rabboni ».

L'orthodoxie ne saurait accepter ce qui dans cette scène tend à faire passer la résurrection de Jésus du domaine de la réalité dans celui de l'imagination; mais l'essentiel, pour l'art, est la figure de Marie, dont la beauté subsiste soit que l'on admette une vision, soit que l'on croie à une résurrection véritable. Un degré de plus ou de moins, non dans

298 ÉTUDES UTTÉRAIRES

Tamour, mais dans son exaltation, voilà pour elle toute la différence. La critique positive objecte de son côté que M. Renan a exagéré le rôle de Marie, et dépassé les conclusions que Ton peut tirer des documents liistoriques. C'est possible, et je serais assez porté à le croire ; mais le portrait qu'il trace n'en garderait pas moins sa part de vérité. Qui dira de quel prix ont été pour l'église les souvenirs des saintes femmes, et le culte plus personnel qu'elles vouaient à la mémoire du maître? Qui dira la force qu'y a puisée la religion naissante, dans la période obscure qui s'écoula entre la mort de Jésus et la vocation de Saint Paul? Leur foi, toute composée de souvenirs et d'amour, n'a-t-elle pas relevé souvent le courage des disciples? La Marie Magdelaine de M. Renan n'est qu'un type particulier de cet amour féminin. Elle n'a rien qui rappelle la beauté pure, rayonnante du premier éclat de la maternité, dont la Renaissance a multiplié les images. Marie de Magdala est une pauvre femme. Elle a longtemps souffert, et ses traits sont fatigués. Mais ni la maladie, ni le mépris, n'ont altéré la limpide profondeur de son regard, regard pur, délicat, infini, tout à son objet et qui le créerait s'il venait à lui échapper. Jamais l'amour ne fut plus religieux, ni l'adoration plus aimante. Elle a transporté la passion dans l'amour divin, mais la passion dépouillée de ce qui la trouble

et la souille et toute pénétrée de reconnaissance et de repentir.

Qu'on se figure M. Renan rêvant sa Magdelaine, puis tombant sur un volume de Béranger, l'ouvrant au hasard et y lisant ce refrain :

Coulez, bons vins ; femmes, daignez sourire.

Et l'univers est consolé !

Quelle chute, grand Dieu ! Et que sera-ce si au lieu d'un refrain qui a sa grâce et son rayon, il venait à rencontrer cette triste chanson des deux Sœurs de charité,, qui heurtent à la porte du ciel, l'une portée sur les ailes des anges,

L'autre dans les bras des amours...?

Il n'y a pas de mépris plus souverain que celui du grand art idéal pour les gentillesses égrillardes qui usurpent le nom de poésie. Ce mépris, c'est celui de M. Renan pour Béranger.

Toutefois il est bien probable que si Béranger n'avait jamais chanté d'autres refrains, les foudres de M. Renan ne se seraient pas égarées jusqu'à lui. Pour lui valoir l'honneur de les attirer, il n'a pas fallu moins que ses hymnes déistes. La théologie de Béranger, tel est proprement le sujet de l'article qui nous inspire ces réflexions. M. Renan semble avoir eu de la peine à se remettre de son étonnement,

lorsque, lisant Béranger pour la première fois, il découvrit la naïveté toute bourgeoise (Je cette théologie d'un genre nouveau, et cette façon de s'incliner, le verre en main, devant le Dieu qu'il cherchait « avec tremblement ». Il ne tarit pas sur ce Dieu de gi'isettes et de buveurs, ce Dieu auquel on peut croire sans pureté de mœurs ni élévation, et qui lui semble le mythe du béotisme substitué à celui de l'antique sentiment. « Nous sommes tentés, s'écrie-t-il , de nous faire athées pour échapper à ce déisme, et dévots pour n'être pas complices de cette platitude. » Rien de plus naturel que Tindignation de M. Renan contre la théologie de Béranger. Son sens de l'art suffirait à l'expliquer. L'art et la religion sont deux choses très différentes et très voisines. Les religions ont toujours été les plus grandes sources de poésie, et vainement on tenterait la carrière de l'art si on n'y apportait pas un esprit religieux. Au moins fautil que l'artiste s'oublie par instants dans un monde fort différent de celui qui tourbillonne autftur de lui, un monde d'images, de sons, d'harmonies, et il n'est point artiste s'il ne lui arrive pas de le prendre plus au sérieux que l'autre. L'art est souverainement idéaliste. M. Renan serait-il aussi un idéaliste? Sans nul doute, et l'un des plus grands de ce siècle. On nous le représente comme un dilettante, qui s'est fait pour son usage particulier un musée des religions de l'humanité, qui l'enrichit sans cesse de curiosités nou-

BÉRANGER ET M. RENAN îiOl

velles, et s'y promène en amateur curieux et blasé. Il se peut que cette image ne soit pas complètement fausse, et que, sans injustice, on puisse y reconnaître non le portrait de M. Renan, mais sa caricature à certains jours. Prenons garde toutefois à cette façon de juger le prochain en le prenant à ses heures de dégoût et d'inévitable sécheresse. Songeons à ce que deviendi^ait notre portrait si on nous appliquait le même procédé. Le fait est que cet amateur blasé est à sa manière un homme de méditation intérieure et qu'il y a du mysticisme dans ce dilettante.

La vraie religion est le fruit du silence et du recueillement. Elle est synonyme de distinction, d'élévation, de raffinement; elle naît avec la délicatesse morale au moment où l'homme vertueux, rentrant en lui-môme, écoute les voix qui s'y croisent. En ce silence, tous les sens étant apaisés, tous les bruits du dehors étant éteints, un murmure pénétrant et doux sort de l'âme, et rappelle comme le son d'une cloche lointaine de village le mystère de l'infini. Semblable alors à un enfant égaré, qui cherche vainement à démêler le secret de sa naissance inconnue, l'homme qui médite se sent dépaysé. Mille signes de la patrie provoquent chez lui de mélancoliques retours. Il s'élève au-dessus des terres fangeuses de la réalité vers des champs pénétrés de soleil ; il sent ces parfums des jours antiques, que les mers du sud conservaient encore quand les vaisseaux d'Alexandre les parcoururent pour la première fois. La mort, en habit de pèlerin, revenant de terre sainte, frappe à la porte de l'âme, qui commence à sentir, ce qu'elle ne voyait pas dans le trouble de la

vie, qu'il lui sera doux de mourir. Elle est assurée alors que ses œuvres la suivront; la vérité lui apparaît comme la récompense de ses bonnes actions ; elle voit l'insuffisance de toutes les formes passagères pour exprimer l'idéal; les mots d'être et de néant perdent leur sens contradictoire ; elle s'envisage avec la divinité dans les rapports d'un fils avec son père, et elle prie à peu près en ces termes : « Notre père qui êtes aux cieux...! »

Celui qui a écrit cette page et bien d'autres semblables, a sa place marquée parmi les représentants actuels du sentiment religieux, dans sa plus grande généralité. Il peut être hérétique au premier chef, — l'hérésie et le sentiment religieux ne s'excluent en aucune façon — on peut, d'un certain point de vue, lui refuser le titre de chrétien ; mais à coup sûr il n'est pas impie. C'est tout justement le contraii^e de Béranger. Béranger est plus impie qu'hérétique. Son déisme étroit est un fragment de religion orthodoxe. D croit en Dieu; il en prouve l'existence par un argument cher aux docteurs :

Le nid n'a pas créé l'oiseau.

Le principal attribut de son Dieu est la bienveillance. Il faut avoir confiance en lui et jouir des biens de la vie, en levant les yeux vers le monde invisible,

Où pour toujours nous nous réunissons.

Voilà pour un chansonnier un symbole assez cor-

rect, quoique fort incomplet ; mais cette rectitude de croyances n'implique pas le moins du monde la présence et l'activité du sentiment religieux. Je ne dirai pas que Déranger en fût totalement dépourvu. Ce qu'il en avait a pu se développer, l'âge aidant, surtout sous forme de reconnaissance attendrie. Toutefois il n'en a jamais eu de quoi le gêner, et sa reconnaissance elle-même a je ne sais quel air dégagé, qu'on trouvera médiocrement religieux :

Quand je pense à Dieu, je souris.

Son orthodoxie relative a pu d'ailleurs s'associer avec la licence illimitée et le vulgaire libertinage de l'imagination, étrange association, qui a persisté jusque dans sa vieillesse, et dont on ne voit pas qu'il ait jamais soupçonné le scandale. On ne saurait être moins mystique que Béranger. Le sens de l'adoration lui est étranger. Son Dieu est un de ses convives. On lui porte des toasts bachiques. D ressemble parfois aux héroïnes que le poëte invite à ses débauches imaginaires. On le prie aussi de jurer, et il s'en acquitte avec une désinvolture suprême : qu'on se rappelle la chanson du Bon Dieu, mordante, spirituelle entre toutes, mais d'un tel cynisme qu'on pardonnerait plus aisément au poëte la vulgarité et la platitude.

La conscience de M. Renan se soulève à la seule pensée des profanations d'un tel culte.

Ce Dieu de guinguette et de gens attablés, à qui l'on frappe sur l'épaule, qu'on traite en camarade, en bon vivant, m'irrite comme une usurpation de titre de noblesse. Non, ils ne peuvent te connaître, être saint que l'on n'entrevit jamais que dans la sérénité d'un cœur pur. Tu n'appartiens qu'à nous qui savons te chercher. Les blasphèmes de l'homme de génie doivent plus te plaire que le vulgaire hommage de la gaieté satisfaite. L'athée est bien plutôt celui qui te méconnaît à ce point que celui qui te nie. Le désespoir de Lucrèce et de Byron fut plus selon ton cœur que cette confiance effrontée de l'optimisme superficiel qui t'insulte en te bénissant.

L'histoire notera comme un des traits les plus curieux de notre vie morale actuelle que récrivain de ce siècle qui a le plus énergiquement protesté contre le Dieu des bonnes gens, qui a repoussé le plus loin de lui la honte de ce culte trop populaire, est celui-là même qui a écrit la Vie de Jésus, La France, que je sache, ne manque pas absolument de moralistes croyants, de critiques sincèrement chrétiens; les strophes du chansonnier les ont, sans doute, affligés et scandalisés ; mais ils ont laissé au plus fameux des hérétiques modernes Thonneur de la flétrissure imprimée souverainement sur le front de ce Dieu de guinguette. M. Renan passera aux yeux de la postérité pour le vengeur de la religion outragée par le poëte le plus national de la France.

Ainsi à tous égards le contraste semble frappant

entre ces deux natures. Il importe d'autant plus de

le signaler qu'aux yeux de M. Renan Déranger n'est

qu'un type, et qu'en protestant contre lui, il entend

protester contre l'esprit français en général.

A lïndignation que me causa l'idée d'une confraternité religieuse avec ceux qui adorent de la sorte, dit-il en parlant de sa première lecture de Béranger, se mêla l'idée de ce qu'il y a de fatalement limité dans les manières de voir et de sentir de la France. L'incurable médiocrité religieuse de ce grand pays, orthodoxe jusque dans sa gaieté, me fut révélée, et le Dieu des bonnes gens m'apparut comme l'éternel Dieu gaulois contre lequel lutterait en vain toute tentative de philosophie et de religion épurée.

Il faut lire toute la fin de l'article. Jamais peutêtre l'ironie n'a ruisselé en plus amère éloquence.

Ce n'est pas à nous, étranger et qui jugeons à distance, qu'il appartient de prononcer sur les conclusions de M. Renan. Laissons-lui l'entière responsabilité de l'éloquent réquisitoire qu'il a deux fois signé de son nom, une première fois en le publiant dans le Journal des Débats, une seconde fois, et après dix ans d'intervalle, en le reproduisant dans un volume dont tous les articles doivent avoir à ses yeux une particulière importance. Notre seul désir est de saisir la véritable portée et la signification historique de ce contraste si énergiquement accusé par M. Renan lui-même.

Il est grand, sans aucun doute, et bien loin de vouloir l'atténuer, nous avons cherché à le présenter

:î06 études littéraires

dans tout son jour. Et cependant, en écrivant les pages qui précèdent, nous nous demandions s'il est aussi grand en réalité qu'en apparence, et si M. Renan, dans l'indignation de sa colère, ne l'a pas exagéré. Assurément ce n'est point un accident ordinaire que la vogue d'un poète qui tourne en dérision perpétuelle les croyances de ceux qui le lisent ou le chantent. Ecrire le Fils du pape ou le Mariage du pape, et devenir le poète national d'un pays tel que la France, fille aînée de l'église, voilà qui est remarquable. Que sera-ce si on y ajoute les chansons du Bon Dieu, des Clefs du Paradis, des Deux sœurs de charité^ etc. ? Toutefois il faut tenir compte de l'excitation de luttes politiques où le clergé joua un rôle fait pour provoquer les passions, ainsi que de la liberté de propos acclimatée en France dès le temps des anciens trouvères. Il n'est pas de pays où il soit plus pardonné aux licences de la parole. Est-ce aller trop loin que de leur faire une part considérable, et de voir dans Béranger un épicurien satirique, dont l'esprit juste, ferme et court, se débarrasse de tout ce dont il ne comprend pas immédiatement le sens et l'utilité, qui prend la vie avec ses jouissances et ses biens, qui croit en Dieu moins par un ardent besoin de cœur que pour en avoir promptement fini avec de fatigants problèmes — solution commode, qu'on inventerait si elle n'existait pas — et qui, sans calcul, ayant une morale facile, a un Dieu qui n'est

pas trop exigeant ? A le prendre ainsi, on se demande s'il vaut beaucoup moins que la moyenne des hommes, et si la France est impardonnable de Tavoir applaudi.

On dira peut-être que les peuples ont coutume d'être difficiles dans le choix de leurs élus, et qu'ils ne pratiquent guère cette hypocrisie de se faire plus mauvais qu'ils ne sont. On peut lire et goûter, les poètes grivois ; mais on ne leur donne que des éloges furtifs et ils jouissent d'une faveur clandestine. Un sentiment de naturelle pudeur avertit le peuple ; il sent que les souillures des renommées qu'il élève sur le pavois lui seront justement imputées, et l'homme licencieux a peu de chances de devenir poète national. Là est, je l'avoue, le côté grave de la popularité de Béranger. Pour l'acclamer si hautement, la France a dû manquer de cet instinct de pudeur. Toutefois la question est peut-être plus complexe qu'il ne paraît. France, 'popularité^ poète national : grands mots, dont le sens est élastique. Ces pays à forte centralisation sont un théâtre tout préparé pour les surprises et les entraînements. Tous les succès, grands ou petits, y soulèvent des flots de poussière, qui les grossissent à l'œil ébloui. Béranger est-il populaire en France comme Uhland en Allemagne? Entend-on les paysans, réunis le soir devant les portes des maisons, entonner ses refrains? Je connais mal les campagnes de France ; mais je parie-

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rais que non. Se fîgure-t-on de vrais campagnards chantant la Gaudriole, le Petit homme gins, la Grand* mère, même le Grenier? Selon M. Renan, la popularité de Béranger est une popularité bourgeoise. Ce mot qu'il emploie sans cesse n'a peut-être pas de signification précise pour quelques-uns de ses lecteurs, et j'avoue que je suis du nombre. Béranger me semble devoir être populaire sur la place publique, dans la rue, au cabaret, dans l'atelier, dans l'arrière-boutique, surtout dans l'arrièreboutique du faubourg; mais il ne doit l'être réellement ni dans les salons ni au village. Pour les esprits fins et cultivés, il manque de délicatesse dans l'imagination ; pour l'homme des champs, il manque de naïveté. Il est peut-être moins le poète de la nation que celui d'une classe, classe nombreuse, il est vrai, puissante, respectable, mais qui plus que toute autre subit les inconvénients d'une position où s'associe à une demi-culture, une ambition remuante et peu mesurée.

Les recueils qu'on a publiés depuis quelques années des chansons populaires de la France me confirment dans cette opinion. Ceux qui viennent de la rue, la Muse pariétaire et la Muise foraine, trahissent à chaque page l'influence de Béranger. C'est sa poésie en gros sous. Ceux qui viennent des champs sont d'un tout autre caractère. Je ne trouve

presque rien de commun entre les refrains de Béranger et les chants du village.

n y a, on ne le sait pas assez, il y a en France une poésie populaire, originale et naïve. Je me suis dit quelquefois que ce serait un beau rôle pour un artiste patient que de la traduire dans une langue plus cultivée. Un rôle! expliquons-nous; celui qui s'en ferait un rôle serait sûr d'y échouer. Quiconque a pour devise comme Béranger : « Je suis du peuple », ne l'est qu'à moitié. Il faudrait pour en rendre l'accent naïf quelque vrai poëte, enfant du peuple sans avoir besoin de le dire, qui au collège de France n'aurait point oublié son patois, qu'on aurait vu quelquefois distrait dans les salons, rêvant à sa chaumière. Cette œuvre se fera ; et je me demande si Béranger, tout incapable qu'il était de l'entreprendre, ne l'a pas entrevue un instant. Vers 1830, lorsque son rôle politique commence à décliner et que, incertain de sa voie, il essaie plus d'un mode nouveau, on le surprend à écrire, à côté de chansons philosophiques et sociales, quelques-uns des couplets où il s'est le plus rapproché de la véritable poésie populaire. Les Souvenirs du peuple et le Vieux caporal datent de cette époque. La première de ces chansons est d'une simplicité trop savante pour le paysan. Elle rend bien la vie du peuple, mais dans un tableau fait pour être senti surtout par les

imaginations cultivées. La seconde doit avoir pénétré davantage ; il ne se peut pas que de nombreux conscrits ne l'aient apprise et que par l'armée elle n'ait atteint le vrai peuple. Elle me semble aussi belle que simple et touchante. Peut-être « les frais appas dénichés dans les bois », jurent-ils dans la bouche de ce vieux grognard ; c'est le seul manque de simplicité qui m'y ait frappé. D'ailleurs, point de chauvinisme, mais le sentiment juste et profond de la vie militaire. Tout le livre de Vigny vaut-il cette seule chanson ? Cette fois du moins Béranger a été naïf, et malgré la petitesse du cadre il a touché au grand art.

Cette chanson me fait l'effet d'une passerelle jetée sur l'abîme qui sépare en France la poésie populaire de celle des lettrés. Elle suffirait pour recommander Béranger à l'indulgence de M. Renan. M. Renan ne fait-il pas aussi sa pointe du côté du peuple ? Longtemps il s'est retranché dans un quant à soi dédaigneux. Il n'écrivait que pour quelques esprits d'élite. Maintenant il multiplie les éditions populaires de sa Vie de Jésus, et nous allons la voir paraître enrichie d'illustrations. Il a dû hésiter longtemps avant d'entrer dans cette voie. Plusieurs l'en blâment, et il comprendra qu'on ne soit pas sans crainte en voyant un livre tel que la Vie de Jésus tomber en tant de mains. Mais pour lui-même, il ne peut que gagner à se rapprocher du peuple. Voici bien des années

déjà que l'art et la poésie, sentant la foule les abandonner, recherchent les sanctuaires pratiqués des initiés. Ils s'y raffinent à l'excès, et l'on peut prévoii* le moment où le sens des nuances aura fait perdre à la poésie française celui des couleurs. M. Renan a ressenti cette influence. Quelques-uns des défauts qu'on lui a reprochés tiennent aux recherches aristocratiques de ses débuts. Du côté de la finesse, il a acquis tout ce qui peut s'acquérir. Seul l'instinct populaire, avec lequel les hommes vraiment supérieurs ont toujours de secrètes intelligences, peut devenir pour lui un maître utile en donnant à sa plume si déliée une touche toujours ferme et en le maintenant dans la grande ligne de la simplicité.

Je viens de découvrir un trait commun entre M. Renan et Béranger; il lui dispute la popularité, il court sur ses brisées. Qui sait? peut-être Béranger lui a-t-il préparé le terrain? Combien d'hommes, dégoûtés par le chansonnier du Dieu que leur annoncent les prêtres, se sont-ils jetés avidement sur sa Vie de Jésus comme sur une satire de plus ! Il se pourrait aussi que quelques âmes, lasses de ne plus prier, aient trouvé dans le sentiment religieux qui l'inspire quelque rafraîchissement d'imagination. On parle de conversions opérées par M. Renan. Quoi qu'il en soit, je crois entrevoir une seconde ressemblance entre lui et le chansonnier. La distance qui les sépare est grande; mais elle est mesurable et franchissable.

Ils se meuvent aux deux extrémités d'une Hgne continue, et l'on peut passer de l'un à l'autre. Qu'est-ce que M. Renan reproche par dessus tout à Béranger? Ce qu'il appelle la gaucherie de l'esprit français en présence de l'infini. Si ce n'est que cela, il s'y fera, lui ou ses successeurs. La maladresse souvent est inexpérience. Vainement M. Renan le déclare fermé à toute nuance un peu déliée. S'il l'est, c'est que la vie est trop courte. Vingt ou trente ans d'école, dix ans de réflexion consciente et de progrès spontané, dix ans où l'on est soi-même, dix ans encore où l'on vit de ses restes en attendant l'inévitable déclin: voilà, pour les heureux, le bilan de la vie humaine. Au lieu d'une vie, mettez-en deux ou trois, et la distance qui sépare Béranger de M. Renan sera franchie à moitié. Les traces de progrès abondent chez Béranger. Comptez-vous pour rien son précoce désenchantement? S'il n'en a pas profité pour commencer une nouvelle carrière, c'est que l'âge était venu ; mais son point d'arrivée sera pour d'autres un point de départ. Ses successeurs seront moins assidus à l'autel de la gloire. Ils commenceront à comprendre que la liberté ne consiste pas uniquement à narguer les rois et à médire des prêtres. Comptez-vous pour rien le dégoût qui le prit, lui aussi, de la brutale voix du tambour et des alignements au cordeau ? N'a-t-il pas fini par rendre hommage à la vraie originalité ?

Combien de temps une pensée, Vierge obscure, attend son époux I...

Comptez-vous aussi pour rien ces refrains gracieux qui, mêlés aux refrains satiriques, ont fait pénétrer dans la mansarde de l'ouvrier la poésie de la sensibilité? Faut-il enfin compter pour rien cette passerelle jetée un jour jusque sur la rive de la poésie populaire, où habite Tart naïf? Prolongez la ligne, et vous verrez s'approcher le terme où Déranger et M. Renan pourront, sinon se tendre la main, au moins se saluer à distance.

L'histoire de l'esprit français semble confirmer ce présage. Le positivisme de l'imagination, si on peut appeler ainsi l'erreur de Béranger, date de loin. Le XVne siècle, si délicat qu'il fût, n'y a pas peu contribué. N'est-ce pas lui qui a tari les grandes sources ? Le XVnie siècle en a vu l'apogée. Voltaire eut l'esprit vif et sec, l'imagination mobile, fiévreuse et pauvre. Sauf le cabaret, son Dieu ressemble fort à celui des bonnes gens. Cependant le remède naquit de l'excès même du mal. Une réaction se prononça ; la race des rêveurs, qu'on pouvait croire éteinte, reparut tout à coup. On eut Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, puis Chateaubriand, qui annonçait Lamailine. Il n'est pas douteux que les deux derniers n'aient récemment agi sur le tempérament poétique et religieux de la France. Au fond subsiste toujours l'esprit de Voltaire, qui revit dans Béran-

ger. Mais Béranger est déjà moins sec que Voltaire. Il y a de l'exaltation dans son patriotisme ; il a le tour lyrique, il a aussi la poésie des champs, toute une veine d'idylle inconnue au patriarche de Ferney. Ne serait-ce point que Chateaubriand aurait déteint sur lui? Quelques gouttes de son ambroisie dorée, liqueur assoupissante, ont coloré le filet de poésie où s'abreuva la jeunesse de Béranger. M. Renan n'y versera-t-il pas à son tour, pour les neveux du chansonnier, quelques gouttes de son élixir excitant, à la forte senteur aromatique. Esprit bien autrement original que ne le fut Chateaubriand, penseur bien plus fécond, pourquoi n'aurait-il pas, et dans une plus grande mesure, la même fortune? C'est ainsi que procède l'histoire, par mélanges successifs. Elle ne multiplie les contrastes que pour se donner le plaisir des conciliations. Avant que la génération présente soit écoulée, la France comptera plus d'un écrivain qui aura réalisé tant bien que mal l'alliance impossible de l'esprit positif de Béranger et de l'idéalisme de M. Renan.

Ce sera un progrès, et un progrès de plus de portée que la pauvre restauration religieuse, solennelle et puérile, tentée par Chateaubriand. Il n'y a que l'aveuglement de l'esprit de parti qui puisse ne pas voir ce que vaut l'idéalisme de M. Renan dans la patrie du Dieu des bonnes gens. Mais on se demande si cette aUiance, même répétée, suffira pour donner

tort à M. Renan et sauver la France de la médiocrité religieuse où il la condamne. J'ai des doutes à ce sujet, et ces doutes (je prie M. Renan de me le pardonner) proviennent de ce que je crois voir encore trop de ressemblance entre lui et le chansonnier. Béranger tient à être du peuple ; M. Renan est pour les raffinés. Il raffine jusqu'au mot de raffinement. Il en fait un synonyme d'élévation et de délicatesse. Nul doute que dans les choses de la religion on ne puisse distinguer aussi entre délicatesse et grossièreté. La grossièreté, c'est l'égoïsme, auquel il faut échapper. Toutefois, la simple déhcatesse parle moins de raffinement. Ces mots eux-mêmes, raffinement, gaucherie, nuance déliée, sont de ceux qu'ignore le sentiment religieux dans sa pureté. Les âmes tout à fait religieuses sont délicates sans le dire, sans même le savoir. Se mesurant à l'idéal de perfection qu'elles ne cessent de poursuivre, elles ont moins le sentiment de leur distinction que celui de l'alliage impur dont elles sentent toujours la souillure. Jésus, que je sache, n'a jamais fait parade de raffinement, non plus que de popularité. En outre, le sens religieux a besoin de se mêler à tout pour ne pas se corrompre. Il lui faut des applications opposées et qui se complètent dans leur diversité. On le voit se modifier selon les natures. Chez les âmes méditatives, il verse volontiers du côté de l'art : Dieu est ce qu'il y a de plus élevé, disent-elles.

et le meilleur emploi de la vie est de le contempler dans rinfmi. Chez les hommes d'action, il incline plutôt du côté de la morale : Dieu est le maître, disent-ils, et le but de la vie est de faire sa volonté. Yoilà, non les seules, mais les deux plus grandes voies ouvertes à l'esprit religieux. Les contemplateurs, les amants de l'art idéal, les théosophes, les mystiques de toute nature, suivent l'une ; l'autre est celle des apôtres ardents, des réformateurs d'ordres et d'églises, des sévères directeurs de consciences. Les premiers empêchent que l'esprit religieux ne se rétrécisse; c'est par eux qu'au risque d'enfanter plus d'une hérésie et de courir plus d'un hasai^d il s'associe aux progrès de l'intelligence ; les seconds le réalisent sur la terre en œuvres toujours imparfaites et pourtant fécondes. Abandonnez à euxmêmes l'un ou l'autre de ces deux groupes, et la religion s'égarera en spéculations stériles ou dégénérera en fanatisme étroit. Or si d'un côté on voit clairement qu'il se fait en France un travail qui tend à idéaliser le sens religieux, on ne voit pas qu'il s'en fasse un autre, parallèle et correspondant, (^ui tende à l'enrichir d'une nouvelle sève morale. Une masse ignorante, plus ou moins docile entre les mains du prêtre, riche d'heureux instincts naturels, mais qui n'est pas encore arrivée à la vie religieuse spontanée, voilà le fond du tableau ; sur le premier plan s'agite un groupe remuant, au milieu

duquel chante Béranger, applaudi par la foule des esprits positifs et dégagés, tandis que M. Renan, entouré d'idéalistes au génie raffiné, médite à l'écart sur le sens de la vie. Mais où sera la voix austère et puissaHte, capable de se faire entendre des uns et des autres, qui leur prêchera à tous la loi pratique de l'obéissance ? Cette voix, la France l'a connue jadis. N'était-ce pas celle des vieux Huguenots? Mais il lui a déplu de l'entendre, et elle les a rejetés de son sein. C'est pourquoi elle flotte aujourd'hui entre Béranger et M. Renan.

D semble difficile d'espérer une régénération religieuse de la France tant que quelque grande école n'y représentera pas efficacement la puissance morale du sentiment religieux. Mais comment une école semblable pourrait-elle s'y former, et où se recrutera-t-elle ? Les protestants disséminés sur quelques points de la France sont-ils de force à reprendre l'œuvre de leurs ancêtres et à le faire sans anachronisme, en la transformant selon l'esprit des temps actuels ? Et le fussent-ils, la France sera-t-elle plus disposée à les entendre? A leur défaut, les catholiques libéraux accompliront-ils cette œuvre urgente ? Les questions se pressent et avec elles les doutes. L'avenir répondra. Nous n'avons pour asseoir nos prévisions que le seul passé, et quand on l'étudié, on a peine quelquefois à se défendre de l'idée que la France a été choisie pour tenter à ses

risques et périls une dangereuse expérience. Les familles humaines sont nombreuses. Chacune suit sa voie et remplit sa mission. Peut-être est-il bon, en vue du but qu'elles poursuivent sans le connaître, que le sentiment religieux se partage inégalement entre elles, aussi bien que les autres dons, et qu'il y ait quelque part un peuple spirituel et brillant, l'un des mieux doués de la terre, qui n'en retienne que le moins possible et qui, déchargé de ce lest, tente, pour l'instruction de tous, la carrière du progrès et l'épreuve âécisive de l'expérience.

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