‹ Études littérairesChapitre 11 sur 38 · LE MARQUIS · texte numérisé non relu

LE MARQUIS

Qui doute de cela, sieur Boursault?

BOURSAULT

Moi, peul-être* Qui sais rendre justice et qui crois m'y connaître. Il ne faut pas avoir l'esprit fort délicat , Pour nommer l'un fripon, appeler l'autre fat. Qu'a-t-il fait jusqu'ici qu'exciter des murmures? Insulter des auteurs et rimer des injures.^ Quelle honteuse gloire et quel plaisir brutal De ne pouvoir bien faire à moins de faire mal î A quel homme d'honneur a-t-il vu sa manie? Qui jamais à médire a borné son génie? Quand d'un si grand génie on a l'esprit doué, Sur la même matière est-on toujours cloué? A la satire seule est- il beau qu'on s'amuse? Et n'en peut-on sortir sans égarer sa muse?

Telle est l'inspiration principale de la comédie de Boursault. Il s'y mêle bien certaines critiques littéraires, les unes

très frivoles, les autres assez sérieuses, critiques de détail j qui eussent été à leur place dans quelque brochure intitulée j Remarques, Jugements j Observations, mwdini l'usage du temps, ! mais qui sont terriblement languissantes à la scène. BoileaU; \ dans la satire du Repas ridicule, a-t-il eu raison de faire | figurer M^ /on^ cordon cV alouettes pressées? ^\diiY^Q-\.-o\\ &q?> \ alouettes en été? N'est-ce pas la saison où elles couvent? . Grandes questions que le chevalier traite en expert et dont i Boileau, suivant lui, aurait dû tenir compte, puisqu'il place \ son repas au mois de juin. Croirait-on qu'une critique de \ celte force fit grand bruit dans le monde littéraire du temps, | que Boileau prit la peine d'y répondre, et que les commen- i tateurs de l'ancienne école, les Saint-Marc, les Saint-Surin, j n'hésitèrent pas à la discuter? Saint-Marc, pour n'en citer { qu'un seul, affirme que la faute, si faute il y a, est imputable au fat qui a donné le repas ou au cuisinier Mignot qui ' l'a préparé ; le poète est hors de cause. C'est ainsi , dit-il , j que Boileau lui-même se justifiait. Saint-Marc ajoute pour- : tant, car l'honnête scoliaste a ses scrupules en matière si grave : « Au fond, l'auteur aurait peut-être changé cet endroit, si ses ennemis ne s'étaient pas si fort applaudis de | cette critique. »

Une critique .plus sérieuse est celle qui concerne le Dis- \

cours au Roi. On connaît ce passage où Boileau déclare que, |

nourrisson à peine sevré des Muses, il ne chantera pas \ Louis XIV avant d'être plus sûr de ses forces. En attendant, ajoute le poète, je m'exerce sur de moindres sujets,

Et, tandis que ton bras, des peuples redouté, Va, la foudre à la main, rétablir l'équité El relient l«s mécbants pur la peur des supplices, Moi, la plume à la main, je gourmande les vices.

Le chevalier de la comédie trouve là une image singulière. Qu'est-ce que ce bras dont parle Boileau ? Peul-on dire qu'un bras va la foudre à la main ? Est-ce une hardiesse poétique? est-ce une faute de langage? Le marquis, tout disposé d'abord à blâmer l'étrange figure quand il ignore qu'elle est de Boileau, fait subitement volte-face dès qu'il apprend que son idole est sur la sellette. Le chevalier, au contraire, en homme qui venge ses amis des sévérités de l'aristarque, prolonge à plaisir la discussion. C'est Emilie, la sage et bienveillante Emilie, qui clôt le débat en ces termes :

Pour moi^ je ne dis oui ni non.

Je condamne avec peine et sans peine j'admire. Peut-être est-ce bien dit, mais il eût pu mieux dire, Et les vers dont on parle auraient moins d'embarras S'il eût mis la personne en la place du bras. Pour parler nettement, par exemple, on peut mettre ; Que , la foudre à la main, le roi peut tout soumettre. Par exemple, on peut dire, en parlant de son bras : Qu'il va lancer la foudre au milieu des combats. En parlant de lui-même, on peut dire avec grâce : Que, suivi de la foudre , il va punir l'audace. Mais dans cette occurrence un meilleur écrivain N'aurait pas dit qu'z</i bras va la foudre à la main.

Rien de tout cela n'est bien méchant, et Boileau n'aurait pas eu besoin d'un grand courage pour assister à la première représentation de la Satire des satires, comme Molière avait assisté à la première représentation du Portrait du peintre.

La comédie de Boursault avait été imprimée en 1669. Dixhuit ans plus tard, Boileau atteint d'une maladie assez grave avait été envoyé par son médecin aux bains de Bourbonl'Archambault. Il y était depuis un mois, fort attristé par moments, fort inquiet de ne pas guérir, quand il reçut une visite sur laquelle il ne comptait guère. On a souvent raconté

celte visite de Boarsault à Boileau; on a dit que Boursault, receveur des tailles à Montluçon , apprenant que Boileau se trouvait dans son voisinage et qu'il y manquait d'argent, s'empressa d'aller lui porter une bourse de deux cents louis. Cette version, accréditée par le récit du fils de Boursault, a été contestée par les frères Parfaict. Comment croire, disent-ils, que Boileau soit parti pour les eaux de Bourbon sans se munir des sommes nécessaires au voyage ? Et si la maladie l'a retenu plus longtemps qu'il n'avait pensé, comment admettre qu'il n'ait pas demandé de l'argent à Paris sans attendre la dernière heure? Laissons là ces détails, je veux dire ces misères ; le récit du fils de Boursault n'est qu'un document de seconde main , le raisonnement des frères Parfaict n'est qu'une chicane. Voici cette piquante image : Boursault chez Boileau aux bains de Bourhon-V ArchamhanUj tracée de la main même de l'auteur des Satires. On la trouve dans une leltre qu'il adresse de Bourbon à Racine le 19 août 1687 : « M. Boursault, que je croyais mon, me vint voir il y a cinq à six jours, et m'apparut le soir assez subitement. Il me dit qu'il s'était détourné de trois grandes lieues du chemin de Montluçon, où il allait, et oi^i il est habitué, pour avoir le bonheur de me saluer. Il me fit offre de toutes choses, d'argent, de commodités, de chevaux. Je lui répondis avec les mêmes honnêtetés, et voulus le retenir pour le lendemain à dîner, mais il me dit qu'il était obligé de s'en aller de grand matin : ainsi nous nous séparâmes amis à outrance \ » Une leitre écrite bien des années après complète pour nous ce renseigne-

' Voyez OEuvrcs de Boileau, avec un corninentaire par M. de Saint-Surin, t. IV, p. 90-91.

ment sur la réconciliation des poètes. Brossette écrit à Boileau, le 25 novembre 1701 : « On me mande la mort de M. Boursault arrivée au mois de septembre dernier. Il s'était réconcilié avec vous de fort bonne grâce, et voilà, je crois, un ami de moins •. »

A voir Boileau devenir si vite « l'ami à outrance » de Boursault, est-il permis de conjecturer qu'il n'avait pas attendu sa visite aux bains de Bourbon pour apprécier le talent et le caractère de ce galant homme ? Hélas ! non ; sur ce point, les preuves décisives nous manquent. Pendant de longues années, les nouvelles éditions des œuvres de Boileau ont continué de reproduire le trait satirique de 1663 (satire 111), aggravé d'une ironie plus vive encore en 1667 (satire IX) :

Puisque vous le voulez, je vais changer de style. Je le déclare donc : Quinault est un Virgile , Boursault comme un soleil en nos ans a paru...

C'est seulement après la visite de 1687 que le nom de Boursault disparut pour toujours des satires du poète. Boileau ne se souvenait de ses anciennes rigueurs que pour les effacer de nouveau dans ses conversations et dans ses lettres. C'est ainsi que le 1" avril 1700 il écrivait à Brossette : (( M. Boursault est, à mon sens, de tous les auteurs que j'ai critiqués, celui qui a le plus de mérite -. »

J'ai pourtant bien de la peine à croire que la préface de la Satire des satires et plusieurs des vers cités par nous tout à l'heure n'aient pas été comme un aguillon secret pour Boi-

' Correspondance entre Boileau Despréaux et Brossette, avocat au parlement de Lyon, publiée sur les manuscrits originaux par Auguste Laverdet. 1 vol., Paris, Techener, 1858, p. 95.

^ Correspondance de Boileau^ dans l'édition de Saint-Surin, t. IV, p, 359. — Lettre à Brossette.

6î UN POÈTE COMIQUE

leau. Une protestation si honnête, au nom de la morale, a dCi certainement l'obliger à réfléchir; elle a dû inquiéter cette conscience austère et lui faire concevoir un idéal plus élevé de son art. Dès cette date, en effet, notez ce point trop peu remarqué, plus de satires personnelles, plus d'injures, plus de violences. C'est le moment oii il se réconcilie avec Quinault, 011 il le compte, dit-il , « au rang de ses meilleurs amis, de ceux dont il estime le plus le cœur et l'esprit^ ». C'e.^t l'heure où apprenant que Chapelain, frappé d'apoplexie, est perdu sans retour, il en éprouve une affliction profonde. Madame de Sévigné est si frappée de sa douleur qu'elle écrit à sa fille : « Despréaux est attendri pour le pauvre Chapelain ; je lui dis qu'il est tendre en prose et cruel en vers^ ». Cruel en vers, non, il ne l'est plus; il se souvient des avertissements de Boursault. Ses dernières satires sont consacrées à des sujets de doctrine, à des thèses de principes, comme toute la série des Epitres. Même vigueur, même âpreté mordante , mais dans le domaine des idées pures; les cruautés meurtrières ont disparu.

Tels furent les rapports de Boursault avec les deux écrivains les plus redoutables de son temps. Engagé par l'étourderie de la jeunesse en des luttes imprudentes, berné, conspué, percé de coups dont un autre serait mort, il se relève, et sans nul ressentiment, toujours souriant, toujours plein de grâce, il finit par noyer ces querelles d'auteur dans le large courant de sa bonhomie cordiale. Victime (le (( la seule mauvaise action que Molière ait commise », iï n'en garde aucun souvenir, et quand le glorieux maître est

' Correspondance de Dolleau .. dans l'éditicn de Saint-Surin, t. IV, p. 91. — Lettre à Racine.

« Lettre du 1 5 décembre 1 G73.

enlevé h la scène, c'est lui qui exprime harmonieusement le deuil de la patrie. Attaqué par Boileau, il riposte; mais il riposte en sage, en moraliste ; il réussit à se faire entendre du fier censeur et l'oblige à devenir son ami, « nn ami à outrance ». Saint-Marc-Girardin, citantce poète oublié dans ses leçons sur La Fontaine, n'a-t-il pas eu mille fois raison de résumer ainsi son jugement : BoursauU a été tout h fait un homme d'esprit et un homme de cœur ?

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