‹ Études littérairesChapitre 13 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Boursault exempt de rancunes littéraires. — Ses railleries à l'adresse de Racine. — Boileau à la première de Britannicus. — Boursault romancier : Artémise et Polianie (1G70); le Marquis de Chavigmj (1670); le Prince de Condé (1675). — Les romans de Boursault ont-ils quelque fondement historique.^

Les gazettes que nous venons de parcourir appartiennent presque toutes aux années 1665 et 1666. C'est le centre même de la période batailleuse dans la vie de Boursault. En 1663, il a écrit le Portrait du peintre, et Molière s'est vengé de lui dans V Impromptu de Versailles; en 1667, il a reçu de Boileau un coup de pointe, et il a essayé de prendre sa revanche par la Satire des satires. Eh bien ! ce qui me frappe dans toutes ses missives de 1665 et des années suivantes, c'est qu'il n'y est jamais question ni de Molière ni de Boileau. Cependant l'occasion était belle. Soutenu par la faveur de tant de grands personnages, le correspondant de Condé, de la duchesse de Montpensier, de la duchesse d'Enghien, de M. de Fieubet, aurait bien pu se servir de ses journaux pour donner cours à ses rancunes littéraires. Non, il n'avait pas de rancunes. Vous chercheriez en vain dans ses premières lettres la moindre allusion aux violences de Molière, aux rigueurs de Boileau ; et plus tard, quand il prononcera leurs noms dans une autre série de lettres, ce sera pour glorifier leur génie et rendre hommage à leurs bonnes actions. Nul homme au dix-septième siècle n'a été moins entaché que

Boiirsault de ce vice ridicule et odieux appelé trissotinisme.

Aussi éprouve-t-on quelque surprise de renxontrer dans un de ses romans, daté à peu près de ce temps-là, des sentiments d'hostilité contre Racine, sentiments de parti pris, cela est manifeste, et qui ont l'air de s'adresser moins à Racine lui-même qu'à l'ami de l'auteur des satires. Nous avons quatre romans de Boiirsault : Artémise et Poliante, publié en 1670; le Marquis de Chavigvy, mis au jour la même année; le Prince de Condé, qui parut en 1675 , e fin une histoire espagnole en deux volumes. Ne pas croire ce quon voit, dont le Père Niceron n'indique pas la date et qu'on ne trouve aujourd'hui que dans l'édition du dixhuitième siècle *. Eh bien! de ces quatre romans, le premier en date renferme, on ne sait pourquoi, un préambule assez long, qui n'a aucun rapport avec le fond du sujet et qui est une sotte critique du Britannicus de Racine.

Artémise et Poliante, tel est le titre de ce roman. L'auteur vient d'assister à la première représentation de Britannicus, cette tragédie nouvelle de M. Racine annoncée avec tant d'enthousiasme par les amis du poète, que tous ceux « qui se mêlent d'écrire pour le théâtre en étaient menacés de mort violente ». Aussi, tous les auteurs attitrés, au lieu de se réunir comme d'ordinaire sur le banc formidable, s'étaient-ils dispersés de côté et d'autre, afin de mieux dissimuler la honte de leur déroute. Q^i'était-ce donc que ce banc formidable? Un banc de l'Hôtel de Bourgogne où les auteurs avaient coutume de se rassembler « pour décider souverainement des pièces de théâtre». Ce détail, que les historiens littéraires de nos jours, plus curieux que leurs aînés, ont

' Ne pas croire ce qu'on voit, histoire espagnole, par feu M. Boirsault. Paris, 1739.

recueilli avec soin, c'est Boursault qui nous le fournit. Banc formidable, en effet : que de jalousies assises là côte à côte ! que de haines rangées en bataille! que de batteries d'engins meurtriers chargés jusqu'à la gueule! C'est de cette batterie que les épigrammes éclatent et que sont lancés les arrêts de mort! Or ce jour-là, le 11 décembre 1669, le banc formidable était désert, tant MM. les auteurs avaient craint d'être frappés en pleine poitrine et de tomber morts coram populo, « Pour moi, dit Boursault, qui me suis autrefois mêlé d'écrire pour le théâtre, mais si peu que par bonheur il n'y a personne qui s'en souvienne, je ne laissais pas d'appréhender comme les autres, et dans le dessein de mourir d'une plus honnête mort que ceux qui seraient obligés de s'aller pendre, je m'étais mis dans le parterre pour avoir l'honneur de me faire étouffer par la foule. » Mais il paraît que le parterre n'était guère mieux garni que le banc formidable. Un spectacle sanglant faisait à l'Hôtel de Bourgogne une concurrence redoutable. Certain marquis de Courboyer, dont le procès avait passionné Paris, subissait le dernier supplice. Or, tous les marchands de la rue Saint-Denis, si exacts ordinairement aux premières représentations de l'Hôtel de Bourgogne, avaient donné cette fois la préférence à la place de Grève. « Je me trouvai si à mon aise, ajoute Boursault, que j'étais résolu de prier M. de Corneille, que j'aperçus tout seul dans une loge, d'avoir la bonté de se précipiter sur moi, au moment que l'envie de se désespérer le voudrait prendre. »

Ces froides plaisanteries ont du moins le mérite de nous montrer quelles espérances enthousiastes précédèrent l'apparition de Britannicus. C'est une indication qui ne manque pas d'intérêt pour l'histoire Httéraire. J'en dirai autant de ce

qui concerne l'attitude de Boileau en cette glorieuse journée. On a beau connaître l'amitié de Boileau et de Racine , on a beau se rappeler que Boileau, le rude censeur des sots livres, avait des admirations d'artiste pour le génie et qu'il salua d'applaudissements les débuts de ses grands contemporains encore inconnus ou contestés, il y a plaisir à le voir prendre si vivement parti pour Britannicus , s'associer si complètement aux inspirations de l'auteur et aux émotions du public, se montrer tour à tour étonné, ravi, — car c'est tout cela qui nous est donné en spectacle, même dans cette caricature crayonnée par Boursault :

((M. D... (évidemment M. Despréaux), admirateur de tous les nobles vers de M. Racine, fit tout ce qu'un véritable ami d'auteur peut faire pour contribuer au succès de son ouvrage, et n'eut pas la patience d'attendre qu'on le commençât, pour avoir la joie de l'applaudir. Son visage qui, à un besoin , passerait pour le répertoire du caractère des passions, épousait toutes celles de la pièce l'une après l'autre, et se transformait comme un caméléon à mesure que les acteurs débitaient leurs rôles : surtout le jeune Britannicus, qui avait quitté la bavette depuis peu, et qui lui semblait élevé dans la crainte de Jupiter Capitolin, le touchait si fort, que le bonheur dont apparemment il devait bientôt jouir l'ayant fait rire, le récit qu'on vient faire de sa mort le fit pleurer ; et je ne sais rien de plus obligeant que d'avoir à point nommé un fonds de joie et un fonds de tristesse au très humble service de M. Racine. »

Mauvaise caricature, encore une fois, et cependant image précieuse à conserver, puisqu'elle nous fait voir la part que

Boileau a prise aux premières victoires de son ami. Voilà bien l'homme qui a composé des strophes si aimables à propos de V Ecole des femmes et qui a écrit toute une dissertation à la louange de Joconde. Bien plus, lorsque Boileau, sept ans plus tard, écrira l'épître à Racine au sujet de la chute de Phèdre (1677), sa première pensée sera de lui rappeler ses jeunes chefs d'œuvre, Andromaque, Britannicus, préparant le triomphe àUphigénie; et cette sympathie ardente, dont Boursault veut se moquer, ce « fonds de joie et ce fonds de tristesse » dont Boursault essaye de faire une peinture ridicule , l'ami de Racine les reproduira de nouveau en écrivant ces nobles vers :

Que tu sais bien, Racine, à l'aide d'un acteur, Émouvoir, étonner, ravir un spectateur!

C'est ainsi que les pages les plus rebattues des grandes œuvres reprennent un caractère de vie et de vérité naïve quand on les replace dans leur milieu. Voilà Boursault, le Boursault de 1670, le Boursault d'Artémise et Poliante, qui nous aide, par ses railleries même, à mieux apprécier Boileau !

On voit que dans ce premier roman de Boursault , c'est surtout l'histoire littéraire qui nous attire. Je dois dire pourtant que le roman lui-même ne manque pas d'un certain charme. Vous n'y trouverez aucune des fadeurs de mademoiselle de Scudéri, quoique Boursault, dans sa première jeunesse, ait été, comme Boileau lui-même, un admirateur du Grand Cyrus et de Clélie. C'est plutôt le genre de la Princesse de C lèves : beaucoup de grâce, beaucoup de passion, et, sous la douceur trop molle, sous l'élégance trop uniforme du langage, un sentiment très vif de la réalité. Boursault

affirme en effet qu'Artémise et Poliante est une histoire de son temps. La grande dame qui l'avait prié à souper le soir de la première représentation de Britannicus en avait écrit une douzaine de pages qu'elle lui communiqua ce soir-là même avec des mémoires pour l'achever , s'il voulait bien en prendre la peine. II lut ce commencement de l'histoire, qui le charma. Il y sentait bien une main de femme et a des beautés confuses », mais il ne laissait pas d'y trouver son compte, et il espéra que les autres y trouveraient le leur, si celte confusion disparaissait. Aussitôt il se mit à l'œuvre, changea seulement les noms des personnages, car la noble dame les avait hardimen t conservés, et se garda bien d'altérer en quoi que ce soit la vérité des incidents.

C'étaient, notez ce point, quelques-uns des plus grands noms du royaume. Deux personnages, « tous deux de naissance à marcher immédiatement après les princes du sang, tous deux considérés par l'auguste mère de Louis XIV qui était aiors régente, et qui passaient tous deux pour les plus vaillants hommes de leur temps », se trouvèrent divisés par la guerre de la Fronde. Ils s'étaient vus de si près sur les champs de bataille qu'ils avaient conçu l'un pour l'autre une singulière estime. Dès que la paix les rapprocha, cette e-t me profonde se changea en une tendre amitié. Ces deux illustres personnages, dont le nom est inscrit sans doute dans les Mémoires de Saint-Simon, Boursaull les appelle Coridon et Poliante. La iemme de Coridon, l'aimable Artémise , accoucha bientôt d'une fille qui reçut le nom de sa mère, et la même nuit, à la même heure, la belle Uranie, femme de Poliante, donna le jour à un (ils, qui fut appelé comme son père. Poliante et Artémise , voilà les deux héros de cette romanesque histoire. Destinés l'un à l'autre par l'allèction

qui unil leurs parents, les deux enfants grandissent ensemble et s'accoutument à s'aimer. Des impressions naïves et pures se gravent dans ces jeunes âmes :

...Crescent illae, crescetis , ainores !

Les années s'écoulent au milieu de ces suaves tendresses; voici l'heure où il faut séparer Artémise et Poliante pour qu'ils achèvent leur éducation. Poliante est envoyé au collège de la Flèche, Artémise est confiée à sa tante, abbesse du couvent de ***. Commentées débuts si simples, si simplement tranquilles et doux, sont-ils subitement troublés? Gomment Artémise s'imagine-t-elle que Poliante l'oublie, que Poliante l'abandonne? C'est ce qu'il faut lire dans le récit deBuursault. Naïfs incidents qui amènent des scènes pathétiques : Artémise veut oublier aussi Poliante et se consacrer à Dieu. QaeWe ferveur soudaine! quelle exaltation ! quelle horreur du monde et de ses mensonges ! L'abbesse y est trompée comme Artémise elle-même, jusqu'au jour où Pohante, la mort dans l'âme , vient voir sa fiancée au couvent. A la vue du jeune genlilhomme dont elle se croit séparée à jamais, la religieuse s'évanouit; et lui, quand il l'aperçoit sous ce long voile, vêtue de cette robe de bure, derrière la grille du cloître, il tombe inanimé sur les dalles du parloir. Ce n'était là qu'une première épreuve. A peine rentrée dans le monde, Artémise inspire une grande passion à un des plus grands seigneurs de la cour, qui la recherche en mariage. Ce prince, que l'auteur appelle Clidamant, ne serait-ce pas le prince Henri-Jules de Bourbon, le fils du grand Condé? Cette pensée vient naturellement à l'esprit du lecteur, quand on voit Clidamant recevoir dans son château le père et la mère d'Artémise, et donnera la jeune (ille une fête si magni-

fiqiie. Le château est à dix lieues de Paris; on va y représenter la nouvelle tragédie de Corneille, Olhon, qui n'a encore été jouée qu'à Fontainebleau * . A voir cette fête splendide, ce superbe jardin, ces cascades, ces jets d'eau, ces grottes, toutes ces merveilles dont parlera Bossuet, qui donc ne penserait à Chantilly? Quoi qu'il en soit, Clidamant ou Condé, le prince ne réussit pas à se faire aimer d'Artémise. Il adresse alors sa demande au père d'Artémise, pensant « qu'il serait ravi de voir entrer sa fille dans une maison si considérable que la sienne » ; mais le père, comme la jeune fille, reste fidèle à Poliante et à la parole donnée; le prince est éconduit, c'est Poliante qui épouse Artémise.

Est-ce tout? Pas encore. Après le roman des jeunes amours, voici le roman du mariage. La guerre de 1667 vient d'éclater. Louis XIV passe la revue de ses armées dans les plaines d'Arras. Poliante, du sang dont il est, ne peut manquer à ce rendez-vous de la noblesse de France : comme tous les gentilshommes de son âge, il est allé prendre sa place dans le bataillon des volontaires. La Flandre est envahie, et la campagne s'ouvre par le siège de Tournay. Poliante s'y distingue au premier rang; mais quels sont ces deux cavaliers qui le suivent partout, la visière basse, et qui accourent à ses côtés dès qu'un danger le menace? Un jour, devant les murs de Courtray, au milieu de la canonnade, il a son cheval tué sous lui, et pendant qu'il cherche vainement à se débarrasser de ses arçons, des ennemis se précipitent pour le saisir; aussitôt le cavalier à la visière baissée arrive

1 Othon, représenté à Fontainebleau dans les derniers jours du mois de juillet 1664, ne fut donné à l'Hôtel de Bourgogne que le 5 ou 6 novembre de la même année. C'est dans l'intervalle de ces deux dates que Boursault, chroniqueur fidèle, à ce qu'il affirme, place la fête dont il est question ici.

bride abaltue, et, renversant d'un coup de feu le premier des assaillants, il met les autres en fuite. Devant Douai, devant Lille, mêmes aventures, mêmes prouesses des deux sauveurs, de l'un d'eux surtout, apparaissant toujours à point nommé pour protéger la vie du jeune gentilhomme et se replongeant dans la mêlée. Au siège de Lille , à l'assaut d'une demi-lune, les échelles ayant été plantées contre les remparts, Pohante est un des premiers à l'escalade. Le soldat mystérieux montait immédiatement après lui, quand une pierre énorme lancée du haut de la muraille le renverse parmi les morts qui jonchaient le fossé. Cette fois, c'est à Poliante de courir au secours de l'inconnu, sans s'inquiéter de son propre péril; il descend de l'échelle en toute hâte, saute dans le fossé , se penche vers ce dévoué compagnon d'armes et lui ôte son casque. Grand Dieu ! c'est Artémise. Par bonheur , elle n'est qu'étourdie du coup qu'elle a reçu , tant son armure est d'une trempe solide ; et tout est bien qui finit bien. Voilà un épisode du siège de Lille. Cette illustre matière, dit Boursault, appartient à l'histoire du plus grand monarque de l'Europe, a Ma plume n'étant pas assez fameuse pour l'entreprendre , je me contente d'en avoir détaché celle que je donne au public, où, malgré tout ce qu'il y a de surprenant, je n'ai rien mis qui ne soit aussi véritable que les victoires qui doivent éterniser l'année 1667. )>

Le Marquis de Chavigny, s'il faut en croire l'auteur, est encore une nouvelle historique, et une nouvelle qui se rapporte, comme Artémise et Poliante, à des événements contemporains. C'est l'histoire d'une femme, d'une veuve, victime d'un horrible forfait, et qui obtient du marquis de Chavigny la punition du coupable. La scène se passe à Candie; le marquis de Chavigny , grand seigneur français au service de

S8 IN POETE COMIQUt

la république de Venise, n'apparaît là que comme un justicier. Il vient de remettre sous l'obéissance de la république une ville voisine de Candie que les Turcs avaient prise par Tiraprudence du chef qui la commandait. Au moment où il s'établit en victorieux dans cette place , une femme en grand deuil, éplorée, éperdue, vient se jeter à ses genoux et lui demander justice. C'est une Française, la femme d'un gentilhomme de la cour de Louis XIV. Le marquis l'interroge , mais la belle veuve ne fait que sangloter, et le crime dont elle réclame le châtiment est si odieux qu'il lui serait impossible de le raconter elle-même. C'est sa sœur qui se charge de ce soin, tandis qu'elle se retire dans une pièce voisine, car ce récit fait en sa présence l'accablerait de confusion et de honte. Horrible histoire, en effet; résumée en quelques traits, débarrassée des longueurs, des incidents, des subtilités du récit, c'est un vrai mélodrame, un mélodrame qu'on est tout surpris de rencontrer au dix-septième siècle, et sons la plume de Boursault.

Une jeune fille, merveille de grâce et de beauté (l'auteur la nomme Bélise pour ne pas la trahir), après avoir attiré les hommages des plus brillants gentilshommes de la cour, a épousé un jeune seigneur nommé Agénor. Imaginez un paradis d'amour conjugal ; c'est la vie d'Agénoret de Bélise. Jamais on ne vit union plus heureuse. Celte félicité sans nuages ne devait pas empêcher un gentilhomme français d'entendre les appels de la gloire et de l'honneur. Il arriva bientôt que la Hongrie, menacée par les Turcs, appela tous les chrétiens h son secours. La France lui envoya une armée. Une foule de jeunes héros, le comte de Sault, le marquis de Ragny, le chevalier de Rohan, le duc de Bouillon, le marquis de Villeroy, le marquis de Castellane, le

marquis de Tréville, se joignirent au comte de la Feuillade et au marquis de Coligny, qui devaient commander les troupes françaises. (Ici, du moins, Boursault ne craint pas de citer les véritables noms.) Agénor partit avec eux. On sait l'histoire de cette expédition de 166/^. Français et Magyars, sous les ordres de Montecuculli, jetèrent l'armée du grand-vizir dans les eaux de la Raab '. Nos gentilshommes reviennent couverts de gloire, non pas tous, hélas! plus d'un manque à l'appel, et de ce nombre est le mari de Bélise. Voilà la pauvre veuve plongée dans le désespoir. Deux années s'écoulent, deux années d'abattement, de désolation, pendant lesquelles deux personnes sont seulement admises à la voir, sa sœur aînée, qui lui est comme une mère, et un ami d' Agénor, un de ses compagnons d'armes dans la guerre de Hongrie. Cet ami, nommé Léonce, paraît le plus dévoué, le plus discret, le plus respectueux des hommes; au fond, c'est un méchant et un traître. Circonvenue par ses perfidies doucereuses, Bélise fmit par consentir à une proposition qui dès le premier mot lui faisait horreur. La voilà remariée, et ce Léonce, qui semblait un amant si résigné, n'est pour elle qu'un abominable despote. Six mois après, Agénor revient en France; il n'était pas mort à la bataille de Raab, il était tombé aux mains d'un pacha qui l'avait emmené captif en Turquie. Dès qu'il apprend que sa femme est l'épouse de Léonce, il n'a plus qu'une idée en tête : tuer le faux ami, l'imposteur, le misérable qui lui a volé son trésor. Léonce a trom|]é Bélise pour l'amener à violer sa foi. La société n'a

' Voyez sur celte bataille de Raab, dont la monarchie ottomane ne s'est jamais relevée, une page mléressaiite de M. Edouard Sayous, le savant historien des Magyars : Histoire générale des Hongrois, Paris, Didier, 2 vol. in-8, t. IF, pa2;e 159. ,*''''Trr/i'--'^' ."'"''*-

pas de tribunal qui puisse faire justice d'une telle infamie. Il faut que le criminel meure de la main de celui qu'il a outragé. Agénor provoque Léonce en duel et le tue.

Voilà des scènes assez vives ; eh bien ! ce n'est que le prologue du drame. Le meurtrier de Léonce, poursuivi par la justice, se hâte de prendre la fuite, emmenant Bélise avec lui. Ils arrivent à Lyon, descendent jusqu'à Marseille, s'embarquent pour l'Italie et se rendent à Venise, où le fugitif espère regagner la faveur de Louis XIV en servant le doge contre les Turcs dans la guerre de Candie. Cependant, avant d'offrir son épée à la république, il a des comptes à régler à Constantinople. L'officier turc entre les mains duquel il est tombé à la journée de Raab est un homme généreux qui a conçu pour son prisonnier un sentiment d'amitié tout chevaleresque. Oliman-Pacha ne peut se passer d'Agénor, et c'est pour le garder auprès de lui qu'il met sa rançon à un prix inaccessible. A la longue pourtant, comme il le voit consumé de tristesse et en danger de mourir, il lui a permis de retourner en France pour y retrouver sa femme et se procurer l'argent de son rachat. Le gentilhomme français, esclave de sa parole, a vendu à la hâte tout ce qu'il pouvait vendre; il s'embarque donc pour Constantinople avant de rien conclure à Venise et va remettre à Oliman- Pacha le prix de sa délivrance. Le pacha et le gentilhomme se quittent avec des protestations d'éternelle amitié. Revenu à Venise, Agénor ne tarde point à gagner la faveur du conseil des Dix. Son nom , son courage , la part qu'il a prise à l'expédition de Hongrie, celle qu'il prend tous les jours dans l'île de Candie aux combats contre les Ottomans, le désignent pour les postes d'honneur. Il est chargé de garder un port qu'il vient d'enlever aux Turcs et que les Turcs veulent

reprendre. Attaqué par les ennemis, il les coule à fond ou les capture, si bien que la garnison électrisée porte aux nues le vainqueur des infidèles , le dompteur des barbares. La haine du Vénitien pour le Turc excite jusqu'à l'enthousiasme la sérieuse estime qu'inspire le commandant. Au milieu de ces cris de joie , hélas ! quelle douloureuse surprise pour le vainqueur ! au nombre des captifs se trouve son bienfaiteur, son ami , son frère Oliman-Pacha. Il essaye de lui rendre sa liberté , mais comment déjouer la surveillance haineuse des soldats vénitiens? Les stratagèmes qu'il emploie sont bien scabreux , bien coupables même , si coupables que le commandant acclamé la veille est accusé de trahison et condamné à mort. Déjà le chef qui le remplace fait dresser l'échafaud où l'infortuné doit périr. Ce chef est un homme abominable, un scélérat aussi lâche que féroce. Il a vu Bélise à Candie , il la convoite ; la condamnation d'Agénor est à ses yeux une circonstance propice qui va lui permettre d'assouvir sa passion. Ces préparatifs menaçants n'ont d'autre but que d'accélérer la visite de la malheureuse femme. Bélise arrive, elle supplie, elle implore un délai, elle rappelle les services de son mari, elle demande le temps de plaider sa cause, d'obtenir sa grâce auprès du gouvernement delà république. — Non, madame, non, votre mari va périr, à moins que vous ne le rachetiez. Plus sa vie vous est chère , plus le prix en doit être grand ; et si vous n'avez qu'un présent médiocre à me faire, vous n'avez aucune grâce à espérer. — C'est la scène de Laffemas et de Marion Delorme dans le drame de Victor Hugo. Seulement Bélise n'est pas une Marion, Bélise est pure et n'a pas eu besoin, comme l'amante de Didier, de se refaire une âme. Aussi .quelle horreur éprouve la pauvre suppliante, quand Ariston

^c'est le nom de ce coquin) répond à son indignation par ces doucereuses et cyniques paroles : « Si mes conventions ne vous plaisent pas, madame, il vous est aisé de ne pas les accepter, et de préférer à la vie de votre époux un fantôme d'honneur et une gloire chimérique. Vous savez à quel prix je la mets, celte vie dont vous faites tant de cas en apparence : il ne tiendra qu'à vous de la lai sauver, mais usez bien des moments que vous avez : dans trois heures il ne sera plus temps de m'offrir ce que je vous demande , et si je n'ai de vos nouvelles avant le terme que je vous prescris, la mort de votre époux, que j'aurai le plaisir de précipiter, vous en apprendra des miennes. )>

La malheureuse , folle de désespoir, finit par se résigner à l'odieux sacrifice. Le bourreau , en mettant la main sur sa proie, avait signé la promesse de lui rendre Agénor le lendemain ; il le rendit en effet, mais après l'avoir fait étrangler dans sa prison. A l'heure même où Bélise perdait l'honneur, Agénor avait perdu la vie. '^

C'est alors que Bélise était venue demander justice du monstre au marquis de Ghavigny. Que décida le marquis, après le récit détaillé de cette tragique histoire? 11 était tout-puissant, il venait d'arriver comme généralissime dans la ville où le crime avait eu lieu : il fit arrêter sur-le-champ le scélérat qui l'avait commis; mais le châtiment de ce misérable pouvait-il rendre l'honneur à la veuve d'Agénor? Ce ne fut point l'avis du marquis de Ghavigny. Le noble justicier pensa qu'une autre réparation devait précéder le supplice, il pensa que Bélise devait consentir à épouser Ariston, et qu'Ariston, cette réparation accomplie, devait être immédiatement décapité. Bélise, révoltée d'abord à l'idée de ce mariage, surmonta bientôt ses répugnances, et quand le

marquis de Chavigny lui donna la main pour la conduire à ces noces sanglantes, une joie vengeresse éclairait le visage de l'épousée. Ariston sortit de sa prison pour aller à l'autel, et fut mené de l'église à l'échafaud.

Tel est le jugement proposé par le marquis de Chavigny,. jugement que le sénat de Venise avait confirmé, dit Boursault, « par un arrêt célèbre », et dont l'exécution a mémorable » illustra le nom du marquis, autant que ses victoires sur les Turcs.

Ces deux premières nouvelles, écrites pour le divertissement d'un monde dont Boursault était à la fois l'amuseur et le confident, renferment-elles une part de vérité? Il est difficile de répondre à cette question. Du moins, une chose curieuse à noter, c'est le soin que prend l'auteur de faire croire à la réalité de son récit. Son fils le théatin , qui est ici l'écho de la société d'élite, nous dit que ces deux romans, le Marquis de Chavigny, ainsi (\\i' Artémise et PoUante, sont écrits « avec tout le feu et toute la politesse imaginables t,. Retranchez ce que cet éloge a de trop exclusif, il en restera, ce me semble, une appréciation exacte. Dans l'un comme dans l'autre, il y a certainement beaucoup de feu, et aux situations même les plus violentes, la narration conserve une politesse qui ne se dément jamais. Ce sont bien là des pages qui de toute façon appartiennent au dix-septième siècle.

Au contraire, le Prince de Condé, publié en 1675, relèverait plutôt du seizième siècle, non-seulement par le fond du sujet, mais par la manière dont ce sujet est traité. On croit par instants lire une page de Brantôme, ou du moins (pour ne pas sortir du dix-septième siècle) on pense à quelquesuns de ces hardis détails qui n'effrayaient pas la plume de Saint-Simon. Vous rappelez-vous le récit des étranges aven-

104 Ui\ POÈTE COMIQUE

tures de Lauzun? Vous rappelez-vous le jour où le duc de Lauzun, qui n'est encore que le marquis de Puyguilhem, voulant surprendre un secret qui l'intéresse, se cache sous un lit qui va recevoir le roi et la Montespan ? C'est par une scène absoment pareille que débute le roman du Prince de Condé. Ce prince de Condé est le frère d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, le beau-frère de Jeanne d'Albret, l'oncle de celui qui sera un jour Henri IV. On sait combien il était vif, impétueux, ardent aux galanteries comme aux batailles. C'était le grand adversaire des Guise. Un jour, à la cour de la reine Catherine de Médicis (c'était sous le règne de François II, le jeune époux de Marie Stuart) , le prince de Condé remarque la beauté éblouissante de mademoiselle de Saint-André, la fille du maréchal. Ne serait-ce pas là une conquête digne de lui? Le galant, comme dit la Fontaine, y voyait double profit à faire. Le maréchal de Saint-André était l'ami intime des princes lorrains, ennemis déclarés des Bourbons, et la fille du maréchal allait épouser le prince de Joinville, fils du grand duc de Guise. S'emparer de cette belle créature et la souffler à un Guise, quelle tentation pour un prince de Condé! Il fait donc sa déclaration à la jeune fille, qui le repousse avec dédain. Il essaye de la rencontrer seule une seconde fois, elle l'évite, et au moment où elle s'enfuit, un papier tombe de sa poche. Il le ramasse-, que voit-il? un billet où se trouvent ces mots : a Ne manquez pas de vous rendre, à une heure après minuit, dans la chambre des métamorphoses. Celle où nous passâmes la dernière nuit est trop près de l'appartement des reines... » Les paroles qui suivent ne laissent aucun doute; c'est un amant favorisé qui donne rendez-vous à la fière jeune fille dans une des chambres du Louvre. Le prince, piqué au jeu, veut savoir quel

est le vainqueur. Il se glisse avant minuit dans la chambre indiquée , et comme il n'y a là ni cabinet ni armoire , il est obligé de se cacher sous le lit, un grand lit majestueux entouré d'une balustrade. On dirait que Saint-Simon s'est souvenu de ce passage de Boursault, lorsque, racontant l'incartade de Lauzun, il fait cette réflexion : « Une toux, le moindre mouvement, le plus léger hasard, pouvait déceler ce téméraire. Ce sont de ces choses dont le récit étouffe et épouvante à la fois K » Le prince de Condé était blotti là depuis un moment, quand sa montre, « dont le timbre était parfaitement bon », se mit à sonner douze coups a qui le firent jurer douze fois ». Comment se débarrasser du délateur? Jeter sa montre par la fenêtre, cela offrait trop de difficultés et trop de périls ; il la tira de sa poche, en brisa tous les ressorts et la remit ensuite où il l'avait prise. Une heure s'écoule, une heure terriblement longue, puis deux personnes arrivent à pas de loup, mademoiselle de Saint-André d'abord, ensuite le roi lui-même, le jeune époux de Marie Stuart. Vous devinez l'épouvante du prince de Condé; si on le découvrait sous ce lit, quel parti les Guise tireraient de cette aventure! Armé, la nuit, dans un tel lieu, près du roi sans défense, que venait-il y faire sinon attenter aux jours de François II, et préparer par un crime l'usurpation des Bourbons? Heureusement, tandis qu'il regrette un peu tard l'imprudence qu'il a commise, le valet de chambre, confident de ses secrets nocturnes, vient avertir le roi que la reine est sur le point d'accoucher. Tout le palais est en rumeur. Le roi, de peur d'être surpris, s'éloigne en toute hâte, et le rendez-vous est remis au lendemain.

' Mémoires de Saint-Simon, t. XIII, chap. vi.

Le lendemain, le prince de Condé raconte l'histoire à ses amis, Coligny et Dandelot. Voilà une affaire qui peut nuire à leurs adversaires, les Guise et le maréchal de Saint-André. Comment se servir de cette découverte sans nommer , bien entendu, celui qui l'a faite? Là-dessus on consulte la femme de Coligny, personne de grand sens, qui se charge d'amener la reine à tout savoir le plus naturellement du monde '. Elle lui remettra le billet du rendez-vous en lui disant seulement qu'on l'a vu tomber de la poche de mademoiselle de Saint-André; quant à ce qu'il renferme, elle jurera qu'elle ne l'a point lu. La reine reconnaîtra l'écriture du roi, et la chose ainsi lancée suivra son cours. Fort bien ; mais en venant faire sa visite à iMarie Stuart, l'amirale, distraite par un incident, oublie l'affaire qui l'amène, et c'e>t elle qui à son tour laisse tomber de sa poche le billet accusateur. Quand elle se rappelle l'objet de sa visite, elle cherche son billet et ne le trouve plus. Le prince de Joinville, qui se trouvait placé près d'elle, l'a ramassé sans mot dire et l'a confisqué. Le voilà, lui aussi, en possession d'un secret, et quel secret! Madame l'amirale, la sévère huguenote, reçoit des billets galants ! à son âge ! avec ses principes ! quel scandale d'hypocrisie! Joinville communique sa découverte au duc de Guise, de même que Condé avait communiqué la sienne à Coliguy. On délibère dans l'état-major catholique comme on avait délibéré dans l'état-major protestant. Hier les protestants auraient été fort aises de jouer un bon tour au maréchal de Saint-André et au fils du duc de Guise; aujourd'hui, c'est le fils du duc de Guise et le maréchal de Saint-André qui seraient tout heureux de déshonorer Coligny. Bref, il est

' La personne dont il est iiuestion ici est la première femme de l'amiral de Colitrnv, Cliarlotle do Laval.

décidé que le maréchal, le duc de Guise et son fils s'arrangeront de manière à surprendre madame l'amirale avec son galant dans la chambre des m.étamorphoses. Ils arrivent, ils entrent, chacun tenant une lumière à la main; qui trouventils? Deux personnes couchées au lit et dormant; l'inconnu, c'est le roi, et au lieu de madame de Coligny qu'ils espéraient surprendre flagrante delicto, le maréchal reconnaît i>a fille, le duc reconnaît sa bru , le prince reconnaît sa fiancée.

Le pire, c'est que tous les trois, pour infliger une plus grande confusion à l'amirale, avaient invité à ce beau spectacle deux jeunes seigneurs de leur parti , deux princes de la maison de Bourbon, le duc de Montpensier et le prince de la Roche-su r-Yon. Dire la consternation des uns, les rires étouffés des autres, l'effarement de mademoiselle de Saint- André, le courroux du roi, les défiances de la reine mère, le dépit de la jeune reine, les rumeurs de la cour, le triomphe de Condé et de ses amis, c'est vraiment chose impossible. Bientôt pourtant les choses s'arrangèrent. Les Guise furent dédommagés, la reine mère, qui avait craint l'influence de mademoiselle de Saint-André sur l'esprit du roi, vit bien que cette influence ne la gênerait point. Marie Sluart reprit son indifférence. (( Alors, dit Boursault, le prince de Condé, voyant que chacun était content, cessa de l'être, et, n'ayant pu se faire aimer de mademoiselle de Saint-André , il s'en voulut faire haïr. »

La haine qui anime mademoiselle de Saint-André contre le prince de Condé, les intrigues, les calomnies, les crimes même devant lesquels la maîtresse de François 11 n'hésite pas pour perdre son ennemi, voilà toute la première partie du roman. La scène hardiment scandaleuse et comique de la chambre des métamorphoses n'est ici qu'un prologue,

et de ce prologue on passe tout droit à la conjuration d'Amboise, aux états d'Orléans, à l'arrestation du prince de Condé. Dans l'autre moitié du roman, ce n'est plus la vengeance d'une femme qui conduit les événements, c'est au contraire un amour caché , un dévouement tendre et mystérieux. Ce prince que mademoiselle de Saint-André poursuit d'une implacable haine, une autre personne de la cour le protège el le sauve en mainte rencontre. Devinez, si vous le pouvez, le nom de cette protectrice invisible : c'est madame la maréchale de Saint-André, une toute jeune femme que le vieux maréchal a épousée en secondes noces et qui n'est guère plus âgée que sa belle-fille. Contraste et lutte de deux ardentes passions féminines! Au reste, cette lutte ne se prolonge pas longtemps. iMademoiselle de Saint-André, après la mort de François II, se retire à l'abbaye de Longchamps et disparaît de la scène; la maréchale reste seule au premier rang de l'action.

Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela? Boursault insinue qu'il s'est servi des mémoires de l'époque. Cependant une chose certaine, c'est que les mémoires publiés n'en parlent pas. En ce qui concerne le premier point, c'est-à-dire l'histoire de mademoiselle de Saint-André, il n'y en a nulle trace dans le recueil de pièces qui porte le nom du prince de Condé. Ni Pierre de La Place ni Régnier de La Planche n'en disent mot. Branlôme s'occupe assez souvent du maréchal de Saint- André, de sa femme, de sa fille; il a aussi mainte occasion de parler du prince de Condé; il cite à plusieurs reprises cette fille de la cour de la reine, mademoiselle de Limeuil, qui fut une des maîtresses du prince ; s'il a connu les étranges rapports de mademoiselle de Saint-André avec l'adversaire des Guise, il s'est montré vraiment bien discret. Enfin, chose

DU TEMPS DE MOLIERE. lOSJ

plus frappante encore , M. Vitet, qui a si bien mis en scène toutes les péripéties des états d'Orléans, l'attitude des Bourbons, le rôle des Guise, le double jeu de Catherine de Médicis, l'arrestation du prince de Gondé, puis la mort subite de François II et l'élargissement du prisonnier, ne se rencontre pas une seule fois pour l'explication des faits avec le récit de Boursault. On sait pourtant avec quel soin il avait consulté les sources, de quelle main fine et sûre il avait fouillé les vieux documents.

Quant aux aventures de la maréchale, je trouve deux indications rapides, il est vrai, mais qui sont de nature à éveiller l'attention, l'une dans Brantôme, l'autre dans Moréri. Brantôme, parlant des richesses du maréchal de Saint-André, de son magnifique château de Vallery , de ses « superbités et parures de beaux meubles très rares et très exquis » , ajoute ce renseignement : « La plupart desquels meubles madame la maréchale de Saint-André, étant veuve, donna à M. le prince de Gondé avec ladite maison de Vallery, tout en pur don, pensant l'épouser*. » Le renseignement donné par Moréri est plus grave encore et plus significatif; Moréri nous apprend que mademoiselle de Saint-André, s'étant retirée à l'abbaye de Longchamps après la mort de François II, y mourut toute jeune encore « du poison que lui fit donner sa mère, dans l'espérance d'épouser le prince de Gondé » . Voilà des drames secrets qui semblent se rapporter aux tragiques histoires racontées par Boursault. G'esl bien en effet l'amour de la maréchale de Saint-André pour le prince de Gondé, amour à la fois mystérieux et emporté,

* Brantôme, Grands capitaines français. Voir OEuvres complètes, édition Ludovic Lalanne, t= V, page 31

no UN POÈTE COMIQUE DU TEMPS DE MOLIÈRE.

discret et violent, qui domine toute la fin du récit. Le rôle militaire et politique de Condé, le massacre de Vassy, la bataille de Dreux, la conclusion de la paix, bref les plus graves événements de l'année 1562 laissent toujours apercevoir dans l'ombre l'ardente physionomie de la maréchale. Enfin, sept ans plus tard, le soir de la bataille de Jarnac, quand Montesquiou, sachant que Condé vient de se rendre, court à lui, le trouve blessé près d'un buisson, et froidement, lâchement, lui casse la tête d'un coup de pistolet, qu'est-ce donc qui pousse un gentilhomme à une telle infamie? L'histoire n'en dit rien; elle se borne à flétrir le meurtrier sans expliquer le crime. Boursault explique tout à sa manière. La maréchale, devenue veuve, espérait épouser le prince, qui lui-même venait de perdre sa femme, Éléonore de Roye ; quand elle apprit que Condé venait de se remarier avec mademoiselle d'Orléans, sœur du duc de Longueville, elle jura de se venger. Montesquiou aimait la maréchale comme Oreste aimait Hermione ; la maréchale fît immoler Condé par Montesquiou, sauf à lui crier plus tard comme Hermione à Oreste :

Pourquoi l'assassiner? qu'a-t-il fait? à quel titre? Qui te l'a dit?

Si aucun des mémoires jusqu'ici publiés ne parle de ces tragiques aventures, les deux passages cités par nous tout à l'heure indiquent pourtant qu'il y a là un mystère. N'est-il pas permis de conjecturer que la duchesse d'Angoulême, initiée par son mari à bien des traditions du seizième siècle, a pu fournir à Boursault certaines indications plus précises, et que l'imagination du conteur a pris plaisir à broder ce canevas? C'est dans cette mesure et avec cette réserve qu'il y a lieu de signaler à l'histoire les pages du romancier.

Page 1