CHAPITRE III
La pensée de Boursault s'élève. — La Véritable Étude des souverains, discours au roi sur l'éducation à donner au Dauphin (1671). — Satisfaction du roi. — Boursault, désigné pour être sous-précepteur du Dauphin, se récuse faute de « latinité •». Il est nommé receveur des tailles à Monthiçon. — Préoccupations morales et religieuses. Objurgations à M. Desharreaux qui ne croyait à Dieu que lorsqu'il était malade. — Retour au journalisme : la Muse enjouée, gazette hebdomadaire dédiée au duc de Bourgogne (1688). — Des vers satiriques sur Guillaume III font retirer à Boursault son privilège. — Lettre à son fils , novice chez les théatins , sur le danger des fausses vocations. — Principes de conduite et règles de l'éloquence sacrée. — Ingénuité de Boursault. — Sa correspondance avec le duc-évêque de Langres. — Ses gauloiseries absoutes d'avance parce qu'elles sentent « l'honnête homme ». — Belles actions de Boileau dignement racontées par Boursault. — Bossuet , Santeuil et le duc de la Feuillade. — Première idée d'un rôle nouveau.
Revenons au journaliste, à ce journaliste d'un genre particulier qui écrit pour le divertissement des princes et des princesses, desévêques et des conseillers d'État. Au milieu de ses romans passionnés, au milieu de ses gentillesses et de ses gaietés qui demeureront sa veine principale, voici le moment où son esprit s'élève, où' sa pensée honnête et loyale conçoit de nobles ambitions. En 1671 , entre le Marquis de Chavigny (1670) et le Prince de Condé (1675), il a l'idée de composer un livre pour l'instruction morale du fils de Louis XIV. L'ouvrage porte ce titre : la Véritable Etude des souverains, dédiée â Monseigneur le Dauphin. C'est un petit volume in-8° de 271 pages, publié chez Rarbin sans
nom d'auteur. A la première page se trouve une épître au Dauphin, ensuite vient une préface à la fois très modeste et très franche à l'adresse des critiques malveillants, puis le traité commence par ces mots : Au Roi. Le livre tout entier est un discours au roi, un discours sur la nécessité d'une forte éducation morale pour le jeune prince qui doit occuper un jour, si Dieu le permet, le plus glorieux trône du monde. Ce prince avait dix ans à cette date. Boursault croit l'heure venue de lui mettre sous les yeux les plus beaux exemples des vertus royales, sagesse, courage, clémence , magnanimité. Les flatteurs disent : Il n'a qu'à imiter son père. Boursault, tout en parlant du roi avec l'enthousiasme des contemporains , a pourtant la hardiesse de chercher des modèles ailleurs. 11 en trouve, cela va sans dire, chez les grands personnages de l'antiquité grecque et romaine. Bien qu'il ne sache ni latin ni grec, il a refait du mieux qu'il a pu son instruction classique ; il a pris çà et là des lambeaux d'histoire ancienne , il a lu l'abrégé de Florus dans la traduction de Nicolas Coefl^eteau , et c'est ainsi qu'il a rédigé peu à peu son De viris illustribus. Surtout, et c'est là une chose originale en plein dix-septième siècle, il n'hésite pas à prendre ses modèles parmi les rois du moyen âge et de la renaissance ; il cite saint Louis et Charles V, François I" et Henri IV. Il marque même, avec un sentiment très libre, la supériorité des héros modernes sur ceux de l'ancien monde. Ce qui l'intéresse avant tout, c'est l'honneur, la bonté, la grâce souveraine, ce je ne sais quoi de doux et d'intime que le christianisme ajoute à la vertu antique.
Le roi fut très content de ce discours ; il se le fit relire plusieurs fois , y trouvant pour lui-même instruction et plaisir. C'est du moins ce que nous affirme le fils de lauteur , dans
une des notices qu'il a consacrées à son père. Le fils de Boursault va bien plus loin : à l'en croire, le roi aurait été si charmé de V Etude des souverains, que l'idée lui serait venue d'attacher Boursault à l'éducation du Dauphin en qualité de sous-précepteur. Lui, Boursault, sous-précepteur du Dauphin, auxiliaire de M. de Montausier, collaborateur de Bossuet ! voilà des titres bien effrayants pour un homme qui n'a pas fait d'études classiques. L'honnête Boursault, en écrivant ce discours , a suivi tout bonnement son instinct littéraire , sans aucune pensée d'ambition. Il sent bien qu'il ne sera pas à la hauteur d'un tel office. Ses scrupules lui ordonnant de s'effacer, le roi, on le pense bien , ne le maintient pas sur la liste ; M. de Montausier , malgré la sympathie que la personne de l'écrivain lui inspire, n'insiste pas davantage, et voilà comment Boursault, faute de savoir le latin, a manqué sa fortune.
En éprouva-t-il un chagrin bien profond ? J'ai peine à le croire, bien que son fils le théatin nous le montre « désespéré de l'aveu qu'il est obligé de faire de son malheur et de son ignorance ». J'imagine, au contraire, que les lettres, le loisir, la liberté, lui étaient d'avance une consolation. Plus tard, dans un sentiment de regret filial et de culte domestique, le bon théatin, racontant cette histoire, ne se console pas si aisément : <( Il n'y eut, dit-il, que son seul défaut de latinité qui fut un obstacle à un honneur et à une fortune si considérables ; tant la négligence des pères à faire instruire leurs enfants est condamnable et ruineuse * ! »
^ J'emprunte ces paroles à la préface de l'édition des Lettres de Boursault puhViée en 1709. D'après cette préface, ce ne serait pas Louis XIV lui-même qui aurait songé à Boursault pour la place de sous-précepteur du Dauphin, ce serait le duc de Montausier. V Avertistement placé en tête
Ruineuse , c'est trop dire. Si l'histoire est vraie , Boursault garde l'honneur d'avoir été désigné un instant pour un poste de haute confiance, où il fut remplacé par un des plus savants hommes du siècle, le futur évêque d'Avranches, Daniel Huet.
Je dois avouer ici que la candidature involontaire de Boursault n'a laissé de traces ni dans les Mémoires du duc de Montausier, ni dans les Mémoires de Daniel Huet, ni chez les écrivains qui de nos jours ont étudié à fond la vie de Bossuet. On y voit seulement que, Bossuet et Daniel Huet s'étant trouvés en compétition pour la place de précepteur du Dauphin, la place de sous-précepteur fut créée en faveur de Daniel Huet avec un traitement de 2,000 écus '. Que faut-il penser de ce silence? Est-ce une raison de rejeter absolument le récit que nous a transmis la famille de Boursault? Tel n'est pas du tout mon sentiment. Nous avons déjà montré quelle était la haute estime de Montausier pour l'aimable poète ; toutes les choses que nous venons de raconter ont pu se passer d'abord entre le roi et Montausier, puis entre Montausier et Boursault , sans que ni Bossuet ni Huet
de l'édition du Théâtre de feu M. Boursault nous dit au contraire que l'idée est venue du roi; bien plus, l'auteur affirme que le roi avait déjà nommé Boursault sous-précepteur du Dauphin, quand Boursault se vit obligé de confesser son ignorance. Or, nous savons que ces deux écrits sont du même auteur, c'est-à-dire du fils de Boursault. D'où vient donc la diiïérence entre la première version et la seconde? Probablement de ce que l'éditeur, publiant la préface des Lettres du vivant de Louis XIV (1709), était obligé à plus de discrétion ; en 1 72"i, il put exprimer plus librement ce qu'il avait recueilli de ses traditions de famille. Après tout, le fond est le même : une éclatante occasion de fortune, manquée « faute de latinité ».
* Voir Floquet, Études sur la vie de Bossuet, t. III, p. 486-487. — Voir aussi l'abbé Flottes, Études sur Daniel Huet, évéque d'AvraJichet, 1 vol. in-8, Montpellier et Avignon, 1857, p. 63-67.
en aient rien su. Quoi qu'il en soit, Boursault avait bien droit à un dédommagement. S'il n'était pas assez grand clerc pour devenir sous-précepteur d'un fils de France, il en savait assez pour occuper un emploi dans les finances de l'État. C'est vers ce temps que nous le voyons nommé receveur des tailles à Montluçon.
Ici commence une vie toute nouvelle pour l'ancien gazetier de la cour et de la ville. Il vient de se marier; le voilà père de famille et installé en province. 11 continue d'écrire, mais il ne s'amuse plus aux échos du jour ou de la ville, il vit de ses souvenirs parisiens. En même temps une pensée plus élevée, une intention plus morale, manifeste déjà dans Y Etude des souverains, indique chez lui un certain changement d'allures, sans que la bonne gaieté d'autrefois ait jamais à en souffrir. Ces leçons de morale qu'il aime à donner, il les produit à la fois directement et sous forme d'apologue. Une lettre et une fable, — la lettre annonçant la fable, la fable résumant la lettre, — telle est la physionomie habituelle de sa correspondance. En voici un exemple entre vingt, un exemple qui se rattache à un point curieux de notre histoire littéraire. Tous les lettrés se rappellent le fameux sonnet de Desbarreaux, ce sonnet que le libertin, pendant une cru.lie maladie, adresse de son lit de douleur au Dieu de miséricorde, après l'avoir tant de fois nié ou injurié. Eh bien! à qui devons-nous la connaissance de ces beaux vers? A Boursault. Boursault avait été admis tout jeune dans la maison du célèbre épicurien; c'est Desbarreaux qui avait appris à Boursault l'art des vers, et le gentil poète avait pour Desbarreaux (c'est lui-même qui nous le dit) les sentiments d'un fils respectueux et reconnaissant. Lorsque Desbarreaux eut composé ce sonnet, il eut naturellement
l'idée d'en faire part à Boursault, puis, à peine guéri du mal qui avait failli l'emporter, il revint à sa philosophie. Desbarreaux malade avait certaines dispositions chrétiennes, Desbarreaux bien portant redevenait athée. C'est alors que Boursault lui adressa la lettre qui porte dans son recueil la suscription suivante : A Mo?) sieur Desbaireaux, qui ne croyait à Dieu que lorsqu'il était malade. 11 lui rappelle ce beau sonnet écrit sous la main de la mort, « ce sonnet, lui dit-il, qui vous a acquis autant de gloire qu'il vous causera un jour de confusion , d'avoir été assez habile pour si bien penser, et assez malheureux pour si mal vivre ». 11 l'avertit, il le réprimande, d'abord au simple point de vue de l'honnêteté mondaine, puis au nom de la vérité divine : « Ditesmoi , je vous prie, si un homme qui aurait dit à un autre ce que vous dites à Dieu, et qui lui manquerait aussi indignement de parole que vous lui en manquez , serait honnête homme. » Cette lettre affectueuse et pressante, il la continue au moyen d'une fable intitulée : le Faucon malade, qu'il emprunte au recueil de Phèdre. 11 la termine enfin par un commentaire d'une assez vigoureuse éloquence : « Un père de l'église , écrivant autrefois à un chrétien qui avait vieilli dans le péché , compare la miséricorde de Dieu à un fleuve qui n'a pu résister à une violente gelée. On est en assurance sur sa glace tant qu'on ne lui fait porter que jusqu'à un certain poids, mais il est dangereux de la trop charger : l'abîme est dessous. »
Il résulte de plusieurs passages de cette lettre que Desbarreaux était perdu, que ses jours étaient comptés; or, comme le célèbre libertin est mort en 1673, la missive de Boursault doit appartenir à celte même année ou tout au plus à l'année précédente. On y voit le premier indice du changement de
direction que je signalais tout à l'heure dans les idées de Boursault; on y trouve aussi un renseignement précieux pour l'histoire de la poésie française. Ce sonnet de Desbarreaux était connu des contemporains, puisqu'il avait acquis tant de gloire à l'auteur, suivant le témoignage de Boursault; mais c'est Boursault qui un des premiers le transmit à l'avenir, en le publiant dans ses lettres plus de vingt ans après la mort de l'impie. Lisez l'article Desbarreaux dans le Dictionnaire de Bayîe, vous verrez le savant critique faire honneur de cette publication d'abord à un ouvrage anonyme imprimé en Hollande, puis aux Lettres de Boursault. C'est par ces Lettres que le fameux sonnet fit fortune aux dernières années du règne de Louis XIV et entra désormais dans la tradition.
Lorsque Boursault adjure si vivement Desbarreaux de revenir une bonne fois à Dieu et de mourir chrétiennement, on devine en lui l'homme nouveau , je veux dire le père de famille plus grave, plus attentif aux choses de l'âme, plus préoccupé des devoirs de la vie et du compte qu'il en faut rendre. N'allez pas croire pour cela qu'il y ait rien de mystique dans son fait. On lui voit toujours la même bonne humeur, la même verve joyeuse. Plus d'une fois l'idée de reprendre sa plume de gazetier vient harceler son esprit. Il résiste quelque temps et finit par céder. En 1688, il obtient du chancelier Boucherat la permission de publier un journal en vers qu'il intitule la Muse enjouée. Le roi, qui se souvient du bonhomme, l'autorise à dédier ce journal au duc de Bourgogne, âgé alors de six ans. Toutes les semaines, un numéro de la Muse enjouée viendra égayer et instruire l'enfant royal. Belle promesse, pourvu que Boursault, dans sa naïveté, ne se fasse pas retirer son brevet. Cette fois ce n'est pas une
McS UN POETE COMIQUE
histoire comme celle de la brodeuse et de la barbe du capucin qui lui jouera un mauvais tour; Boursault, qui l'aurait cru? va être victime de la révolution d'Angleterre; il avait attaqué
Guillaume, ce roi prétendu, Qui n'en est tout au plus qu'un fragile fantôme , Et qui, dans peu de temps, par le ciel confondu
Comme escamoteur de royaume,
A son premier état rendu ,
Redeviendra simple Guillaume.
A ces vers, si lestement tournés, il en ajoute bientôt d'autres qui sont plus vifs encore. Une médaille vient d'être frappée à Londres, sur laquelle on voit d'un côté le portrait de Louis XIV avec cette inscription : Ludovicus magnus, de l'autre le portrait de Guillaume III avec ces mots : Guilhelmus maximus. Boursault pense que cette médaille a besoin d'une explication, et voici celle qu'il propose dans la Musc enjouée :
Louis est grand : c'est un fait positif Dont l'univers n'est pas en doute.
Guillaume, par une autre route, Prétend de la grandeur être au superlatif. 11 faut rendre justice au célèbre Guillaume : Il a de son beau-père usurpé le royaume. Et soumis sans combat des peuples abattus. Successeur de Cromwell, il en a les n)a\imes; Et quand Louis est grand par de grandes vertus , Si Guillaume est très grand, c'est par de très grands crimes.
On devine si ces vers furent applaudis de la cour. Louis XIV, occupé alors de conclure la paix, craignit que la rumeur ne se répandît au dehors et ne gênât les négociateurs. Le spirituel gazetier perdit son privilège, mais en même temps le roi lui fit dire par le chancelier Boucherat qu'il n'avait à son égard aucun mécontentement. « On obéissait à des raisons supérieures et qui lui étaient étrangères, n C'est le fils du poète
DUTnMPSDEMOLIÈnE. 119
qui nous rapporte ces paroles. Boursault, qui raconte en riant sa disgrâce à la duchesse d'Angoulême, se garde bien de mêler le roi dans celte affaire. Il est trop discret pour se plaindre et trop modeste pour se vanter.
L'auteur de la Muse enjouée ne sera donc pas le journaliste de la cour; n'importe, on ne l'empêchera pas d'écrire. Son journal désormais, ce sera le recueil de ses lettres. Il a des correspondants tout naturels qui lui fournissent l'occasion de disserter avec grâce ; il en a d'autres qu'il va chercher au loin, tantôt en critique, tantôt en client littéraire; enfin il en a qui le sollicitent et le harcèlent, impatients de recevoir ses communications.
En voulez-vous des exemples? Le premier de ces correspondants, c'est son fils, qui vient d'entrer comme novice chez les Pères théatins. Quand le jeune religieux se dispose à contracter l'engagement suprême, Boursault lui adresse une lettre du sentiment le plus délicat et le plus élevé, lettre charmante, sensée, paternelle, où il l'invite à se consulter de bonne foi, à prendre garde de se laisser entraîner par une apparence de vocation.
« S'il y a , dit-il , une maison religieuse où je dusse vous souhaiter, c'est sans doute en celle où vous êtes; les vertus y sont moins farouches qu'en beaucoup d'autres, et par conséquent plus faciles à acquérir. Cependant, mon fils et je vous prie de relire plusieurs fois ce que je vous écris), songez que vous n'avez encore fait aucun pacte avec Dieu qu'il vous soit honteux de rompre; et n'attendez pas à vous repentir que vous ne le puissiez plus faire avec honneur ni avec justice. Dieu, qui connaît mon intention, sait bien qu'elle n'est pas de vous arracher à ses autels, s'il est vrai
quMl VOUS y ait véritablement appelé ; mais au moins consultez-vous bien et de bonne foi pendant qu'il en est encore temps, et qu'aucune considération humaine n'entre dans le sacrifice que vous ferez... Surtout, mon fils, point de constance étudiée ni de zèle affecté ; que la vérité soit inséparable d'une victime que vous voulez offrir à un Dieu qui est la vérité même. »
Tout cela est très juste et fort bien dit; ce qui m'y frappe surtout, c'est que l'auteur, tout en parlant à son fils de la façon la plus intime et la plus tendre, s'adresse évidemment à tous ceux qui se trouveraient dans le même cas. La lettre pourrait porter cette suscription : A mon Jils et à tous les novices.
Le novice n'avait aucune raison de se dédire, il faisait son sacrifice librement, sans effort laborieux ni affectation de zèle. Le voilà bientôt qui prononce son premier sermon. Aussitôt nouvelle lettre du père de famille, et cette fois Boursault ne cherche plus à dissimuler le double sujet qui l'occupe. C'est bien le père qui parle, mais c'est aussi le journaliste littéraire. La lettre est inscrite sous ce titre : A mon Jils, religieux Ihéalin, et à tous les jeunes prédicateurs. Voici, en effet, tout un petit traité en quelques pages, traité de morale et traité de prédication. Premièrement, il faut travailler, quelque état qu'on ait choisi -, il faut étudier et viser haut. N'allez pas répondre que l'humilité est la principale vertu des religieux, ce n'est pas être humble que de rester ignorant. L'étrange orgueil, au contraire, que de donner le nom d'humilité à sa fainéantise ! Un moine qui n'est que moine est peu de chose. « C'est surtout dans votre profession, mon fils, qu'il est nécessaire de se distinguer par
l'étude. Il n'y a presque point de milieu pour vous : qui ne vous estime pas vous méprise, et rien n'est plus vrai dans le fond ni plus juste que le sens que renferme cette badinerie :
Qu'à la fainéantise un moine dévoué
Et d'une ignorance profonde,
Est considéré dans le monde Comme l'étaient les rats dans l'arche de Noé. ■»
Après ces principes généraux de conduite viennent les principes littéraires. Première condition : la sincérité des sentiments. 11 faut être touché soi-même pour toucher ses auditeurs. Seconde condition essentielle : ni orgueil, ni timidité. L'orgueil entête, la timidité abat. C'est surtout de la présomption qu'il faut se défier. « On a tant de penchant à se flatter, et les hommes sont si près d'eux-mêmes qu'il n'y a point de jeune avocat qui ne croie égaler Nivelle et Dumont ; point de jeune poète qui ne prétende être compagnon de Corneille et de Racine ; point de jeune prédicateur qui ne s'imagine effacer Fléchier et Bourdaloue. » Là-dessus, l'aimable maître s'amuse à conter des anecdotes et à dessiner des portraits. Aux préceptes les plus élevés sont joints des exemples drolatiques, a Comme le métier de prédicateur (s'il m'est permis d'user de ce terme) est un métier divin, il le faut faire divinement; autrement la parole de Dieu, que vous annoncez, ne vous met pas à couvert de la censure. Rang, dignité, faveur, rien n'empêche de blâmer ce qui est blâmable. » Et il blâme à sa manière en citant des traits de comédie. Un jour, un prédicateur de haut lignage, ayant dit à son valet de chambre de venir entendre son sermon, lui demande ensuite s'il a bien prêché. — « Oui, monseigneur, mais vous fîtes mieux l'an passé. — L'an passé? mais je ne
prêchai point. — C'est en cela, monseigneur, que vous fîtes mieux. » — N'est-ce pas là, d'avance, un mot de Gil Blas? Dans ce métier divin, Boursault n'admet pas qu'on parle politique. « Il sied mal à un ministre de l'Évangile de vouloir faire le ministre d'État, y, Surtout point de facéties, point de bouffonneries : a Souvenez-vous que la chaire n'est pas le théâtre, et qu'un sermon qui divertit la canaille n'édifie guère les honnêtes gens. Qi^^elque esprit qu'il y ait dans ce que disaient autrefois le petit Père André et après lui le petit Père Lenfant, qui a été son singe, ce ne sont pas des modèles à imiter. » Défiez-vous encore plus des allusions malignes, des méchancetés sournoises, des médisances, des mensonges.
(( La chaire de vérité n'est point faite pour y débiter des mensonges, et je ne puis donner le nom de prédicateurs aux arlequins ni aux scaramouches. Si vous avez donc quelqu'un à imiter, que ce soit, chez les Jésuites, Girou, La Rue et Bourdaloue; chez les Pères de l'Oratoire, Hubert, de La Roche et La Tour; parmi les évêques, Mascaron, Fromentières, Fléchier et Soanen , qui sont arrivés à cette dignité par leur mérite ; et parmi les abbés, Desalleurs, Bignon, Anselme et Boileau, qui apparemment y arriveront bientôt. Je dis, si vous avez quelqu'un à imiter; mais, croyez-moi, n'imitez personne. Les plus belles copies ne sont jamais du prix des originaux, et dans l'éloquence aussi bien que dans la peinture, il faut avoir la généreuse émulation d'égaler les maîtres et de n'en imiter aucun. »
Voilà comment Boursault parlait de la prédication et des prédicateurs, dans le temps où La Bruyère écrivait son chapitre de la Chaire, dans le temps où Fénelon préparait ses
Dialogues sur l'éloquence. Ce n'est assurément ni la finesse mordante de l'auteur des Caractères, ni la culture exquise de l'archevêque de Cambrai; c'est pourtant, dans sa forme familière et libre, une rhétorique sacrée d'un nouveau genre, rhétorique cliarmante et piquante, pleine de sages conseils et de joyeux devis.
L'ingénuité dans les circonstances les plus critiques et les plus hautes questions, c'est un des traits du caractère de Boursault. Comme il s'en prenait dans sa jeunesse à Molière, à Boileau, à Racine, comme il devenait de but en blanc l'ami et le protégé des deux Corneille, comme il adressait un discours à Louis XIV sans le moindre embarras, il traitait les questions du sacerdoce et de la chaire avec la même liberté naïve. Je retrouve cette ingénuité dans telle lettre à Fléchier , où il le consulte sur une question de langue française ; dans telle autre à Bossuet, où il signale une faute de style échappée à l'illustre auteur du Discours sur r histoire universelle. Qu'a répondu Bossuet? je l'ignore; ce qui est certain, c'est que la phrase dénoncée comme incorrecte n'a pas été rectifiée suivant les indications du censeur. Bossuet a maintenu son dire, et il a bien fait.
Le principal correspondant de Boursault, celui avec lequel il fait surtout office de gazelier littéraire dans la période qui nous occupe, c'est encore un évêque, et de plus un pair du royaume, le duc-évêque de Langres. Vingt ans auparavant, il lui aurait donné des nouvelles de la cour et de la ville , comme il faisait dans ses lettres au grand Condé , à la duchesse de IMontpensier, à la duchesse d'Angoulême ; aujourd'hui, habitant presque toujours la province, il lui envoie seulement sur sa demande expresse des souvenirs du monde parisien , des anecdotes du temps passé. On est un
peu surpris d'abord du ton et du contenu de ses lettres ; on s'étonne que le duc-évêque donne ainsi carte blanche au journaliste pour toutes les drôleries qu'il voudra bien lui raconter. Que voulez-vous? monseigneur a la goutte, et le meilleur remède au mal qui le tourmente, ce sont les gauloiseries de Boursault. Il aime surtout les historiettes, les particularités inconnues ; les plus salées même ne l'effrayent pas, pourvu qu'on y sente l'honnête homme. Déjà Boursault lui avait fait parvenir tous les anas qui avaient paru à celte date, le Scaligériana, le Thuana et le Perroniana, le Ménagiana, le Valésiana, le Sorhériana , le Furetlèriana , sans compter V Arlequiniana. Il y ajoute une lettre toute remplie d'anecdotes, dont quelques-unes singulièrement vives, ce qui lui cause une certaine inquiétude : « Si par hasard il m'échappe quelque chose d'un peu libre, je supplie très humblement Votre Grandeur de se souvenir que les bons mois sont ennemis de la contrainte, et de ne pas m'accuser de lui manquer de respect quand je cherche à lui faire voir mon zèle. J'en userai avec tant de circonspection que, loin d'exprimer une matière obscène par des termes impurs, je tâcherai de corriger l'obscénité de la matière par la pureté des termes. » Circonspection très délicate, mais bien superllue; la seule crainte de l'évèque, c'est que les scrupules de Boursault ne privent le diocèse de Langres de ces réjouissantes missives. Voyez avec quelle confiance il l'encourage : (( Un volume entier des livres que vous m'avez envoyés ne contient pas tant de choses que la lettre que j'ai reçue de vous... Tout ce que Langres a de personnes de distinction y a pris le même plaisir que moi ; et vous nous feriez grand tort à tous si vous ne m'écriviez plus. Je vous donne l'absolution par avance de tout ce que vous y mettrez, étant per-
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suadé que vous n'y mettrez rien qui ne soit d'un honnête homme. »
Quel est donc cet évêque si empressé d'absoudre par avance le joyeux conteur? A en juger par ses lettres à Boursault, c'est un bon homme, avec cela un homme du meilleur monde, un homme de qualité au premier chef; mais il faut reconnaître qu'il n'a guère l'esprit de sa charge. C'est précisément le jugement qu'en porte Saint-Simon : « M. de Langres fut élevé à la cour, et de bonne heure le premier aumônier de la reine. C'était un vrai gentilhomme, et le meilleur homme du monde, que tout le monde aimait, répandu dans le plus grand monde et avec le plus distingué. On l'appelait volontiers le bon Langres ; il n'avait rien de mauvais, même pour les mœurs, mais il n'était pas fait pour être évêque '. »
De ces lettres de Boursault au hon Langres, je détacherai seulement les anecdotes qui intéressent l'histoire, l'histoire de la société comme celle des lettres. Vous savez la noble conduite de Boileau envers Patru tombé dans la misère ; vous savez comment ce même Boileau prolesta auprès de madame de Monlespan contre l'édit qui supprimait la pension de Corneille. Par qui a-l-on connu ces belles actions? Par une lettre de Boursault au hon Langres. Ce passage mérite d'être cilé en entier. L'auteur vient de faire un éclatant éloge de Catinat. Il continue en ces termes :
« Après vous avoir parlé d'un grand maréchal de France, que je ne connais que sur la relation de la voix publique, trouvez bon , Monseigneur, que je vous parle d'un homme illustre d'une autre manière, dont j'ai été autrefois l'ennemi,
' Mémoires de Saint-Simon, t. I, chap. xvii.
— et de qui je ne pourrais m'empêcher de bien parler, quand je le serais encore. C'est de M. Despréaux, que j'ai déjà cité au commencement de cette lettre. M. Patru , de l'Académie française, qui avait beaucoup de mérite et peu de bien, étant persécuté par d'inflexibles créanciers, qui voulaient faire vendre publiquement sa bibliothèque, M. Despréaux, qui en fut averti, l'acheta, pour empêcher qu'on ne lui fît l'affront de la déplacer, et la laissa à M. Patru pour en jouir le reste de sa vie, comme si elle eût toujours été à lui. Si ce plaisir fut grand pour celui qui le reçut, je ne doute point qu'il ne le fut encore davantage pour celui qui le fit. Le même M. Despréaux, ayant appris à Fontainebleau qu'on venait de retrancher la pension que le roi donnait au grand Corneille , courut avec précipitation chez madame de Montespan et lui dit que le roi, tout équitable qu'il était, ne pouvait sans quelque apparence d'injustice donner pension à un homme comme lui, qui ne commençait qu'à monter sur le Parnasse, etl'ôter à un homme qui depuis si longtemps était arrivé au sommet; qu'il la suppliait, pour la gloire de Sa Majesté, de lui faire plutôt retrancher la sienne qu'à un homme qui la méritait incomparablement mieux, et qu'il se consolerait plus facilement de n'en avoir point que de voir un si grand poète que Corneille cesser de l'avoir. Il lui parla si avantageusement du mérite de Corneille, et madame de Montespan trouva sa manière d'agir si honnête, qu'elle lui promit de le faire rétablir et lui tint parole. Quoique rien ne soit plus beau que les poésies de M. Despréaux, je trouve que les actions que je viens de dire à Votre Grandeur sont encore plus belles. » Écoutez enfin la plus jolie de ces historiettes. C'est une vraie scène de comédie. Les acteurs sont Louis XIV, le duc de La Feuillade, le poète latin Santeuil, et celui qui se trouve
être, sans le savoir, l'occasion de ce petit impromptu de Versailles, c'est Bossuet en personne :
« Pendant que je suis sur le chapitre de M. de La Feuillade, je vais. Monseigneur, vous apprendre une aventure qui lui est arrivée avec Santeuil, depuis que vous êtes parti d'ici pour votre diocèse. Santeuil, qui a, comme Votre Grandeur sait, un si beau génie pour les vers latins, ayant appris qu'on lui avait retranché une pension de huit cents livres, que les belles inscriptions qu'il a faites par Paris lui avaient attirée, fit une épigramme latine au roi pour .tâcher de la faire rétablir, et la mit sous la protection de M. de La Feuillade. Douze ou quinze jours après , Santeuil , étant retourné à Versailles, fut voir M. de La Feuillade, qui lui dit qu'il avait montré son épigramme à M. de Meaux et qu'il ne l'avait pas trouvée trop belle.
(( M. de Meaux! répondit brusquement Santeuil; un bon (( ignorant! — Gomment! reprit M. de La Feuillade, animé (( d'une violente colère, M. de Meaux ignorant! lui, de qui (( l'esprit est d'une si vaste étendue , qui est une des plus (( brillantes lumières de l'Église, et dont le mérite est connu « par tout le monde chrétien! M. de Meaux ignorant! — Je (( demeure d'accord, répliqua Santeuil, qu'il est tout ce que « vous dites : grand évêque, grand théologien, grand prédi- « caleur, grand conlroversiste; il a fait enrager Glaude et (( Jurieu ; mais c'est un ignorant en vers latins , dont je ne (( voudrais pas pour être mon caudataire sur le Parnasse. Il (( faut que, vous et lui, vous ayez oublié que je suis Santeuil, (( lui d'avoir la hardiesse de blâmer mes vers, et vous l'assu- « rance de me le dire. »
« M. de La Feuillade, qui s'aperçut qu'il y avait plus que de
l'enthousiasme dans Santeuil, avaitdéjà la main sur la garde de son épée, en cas que sa fureur poétique allât plus loin, quand Santeuil ajouta à ce qu'il venait de dire: «Écoutez, (( monsieur, je ne puis trahir la vérité; comme vous êtes le « premier homme du monde pour la guerre, je suis le pre- (f mier homme du monde pour les vers latins, et je ne crois « pas qu'il y en ait aucim sur la terre assez hardi pour (( nous disputer cette primauté. »
(( Adouci par ces flatteuses paroles de premier homme du monde pour la guerre, M. de La Feuillade dit à Santeuil de l'attendre, et s'en alla sur-le-champ trouver le roi, qui lui parut de fort bonne humeur. — « Sire, lui dit-il, Votre Majesté (( aura de la peine à croire ce que je lui vais dire : Je viens (( de voir un homme plus fou que moi. )> — Le roi, qui se prit à rire, lui demanda qui ce pouvait être. — « C'est San- ((teuil, lui répondit-il. Mais, Sire, c'est un fou quia un (( mérite que bien des sages n'ont pas , et qui a fait des vers « à la gloire de Votre Majesté, qui ne dureront pas moins que (( la statue de la place des Victoires. Il n'est pas juste, con- {( tinua-t-ii, qu'un homme capable d'en immortaliser d'autres (( soit en danger de mourir de faim. 11 avait une pension « de huit cents livres qui a été supprimée et que je viens sup- « plier Votre Majesté de rétablir, sur que c'est une action « aussi équitable qu'elle en puisse faire. »
« Le résultat de tout, c'est. Monseigneur, que M. de La Feuillade, qui un peu auparavant avait failli se colleter avec Santeuil, lui obtint le rétablissement de sa pension, dont Santeuil lui a fait un remercîment plus beau que Virgile n'en a jamais fait à Mecenas. *>
Tel est Boursault journaliste, romancier, collecteur d'anas,
conteur d'historiettes, gazetier de la littérature pour l'amusement du grand monde. Ce plaisir qu'il trouve à égayer ses correspondants ne le détourne pas de la direction plus sérieuse dont nous avons signalé les symptômes. Gai, joyeux, ami de la muse enjouée, comme il dit, il le sera jusqu'à son dernier jour; en même temps, il devient plus grave, plus attaché au devoir, plus soucieux du bien public; il écrit des fables, — non pas, comme La Fontaine, en poète et en penseur, pour tracer des leçons générales qui s'appliquent à toule la vie humaine; — il les écrit au sujet d'une situation particulière, en vue d'un cas à résoudre ou d'un conseil à donner. Peu à peu son idéal se dégage; il prend pour modèle le sage de Phrygie, il voudrait être un Ésope, non pas un poète inspiré d'Ésope, mais un Ésope réel , un Ésope en action , l'Ésope de la ville et de la cour, de Paris et du royaume, l'Ésope du dix-septième siècle consulté par Louis XIV. Ce rêve candide finit par se confondre avec les souvenirs de sa vie. ÎS'a-t-il pas connu Crésus dans sa ville de Sardes? N'est-ce pas Crésus qui l'a envoyé en province pour y enseigner la sagesse à toutes les classes de la nation, pour écouter les plaintes des petits et les répéter en haut lieu? Naïve hallucination qui a duré une vingtaine d'années. C'est ainsi que de 1670 à 1690 il s'est préparé tout doucement à ses meilleures œuvres, à celles qui ont sauvé son nom de l'oubli. C'est ainsi que ce poète, écrasé tout jeune dans une crise terrible, est devenu pendant les quinze dernières années de sa vie le représentant de la comédie française auprès de la société européenne.