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CHAPITRE PREMIER

Les loisirs de Boursault à Montluçon. — Les souvenirs et les enseignements de sa vie active lui fournissent des sujets de comédie.

Les journées sont longues dans une petite ville de province, quand on y regrette les plaisirs littéraires de Paris et les brillantes compagnies de Versailles. Montluçon ne pouvait consoler Boursault de tout ce qu'il avait perdu en acceptant les fonctions de receveur des tailles au fond du Bourbonnais.

M. Emile Montégut, en ses poétiques études sur nos provinces, a marqué vivement l'étrange destinée de la ville où cette histoire vient de nous conduire. Pendant le moyen âge, Montluçon est mêlée à toutes les luttes féodales et nationales. D'abord, après Louis VII , lorsque les Anglais occupent la Guienne , et plus tard , dans les terribles crises de la guerre de Cent ans, la position de la petite cité belliqueuse lui assure un rôle considérable. Elle commande l'entrée de la Marche, forme l'arrière-boulevard du Bourbonnais et défend

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l'accès de l'Auvergne. Aussi, au douzième et au quinzième siècle, que de brillants faits d'armes sous les murs de la vieille commune ! Sa seule industrie alors était la fabrication des armes, si bien que les bonnes lames de Montluçon étaient presque aussi célèbres en ce temps-là que les lames de Tolède et de Bilbao. Aujourd'hui, grâce aux richesses du sol, houilles et minerais de fer, grâce principalement au génie d'un fondateur, l'industrie des forges a doublé l'importance de la cité. Montluçon, quoique simple chef-lieu d'arrondissement, est désormais la première ville du département de l'Allier. Moulins, la noble et paisible capitale du Bourbonnais d'autrefois, n'est pas de force à lutter contre cette activité conquérante. Suivant l'ingénieuse comparaison d'Emile Montégut. Moulins est un vieux gentilhomme qui conserve sa position intacte tout en voyant sa fortune décroître; Montluçon, au contraire, c'est le bourgeois des temps passés, qui, n'ayant pas de condition à garder s'il perd sa fortune, a endossé bravement la casaque du travailleur , s'est mis à forger du fer, à extraire de la houille, à polir les glaces, assurant ainsi le présent et s'emparant de l'avenir. Il y a donc eu pour Montluçon deux grandes périodes de vie active, le moyen âge et noire lemps ; mais du seizième siècle au dix-neuvième quelle est la physionomie de la ville? la physionomie d'une ville morte qui n'a pas l'espérance de renaître. C'est là que le gazetier du prince de Condé, de la Grande Mademoiselle, delà duchesse d'Angouléme, de M. de Fieubet et du bon Langres, se trouva confiné vers 1670 pour y passer la seconde moitié de sa vie.

Longues, longues sont les journées dans le repos obscur de ces petites villes. Boursault, il est vrai, a sa besogne de receveur. De plus, il est père de famille, il surveille l'éduca-

tion de ses enfants , il ne veut pas que ses fils grandissent au hasard comme il a grandi lui-même à Mussy-l'Évêque ; mais, sa tâche finie , à quoi employer les heures silencieuses? C'est alors qu'il écrit ces lettres dont nous avons parlé , c'est alors surtout qu'il repasse dans sa pensée tout ce qu'il a fait depuis son arrivée à Paris jusqu'au jour où il est venu s'établir à Montluçon, les incidents si variés de sa vie, ses rapports avec des personnages si divers, poètes et comédiens, pairs de France, maréchaux, et les princes du sang, et les altesses sérénissimes, et le roi lui-même qu'il a eu l'honneur d'amuser et d'instruire. Tous ces souvenirs, avec les méditations qu'ils éveillent, finissent par prendre un corps. C'est une matière curieuse et précieuse qui sollicite son art. Naguère encore il baiiïnait à tout propos; sans rien perdre de son enjouement, il y a joint désormais l'expérience des choses et des hommes. Ce loisir, cette Hberté que lui laisse la province, il faut qu'il les consacre à une œuvre de peintre et de sage, de peintre s'amusant à retracer la comédie humaine, de sage prenant plaisir à tenir école de sagesse. Voilà plusieurs années déjà que Molière est mort ; n'y aurait-il pas une place à prendre à la suite du maître? 11 l'a dit luimême en beaux vers :

Depuis combien de temps la fidèle Thalie

Dans un habit lugubre est-elle ensevelie,

Le front ceint d'un cyprès, les yeux baignés de pleurs,

Sans qu'un autre Molière apaise ses douleurs !

Est-ce donc qu'il espère devenir cet autre Molière? Non, ce n'est pas à cela qu'il prétend. Il sait combien la nature est « lente à faire de grands hommes ». Il voudrait essayer seulement d'enseigner la sagesse à ses semblables en les divertissant. H a été journaliste à ses heures, il fera la

comédie du journaliste; il a été un sage à sa manière, il écrira la comédie du sage.

Le Mercure galant, Esope à la ville, Esope à la cour, ces trois pièces, à peu près oubliées des générations nouvelles , sont restées longtemps au répertoire de l'ancien théâtre. Maintenant que nous connaissons Boursault dans la suite de ses œuvres et l'intimité de sa vie, nous sommes bien préparés, ce me semble, à remettre en leur vrai jour ces pages qui ont charmé nos pères.

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