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CHAPITRE II

Le Mercure galant de Donneau de Visé. — Le journalisme au dixseptième siècle; journaux savants et premières feuilles légères. — Boursault raille les mœurs du petit journalisme dans le Mercure galant, devenu bientôt la Comédie sans litre (1683). — Un ancêtre de^reporiers. — M. Michaut. — MadameGuillemot. — ÉliseetOriane. — Rapacité des hommes de loi : M Brigandeau et M. Sangsue.

En Tan 1672, un écrivain des plus médiocres, Jean Donneau de Visé, l'ennemi de Molière, de Racine, de Despréaux, auteur de comédies sifïlées, voulant prendre sa revanche de ses nombreux échecs, eut l'idée de fonder un journal où il parlerait de toutes choses, des nouvelles de la cour, des nouvelles de la ville, des nouvelles des théâtres, sans s'oublier lui-même, sans oublier ses petites rancunes et ses petits ressentiments. Ce journal, il l'intitula : le Mercure galant et le publia sans interruption pendant les années 1672 et 1673. Cela forme pour celte période six petits volumes in-12. A lafm de l'année 1673, soit que le succès n'eût point répondu à son attente, soit que d'autres occupations l'aient distrait, il abandonna son entreprise; mais l'idée lui paraissait bonne, et il y revint cinq ans plus tard, en 1677, pour y demeurer fidèle jusqu'à sa dernière heure. Jean Donneau de Visé est mort en 1710; de 1677 à 1710, pendant trente-trois ans, le Mercure galant a paru sans interruption, et la mort même du rédacteur en titre n'a pas fait disparaître le journal. Il n'y eut que le nom de changé. Le Mercure galant devint le Mercure de France, et occupa une certaine place dans le

mouvement littéraire du dix-huitième siècle. Dufresny, Boissy, Marmontel, Gaillard, la Harpe, en furent tour à tour les principaux rédacteurs.

Je n'ai pas à parler du Mercure de France au dix-huitième siècle; il s'agit simplement de ses débuts dans la dernière période du siècle de Louis XIV. C'était une chose toute nouvelle à cette date. Quelle que fût la médiocrité du journaliste et de son œuvre, la curiosité publique s'y attacha. Ces feuilles volantes furent un des événements, un des menus événements de ce temps-là. Non pas que les journaux fussent inconnus au dix-septième siècle; à côté de la Gazette de France, fondée par Renaudot en 1631, il y avait les journaux savants, érudits, critiques, les Nouvelles de la république des lettres, de Bayle, les recueils de Le Clerc, de Basnage, ces recueils sérieux ou piquants dont La Fontaine a si bien parlé dans une de ces missives moitié vers, moitié prose, qui sont elles-mêmes des courriers littéraires de l'époque. Voici ce qu'il écrivait à M. Simon de Troyes au mois de février 1686, à propos d'un dîner chez Girardon, son Phidias, comme il l'appelle, et celui de toute la terre. Tout en attaquant un pâté de canards envoyé de Troyes par M. Simon au grand artiste son compatriote, les convives se mirent à parler de toutes les nouvelles du jour, du roi, du duc de La Feuillade, de la statue de la place des Victoires, de celle que préparait Girardon; puis, d'un propos à l'autre, on en vint aux journalistes en renom, à Bayle, à Le Clerc.

Je ne sais plus sur quoi, mais on fit leur critique. Bayle est, dit-on, fort vif, et s'il peut embrasser L'occasion d'un Irait piquant et satirique, Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et lin. Il trancherait sur tout comme enfant de Calvin, S'il osait ; — car il a le g(nH avec l'étude.

Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude,

Il paraît circonspect, mais attendons la fin.

Tout faiseur de journaux doit tribut au Malin.

Le Clerc prétend du sien tirer d'autres usages;

Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages,

Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main ;

Tous deux ont un bon style et le langage sain.

Le jugement en gros sur ces deux personnages. Et ce fut de moi qu'il partit , C'est que l'un cherche à plaire aux sages. L'autre veut plaire aux gens d'esprit.

Il y avait donc des journaux sérieux, celui-ci voulant plaire aux sages, celui-là voulant plaire aux gens d'esprit; mais un journal de nouvelles, de curiosités, de commérages, un journal comme ceux qui pulluleront plus tard dans les basfonds de la chronique, devait être un événement à Paris, et plus encore au fin fond de la province.

Aussi, dans cette foule qui est toujours la même, le Mercure galant avait des lecteurs avides, des amis enthousiastes, et tout naturellement on vit accourir à ses bureaux des gens qui, pour leurs intérêts on leur vanité, voulaient mettre à profit cette publicité nouvelle. Boursault, journaliste aussi à sa manière , d'abord avec ses gazettes manuscrites , ensuite avec la Muse enjouée et toute la série de ses lettres, fut particulièrement frappé de l'espèce d'émotion produite par le Mercure galant. Le sujet , dont il avait vu lui-même ou deviné certains détails , lui parut digne d'être mis sur la scène. L'idée lui vint d'en faire une comédie; il l'écrivit, comme il écrivait toutes choses, sans beaucoup d'art, mais avec sa facilité courante, avec son naturel aimable, gentiment et honnêtement; la pièce fut représentée à Paris le 5 mars 1683. Elle devait porter le même titre que le journal, et c'est même sous ce nom qu'elle est restée

au répertoire ; quand on parle aujourd'hui du Mercure galant, on pense plus à la comédie de Boursault qu'au journal de Jean Donneau de Visé. Seulement Donneau de Visé, qui ne s'était pas fait faute, vingt ans auparavant, d'attaquer les maîtres sur le théâtre, s'imagina que E||^rsault, revenant aux mœurs littéraires de ce temps-là, voulait à son tour le traiter en maître! Despréaux en 1668 avait eu maille à partir avec Boursault pour une liberté de ce genre, et le nom de Boileau, trop lestement inscrit sur l'affiche, avait fait interdire la représentation de la pièce. Cette fois, ce ne fut pas la pièce, ce fut le titre seulement que Donneau de Visé fit interdire. Comment donc Boursault va-t-il intituler sa comédie, puisqu'il ne peut plus l'appeler le Mercure galant? C'est pourtant bien le Mercure galant qui est le vrai titre, c'est l'idée du Mercure galant, l'apparition du Mercure galant, la petite fièvre bourgeoise causée par le Mercure galant, qui est le sujet de ses tableaux comiques. Mettra-t-il un autre nom de journal et se bornera-t-il à éveiller une allusion? Cet expédient lui déplaît. Le journal doit être nommé sur l'affiche ou ne pas l'être du tout. On veut l'effacer; qu'à cela ne tienne ! Avec ce tour d'esprit facile qui lui est propre, il en prend aussitôt et gaiement son parti : sa comédie s'appellera : la Comédie sans titre. C'est la Comédie sans titre qui a été jouée devant les Parisiens et reçue avec applaudissements le 5 mars 1683.

Quelle est l'idée de la pièce? ou, plus simplement, quel en est le scénario? Le voici : M. de Boisluisant, provincial naïf, est un admirateur de ce journal qui occupe si fort la badauderie parisienne. Le Mercure galant n'a pas de lecteur plus assidu, d'ami plus dévoué, de partisan plus béat que M. de Boisluisant, qui serait disposé à tout faire pour l'auteur

de ce merveilleux journal. Que M. Licidas, c'est le nom du journaliste, demande à M. de Boisluisant les choses auxquelles celui-ci tient le plus, sa fille et son bien, son bien et sa fille, M. Licidas obtiendra tout. Or, un jeune homme nommé Oronte est fort épris de mademoiselle Cécile de Boisluisant, et afin de l'obtenir de son père, qui ne le connaît pas, il imagine de se faire passer pour le rédacteur du Mercure. Rien de plus aisé; Licidas est le cousin d'Oronte , Oronte s'entend avec lui, Oronte prend sa place, s'installe dans son cabinet, fait office de directeur, élève Merlin, le joyeux valet, au rang de secrétaire de la rédaction , tout cela précisément au jour où M. de Boisluisant vient d'arriver à Paris pour offrir à l'auteur du Mercure le tribut de son admiration. Il y a déjà trois jours que le jeune Oronte est à l'œuvre. Il apprend que Cécile est arrivée la veille avec son père, et que les voyageurs sont descendus à l'Hôtel de Touraine. D'une heure à l'autre, M. de Boisluisant va faire sa visite au Mercure. 0 ruse charmante ! y eut-il jamais stratagème plus habile? Ainsi parle Oronte, qui ne pense qu'à son amour; mais le secrétaire improvisé n'est pas de cet avis ; il le dit nettement à son maître :

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