MERLIN
Oui, monsieur. )
ORONTE. I
Et de qui? \
MF.RLIN. ;
D'un commis des gabelles, | Qui, n'ayant pas trouvé ses profits assez grands,
A fait un petit vol de deux cent mille francs. |
Ici, le bon Boursault ne se doutait pas qu'il fournissait à j 'histoire du journalisme futur une indication assez originale,
j'allais presque dire un symbole. Les plus brillantes institutions ont eu d'humbles commencements. Merlin est l'aïeul vénérable des reporters que vous savez : leur premier type est un valet.
Tel est donc le sujet de la pièce, simple canevas, comme on voit, manière enfantine de faire passer sous les yeux du spectateur les personnages ridicules que l'intérêt, la vanité, l'amour du bruit, mettent sans cesse en rapport avec l'auteur du Mercure galant. Point d'action, nulle intrigue, rien autre chose qu'une galerie de portraits. Le premier qui se présente est un petit bourgeois qui veut se faire passer pour gentilhomme. Si le Mercure galant eût existé alors que M. Jourdain était l'objet des attentions du fils du Grand Turc, il est probable que, pour constater sa gloire, il eût chargé le Mercure galant de raconter sa réception de mamamouchi. M. Michaut demande simplement qu'on veuille bien l'anoblir, le citer comme gentilhomme, afin de lui faciliter un bon mariage. Voilà Oronte fort embarrassé. Il est encore tout novice, et il a des scrupules. Citer, à la bonne heure; faire valoir un souvenir de famille, rien de mieux ; mais mentir! lepeul-il?
...Bon! tous les jours vous en faites autant. Tout vous devient possible, étant ce que vous êtes. Vos Mercure «ont pleins de nobles que vous faites.
Encore faudrait-il avoir un point de départ qui se prêtât à la transformation. N'y a-t-il rien dans la famille du bonhomme, nul souvenir d'une action d'éclat? Oronte serait tiré d'embarras :
ORONTE
Aucun de vos aïeux ne s'est-il signalé.'
M. MICHAUT
Ma foi , mon père est mort sans m'en avoir parlé. Et de tous mes aïeux , puisqu'il ne faut rien taire , Je n'en ai point connu par de là mon grand -père.
ORONTE
Qu'était-il? Avait-il quelque grade?
M. MICHAUT
Entre nous, Feu mon grand-père était mousquetaire à genoux.
ORONTE
Quelle [charge est-ce là?
M. MICHAUT
C'est ce que le vulgaire En langage commun appelle apothicaire.
Fi donc! s'écrie le jeune Oronte , comment tirer de là une gentilhommerie? Mais M. Michaut insiste. Après tout, peu importent ses aïeux. Laissons de côté ce bagage embarrassant. Si les racines manquent, il y a le système de la greffe :
...Greffez-moi sur quelque vieille tige.
Cherchez quelque maison dont le nom soit péri; Ajoutez une branche à quelque arbre pourri; Enfin, pour m'obliger, inventez quelque fable, Et ce qui n'est pas vrai, rendez-le vraisemblable. Un homme comme vous doit-il être en défaut?
ORONTE
Et comment, s'il vous plaît, vous nommez-vous?
M. MICHAUT
Michaut.
ORONTE
Ce nom-là n'est point noble assurément.
M. MICHAUT
Qu'importe?
ORONTE
Michaut ! un gentilhomme avoir nom de la sorte ! Cela ne se peut pas , vous dis-je.
M. MICHAUT
Pourquoi non?
Croyez-vous qu'à la cour chacun ait son vrai nom? De tant de grands seigneurs dont le mérite brille , Combien ont abjuré le nom de leur famille ! Si les morts revenaient ou d'en haut ou d'en bas, Les pères et les fils ne se connaîtraient pas.
Ces derniers vers sont superbes. Au lieu de l'inepte et impudent Michaut, supposez que c'est Boursault qui parle, Boursault l'honnête homme, Boursault le bonhomme, il y a là une vigueur de ton qui dépasse la portée ordinaire de son langage. Saint-Simon , qui a dû entendre cette vive satire, l'aura sans doute accueillie avec un rire amer. Combien de pages de ses Mémoires sont l'application de ces mordantes paroles !
Ainsi, voilà le défilé qui commence. Tous les originaux vont se succéder dans le cabinet d'Oronte. A côté des ambitieux qui demandent des services au Mercure, il y a les mécontents qui se plaignent. Une loi votée sous le dernier Empire interdit aux journaux toute mention relative à la vie privée, mais comment empêcher les allusions? Surtout, comment empêcher telle personne défiante, irritable, de voir des allusions à tout propos? Il paraît qu'en 1683 la couleur à la mode était le cramoisi ; le Mercure raconte
Que certaine bourgeoise, à qui la mode est douce, Pour être en cramoisi , fit défaire une housse.
Pure plaisanterie sans doute, plaisanterie bien insignifiante; mais l'invention du chroniqueur se trouve être exacte, et incontinent madame Guillemot, persuadée qu'on
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a voulu se moquer d'elle publiquement, s'en vient chercher querelle au journaliste :
...J'en défis une, et ne m'en cache pas. J'avais un lit fort ample et d'un beau taffetas. A force d'être large, il était incommode, Et le tapissier Bon le remit à la inode. Par les soins que je pris, j'eus de reste un rideau; Le cramoisi régnant , j'en fis faire un manteau. Voilà la vérité comme elle est dans sa source , Et non que mon mari m'ait refusé sa bourse. Pour le mot de bourgeoise un peu trop répété , Les bourgeois de ma sorte ont de la qualité : Quand vous voudrez écrire, ajustez mieux vos contes, Et sachez que je suis auditrice des comptes.
Office de publicité, office de mensonge, à en juger du moins par les demandes de la clientèle, — c'est l'idée qui revient sans cesse sous la plume de Boursault à propos de ces commencements du journalisme. N'allez pas trop lui en vouloir, on sait que nous avons changé tout cela. M. Michaut, madame Guillemot, ce sont des bourgeois du dix-septième siècle. En voici un autre, un employé des gabelles, M. Longuemain, qui a volé les fermiers généraux, et qui, pour dépister les soupçons , pour continuer ses entreprises, a besoin d'un appui. Si le Mercure galant voulait être son complice, quelle bonne affaire pour tous deux ! Rien de plus clair, c'est l'embauchage de la presse. Le journaliste va-t-il céder à ces pi^opositions ignobles ? Loin de là, Oronte se révolte; il fait honte à M. Longuemain. 11 lui fait entrevoir la justice, l'infamie publique, le pilori ; mais voyez l'impudence du coquin : s'il y a des gens qui se laissent mettre au pilori, tant pis pour eux ! les habiles, et il est du nombre, ce sont les traitants qui savent faire banqueroute à propos. 11 n'est pas d'opération plus profitable. Que parle-t-on de pilori ?
Pour un à qui l'on fait ces injures atroces, Plus de dix à Paris ont deux ou trois carrosses.
ORONTE
Les gens que vous citez, dont vous suivez le train,
Sont l'exécration de tout le genre humain.
Les affronts qu'on leur fait ont de si justes causes!