‹ Études littérairesChapitre 19 sur 38 · LONGUEMAIN · texte numérisé non relu

LONGUEMAIN

Trois carrosses roulants rajustent bien des choses.

Voici maintenant un inventeur tout plein de son invention. M. Boniface a renouvelé, perfectionné, embelli, transformé en œuvre d'art une chose jusque-là fort déplaisante... Quoi donc? Les billets mortuaires. Il y met des ornements, des agréments, emblèmes el devises qui réjouiront la vue et attireront les amateurs. Sa fortune est faite, si le Mercure veut bien lui prêter le secours de sa plume :

Je vendrai ces billets trois louis d'or le mille; Et si l'année est bonne et fertile en trépas , Je crois gagner assez pour ne me plaindre pas. La grâce que j'espère et qui m'est importante. C'est un peu de secours d'une plume savante; Et la vôtre aujourd'hui par son invention Met ce que bon lui semble en réputation. Pour être dans le monde illustre à juste titre, Il faut dans le Mercure occuper un chapitre.

(( Parlez donc, monsieur, de mes lettres mortuaires. Faites là-dessus un long article. Démontrez à vos lecteurs qu'ils doivent renoncer aux billets du commun ; il faut, je vous en supplie.

Leur bien représenter qu'il y va de leur gloire; Qu'on revit dans les miens mieux que dans une histoiie; Le prouver par raisons; et leur faire espérer Qu'ils auront du plaisir à se faire enterrer. »

Après cet inventeur lugubre arrivent les fous et les folles. Il y en a de toute espèce, les uns très ennuyeux, les autres assez divertissants. Le style de l'auteur ressemble à ses personnages ; il va et vient, léger, facile, un peu vulgaire, sauf en de rares occasions où quelque subit élan le redresse. Parfois, sans que l'expression prenne du relief, le dialogue a une certaine désinvolture. Ainsi dans la scène d'Oriane et d'Élise. Le Mercure publie un article sur la loquacité des femmes. Aussitôt deux lectrices du Mercure, deux sœurs. Élise et Oriane, ont fait serment d'apprendre le grand art de se taire. Entre elles désormais, c'est à qui se taira le plus. Elles rivalisent d'efforts à ce sujet. Un débat s'engage : la quelle des deux a mérité le prix? C'est le rédacteur du Mercure qui en décidera. Elles arrivent donc chez Oronte, et comme elles veulent chacune exposer le litige, elles parlent, parlent, croisant si bien leurs ripostes que le dialogue devient un duo, et le duo une cacophonie. C'est un de ces jeux de théâtre qui prêtent à la dextérité des comédiennes. La chose est restée au répertoire comme un exercice de diction. Dans une de ces soirées composées de morceaux rares et curieux, comme on en a vu de temps en temps au Théâtre-Français, je me rappelle avoir entendu cette symphonie étrange merveilleusement exécutée par deux actrices d'un rare talent, mesdames Plessy et Favart, si j'ai bonne mémoire. C'était chose piquante de voir cette page de Boursault ainsi mise en relief par deux filles de Molière.

Voilà comment des formes très variées de la sottise humaine sont représentées dans cette galerie. Il y a encore les niais, légion innombrable, ceux qui viennent conter leurs petites affaires au journaliste : une pension à obtenir du roi, un mariage à conclure ou à rompre. Il y a les empiriques.

les pauvres diables, les quarts de savant, les poètes ridicules, les héritiers des marquis de Molière, qui veulent absolument faire imprimer leurs vers dans le Mercure galant; et quels vers, juste ciel ! quelles platitudes ! quelles trivialités! Auprès de ces ballades et de ces charades, le sonnet bafoué par Alceste est un pur chef-d'œuvre. Enfin, parmi les chercheurs de réclame, n'oublions pas le soudard, un marin qui s'en vient, le verbe haut, le poing sur la hanche, requérir un panégyrique de ses exploits. Ce héros d'allure suspecte estropie intrépidement la langue française. Comme le paysan ivre dont parle Luther, on ne le redresse d'un côté que pour le faire tomber de l'autre. La scène de Merlin et de la Rissole est presque une farce classique ; du moins esl-elle souvent citée comme une des meilleures bouffonneries du vieux temps.

En face de cette caricature, l'auteur a placé heureusement des types qui se rapprochent de la vraie comédie, par exemple la grande dispute entre M. Brigandeau, procureur du Châtelet, et M. Sangsue, procureur à la cour. Voilà des traits que Racine a oubliés dans ses Plaideurs. C'est plus qu'une peinture comique, c'est une satire amère, violente, un vrai réquisitoire. L'année précédente, en 1682, une comédie, intitulée Arlequiii procureur , a flétri la rapacité des hommes de loi. Or, M. Brigandeau vient apprendre au rédacteur du Mercure que les pillards dénoncés par la comédie ne sont pas ses confrères, les procureurs du Châlelet; ce sont les procureurs de la cour, l'auteur lui-même l'a déclaré. A ce moment-là même paraît M. Sangsue, qui vient faire exactement la déclaration contraire. La lutte s'engage, il pleut des gros mots ; bref, on a ici un commentaire en action à! Arlequin procureur. Seulement, c'est un

commentaire en partie double ; chaque procureur fait le sien. — « Ce trait de friponnerie signalé dans la pièce, à qui donc l'auteur Fapplique-t-il ? Aux procureurs du Chàtelet. — Et à qui donc ce brigandage ? Aux procureurs de la cour. )) — 11 résulte de la bataille que les petits vols se font au Châtelet et les gros au Parlement. « Avoue, dit M. Sangsue, que ce chapeau volé au chapelier, ce gâteau extorqué au pâtissier, tout cela, dans la pièce, se rapporte aux procureurs du Châtelet.

M. BRIGANDEAD.

C'est à toi le premier à me faire un aveu , Que ceux du Parlement ne prennent point si peu , Et que leur main crochue, à voler toujours prête , Aime mieux écorcher que de tondre la bête. Je vais devant monsieur dire ce que j'en crois. On grappille chez nous, et l'on pille chez toi.

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