‹ Études littérairesChapitre 21 sur 38 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Graiicl succès du Mercure galant ; il reste au répertoire pendant tout le dix-huitième siècle. — Les Fables d' Ésope ou Ésope, à la ville (1660).

— L'iisope de Boursault est un Parisien du dix-septième siècle. — Ésope inspecteur général de la justice et de la sagesse publique dans les États deCrésus. — Vive peinture des abus et des ridicules.

— Les fables en action : le Renard , les Mouches et le Hérisson; le Rat de ville et le Rat des champs; le Loup et V Agneau-, la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf. — Boursault s'expose ingénument à la comparaison avec la Fontaine. — Succès européen d'Ésope à la ville. — Boursault et l'Académie.

Celte inspiiMlion honnête, ce seiUiinenl d'une comédie morale, h la fois séi^ieiise et joyeuse, est précisément ce qui frappa le public lettré dans la dernière période du règne de Louis XIV. On vit là une invention assez neuve, et peu s'en fallut que l'auteur ne passât au rang des maîtres. Il y avait dans la première moitié du dix-huitième siècle un religieux barnabite très dévoué au lettres, aux belles-lettres comme aux lettres savantes, curieux de tous les détails, friand de toutes les notices, et qui, entre autres renseignements rassemblés avec soin, a recueilli directement la tradition lilté.''aire de la fin du grand siècle. II s'appelait le Père Niceron. Parmi des collections de tous genres, on lui doit un ouvrage en quarante volumes intitulé : Mémoires pour servir à l'hisloire des hommes illustres de la république des lettres. Kl» bien! ouvrez le quatorzième volume de ces mémoires publié par Niceron en 1731, vous y lirez ces mots au sujet

de Boursault et de son Mercure galant: a C'est la satire la plus agréable et la plus ingénieuse qui ait paru depuis Molière sur le théâtre français, où, sans attaquer directement le Mercure ni son auteur, on se contente de produire quantité de sots et de ridicules qui viennent y den^ander place ou y apporter leurs ouvrages. C'est d'un bout à l'autre un badinage si divertissant qu'on ne pouvait se lasser de la voir, et qu'elle fut jouée de suite plus de quatre-vingts fois au double. » Plus de quatre-vingts fois de suite ! et au double ! La Harpe trouve cette fortune prodi- (jieuse. a Si le fait est vrai, ajoute-t-il, ce nombre extraordinaire de représentations ne lui a pas porté malheur comme à Timocrate \ qui n'a jamais reparu ; au contraire, il est peu de pièces qu'on joue aussi souvent que le Mercure galant. » Ainsi, pendant tout le dix-huitième siècle, la bonne vieille pièce à tiroirs est restée au théâtre à côté des chefsd'œuvre de l'art. La Harpe, qui s'en étonne un peu, insinue que le talent d'un comédien chargé à lui seul de presque tous ces rôles (comme Henri Monnier dans la Famille im^ provisée) a bien pu contribuer à cette grande vogue ; il est

' 11 s'agit du Timocrate de Thomas Corneille, cette tragédie médiocre accueillie en 1 656 avec un si incroyable enthousiasme. On disait qu'un autre Corneille était né; après l'ancien, qui semblait se retirer du théâtre, le Corneille nouveau venait consoler la France. Timocrate était aussi admiré que le Cid vingt ans auparavant, admiré aussi vivement et beaucoup moins combattu, — ou plutôt l'acclamation était universelle. Le public ne se fatiguait pas de voir le chef-d'œuvre, ce furent les auteurs qui se fatiguèrent de le représenter. 11 fallut qu'un jour un comédien s'avançât sur la scène et adressât aux spectateurs ce singulier discours : « Messieurs, vous ne vous lassez pas d'entendre Timocrate; pour nous, nous sommes las de le jouer. Nous courons risque d'oublier nos autres pièces. Trouvez bon que nous ne le représentions plus. » — Et Timocrate, en effet, ne fut plus jamais représenté.

obligé pourtant de convenir que la comédie de Boursault renferme a beaucoup de scènes d'une exécution parfaite, plaisamment inventées et remplies de vers heureux ^ ».

Le Mercure galant, ou, si l'on veut, la Comédie sans titre, est de l'année 1683. Sept ans après, Boursault faisait représenter les Fables d'Esope, que le même Niceron appelle le chef-d'œuvre du poète. Il ajoute que M. de Saint-Évremond (( ne voyait rien de plus beau dans notre langue » , et que l'idée seule, l'idée hardie de mettre les Fables d'Ésope sur la scène attestait « un génie au-dessus du commun ». Voilà comment le modeste Boursault, si oublié aujourd'hui, était apprécié au commencement du dix-huitième siècle. 11 est vrai que Niceron répète ici le jugement exprimé par le fils même du poète, le bon théatin, dans la préface de l'édition de 1725, dédiée à la duchesse du Maine. Seulement, ne l'oublions pas, Niceron s'approprie ce jugement par cela seul qu'il le reproduit, et c'est Niceron, encore une fois, qui dans cette première moitié du dix-huitième siècle s'applique à recueillir directement la tradition du dix-septième.

Faut-il souscrire à ces éloges et partager cet enthousiasme? Non certes. Nous ne séparons pas la justice de la sympathie. 11 suffit de marquer avec précision les mérites et les défauts de celte œuvre singulière. Les Fables d'Esope, ou Ésope à la ville, tel est le titre de la comédie représentée à Paris le 18 janvier 1690. Le sujet, c'est la mise en action des apologues du fabuliste antique. Lisez la lie d'Ésope par La Fontaine, vous verrez le sage Phrygien tour à tour malheureux ou puissant, esclave de Xanlhus ou favori de Grésus, et constamment supérieur à la fortune, enseigner

' Voyez Cours de littérature. Seconde partie, livre !•'■, chap. vu.

la sagesse, la prudence, la modération, la vertu, à l'aide de ces apologues qui résument d'une façon si vive toute une philosophie pratique. C'est une curieuse histoire, ou, si l'on veut, une curieuse légende, que ces aventures d'Ésope en Phrygie, à Samos, à Sardes, chez Crésus, roi de Lydie, chez Lycérus, roi de Babylone, chez Nectanébo, roi d'Egypte. Oui, singulière légende et bien significative ! Quand on suit le faiseur d'apologues en ces aventures extraordinaires , l'imagination s'éveille, et l'on soupçonne quelque chose de l'antique Orient, des rapports de l'Asie et de la Grèce , ces rapports si mal connus durant des siècles et que la critique de nos jours commence à débrouiller. Un maître ingénieux l'a dit : Selon et Ésope à la cour de Crésus, Solon disant la vérité sans détours, Ésope la faisant pénétrer sous une forme indirecte, ce n'est pas seulement l'opposition de la sagesse absolue et de la sagesse pratique, c'est aussi le contraste de la Grèce d'Europe et de la Grèce d'Asie, de la Grèce libre et de la Grèce esclave, de la Grèce hardie qui dit ce qu'elle pense, et de la Grèce souple, adroite, ingénieuse, sage toujours, mais habile à ne rien compromettre. 11 y a là -dessus des pages exquises de Saint-Marc-Girardin en ses leçons sur La Fontaine.

Il ne faut rien chercher de cela dans la comédie de Bour sault. Son Ésope n'est pas le personnage extraordinaire dont l'histoire ou la légende nous fait deviner quelques secrets de l'antique civilisation orientale. Est-ce un homme du vieux monde? est-ce un Français du dix- septième siècle? n'hésitez pas; l'Ésope de Boursault est un Parisien du temps de Molière, ce qui n'empêche pas le poète de le placer en Orient à la cour du roi de Lydie. Ce mélange de noms antiques de choses modernes, ces notaires et ces huissiers dans l'em pire des Sardes, Ésope prenant le café chez le gouverneur

de Cyzique, louL cela pmdiiiL à première vue une impression assez bizarre; mais on ne larde guère à s'y habituer. Il y a d'ailleurs chez nous, soiL dit en passant, toute une tradition théâtrale où ce caprice reparaît. II suffit de rappeler le Démocrite de Regnard , les comédies grecques de Fonlenelle, Macate, le Tyran, Ah(Moniwc, et de nos jours maintes ébauches, maintes fantaisies, où l'on prête aux dieux de l'Olympe les sentiments du boulevard. On pourrait y joindre dans une certaine mesure les tableaux charmants d'Emile Augier, la Ciguë et le Joueur de /lùte.

Ici encore, comme dans le Mercure galant, le sujet de la comédie n'est qu'un prétexte. L'auteur a cherché un moyen de déployer toute une suite de portraits, toute une série do scènes et d'épisodes dont le seul lien est la personne d'I^sope. — Ésope est en grande faveur auprès du roi Grésus. Le monarque l'a chargé de parcourir les provinces de l'empire pour y faire régner la justice, recevoir les plaintes du peuple, rappeler les magistrats au devoir, enseigner aux uns l'équité, aux autres la soumission, à tous la vérité et le bon droit. Voilà un souverain patriarcal ou raffiné, un roi des premiers âges du monde ou des âges philosophiques, un roi comme Fénelon en peindra la ligure idéale dans son Tclêmaque et comme les rêvera la philanthropie du dix-huitième siècle. De ce roi philanthrope, l'esclave de Phrygie est le missus dominicus. On songe aussi, en le voyant paraître, aux premiers présidents des grands jours. Seulement, les magistrats des grands jours étaient surtout délégués par le souverain pour la répression des tyrannies locales ; le personnage de Boursault, également investi de ces droits de haute justice, nous apparaît surtout dans la pièce comme

chargé d'enseigner le bien et le vrai. L'Ésope de 1690 est l'inspecteur général de la sagesse publique.

Le voilà depuis hier soir dans la ville de Cyzique. Le gouverneur , un duc et pair nommé Léarque , est fort empressé, comme on pense, à recevoir l'envoyé de Crésus. Léarque a une filie jeune, belle, charmante; quel bonheur pour Léarque, s'il pouvait la marier à Ésope! 11 est vrai qu'Ésope est laid, bossu, difforme, tandis qu'Euphrosine est une merveille de grâce ; mais qu'importe à Léarque ? Ésope a tant d'esprit, un sens si droit, une âme si belle! surtout, c'est là ce qui louche Léarque, Ésope est si puissant auprès du roi! Tel est donc le sujet ; Ésope épousera-t-il Euphrosine, la belle Euphrosine, à qui sa vue fait horreur et qui aime le plus brillant des gentilshommes? Non, certainement, il ne l'épousera point; Ésope est le type du sage, il laissera Euphrosine épouser celui qu'elle aime, et, donnant des leçons à tous, à Léarque, à Euphrosine, à son futur époux, à tous les habitants de Cyzique, il n'oubliera pas de prêcher d'exemple autant qu'il prêche en fables et en apologues La mariage d'Ésope n'est donc que le sujet apparent ou le prétexte; le vrai sujet, ce sont les enseignements du sage.

Le début est charmant; c'est le portrait de ce sage dessiné par Léarque en présence de sa fille, qui se désole, et de la suivante, qui se moque. Boursault a emprunté à Molière une de ces servantes, esprits alertes, langues bien pendues, qui défendent leurs jeunes maîtresses contre les tyrannies paternelles. Figurez-vous une sœur de Martine ou de Nicole. Celle-ci se nomme Doris. Elle ne connaît d'Ésope que sa difformité physique, et l'idée qu'Euphrosine puisse être contrainte d'épouser un pareil magot la met hors d'elle-même. Magot, ai-je dit ; c'est le mot qui lui vient le plus souvenL

Elle a pourLanl un vocabulaire des plus riches, chaque fois qu'il est queslion d'Ésope : magot, mâtin, marmouset, marsouin, singe, chat-huant. Léarque, en vrai Géronte, consent d'abord à discuter avec Doris :

Ésope, selon toi, n'est donc pas son fait? — Xon. Pour épouser un singe, il faut être guenon. Car, entre nous, monsieur, Ésope est un vrai singe. Celui qui vous est mort, — quand il avait du linge, Un justaucorps, des gants et son petit chapeau, — Au gré de tout le monde était beaucoup plus beau, Et s'il faut qu'à vos yeu\ mon cœur se développe , Je l'aurais épousé plus volontiers qu'Ésope.

Léarque alors, tournant le dos à l'impudente et ne s'adrcssant plus qu'à sa fille, s'efforce de lui découvrir sous l'enveloppe du magot une beauté incomparable, comme Rabelais nous fait voir un dieu sous le masque de Silène. Oh! le pur esprit! la belle âme! quelle vertu! quel désintéressement! Comme il use noblement de ce pouvoir suprême que lui a confié le roi !

Il sert le roi, le peuple, et ne fait rien pour lui. Au riche connue au pauvre il tâche d'être utile; Et depuis quatre mois qu'il va de ville en ville, Il enseigne aux petits à faire leur devoir, Et tempère des grands l'impétueux pouvoir. A la droite raison il veut que tout se rende, Qu'en père de son peuple un monarque commande.

Partout où de Crésus s'étendent les États, 11 dépose à son gré les mauvais magistrats, Change les gouverneurs qui, par coups et menaces, Éloignés de la cour, tyrannisent les places ; Casse les officiers qui, pour faire les fins , Au lieu de cent soldats n'en ont que quatre-vingts, Et, de peur que la fraude à la lin ne soit sue. Ont des gens empruntés pour passer en revue; Exclut les conseillers de donner leur avis

Quand pendant l'audience ils se sont endormis; Bannit les avocats dont l'élégante prose A l'art de rendre bonne une méchante cause; Abolit les brelans , ces honteux rendez-vous, Où l'on tient une école à dresser les fdous; Défend aux médecins, que nos maux enrichissent, De prendre de l'argent que de ceux qu'ils guérissent; Enfin dans cet état, de l'un à l'autre bout, Ésope a sans réserve inspection sur tout!

Voilà un programme vraiment original, ti^ès élevé sur plusieurs points, très amusant sur d'autres. Tout s'y trouve un peu mêlé, la haute politique et la menue police. Défense aux conseillers du Parlement de s'endormir sur les fleurs de lis. Défense aux médecins de toucher des honoraires si leurs malades sont morts. Défense aux avocats de déployer une éloquence trop persuasive au service des causes injustes. Défense aux officiers (Louvois a du sourire en écoutant ces vers, lui qui depuis longtemps avait réprimé ce pillage), défense aux officiers de réduire leurs compagnies de vingt pour cent. Et tout cela exposé du même ton que les principes fondamentaux de l'État. Quels principes? La nécessité de respecler le droit des peuples, de maintenir les libertés publiques, de chasser les tyrans subalternes qui usurpent à leur profit l'autorité tutélaire du prince. Si le bon Léarque s'embrouille un peu dans son programme, l'auteur avait ses raisons pour le faire parler de la sorte. Il est certain qu'Ésope se serait exprimé avec plus de méthode.

Une chose plaisante d'ailleurs, c'est l'espèce de tremblement accusé par cette confusion d'idées. Le gouverneur de Cyzique a certainement plus d'une faute à se reprocher, et quand il vante à tort et à travers la haute sagesse du î?iissus dominkus, on devine quelles craintes le préoccupent. Il est donc tout naturel que la belle Euphrosine soit médiocrement

toucliée de ce panégyrique. Elle se lait et soupire; elle se tait beaucoup trop au gré de Doris, qui enrage de la voir si patiente. Il faut l'entendre, la belliqueuse soubrette, lorsqu'elle redit à Ésope lui-même ce qu'elle a déjà déclaré à Léarque. Elle feint de croire qu'Ésope est tout à fait désintéressé dans cette affaire, qu'il s'agit d'un autre prétendant à la main d'Euphrosine, et, le traitant comme un sage qui a beaucoup de crédit sur Léarque, elle appelle à son aide ce grand redresseur de torts :

Oui, monsieur, ma maîtresse aime depuis deux ans Un gentilhomme aimable et des plus complasants. Jeune, galant, bien fait, s'il en est dans le monde, Propre en linge, en babits, grande perruque blonde; Enfin , de la façon dont le ciel l'a formé , Il n'est pas de mortel pins digne d'être aimé. Monsieur le gouverneur, que la grandeur entête. Aux appas de sa fille offre une autre conquête, Et veut dès aujourd'hui qu'elle applique son soin A donner de l'amour au plus vilain marsouin. Voyez la pauvre enfant, elle s'en désespère! Et vous êtes si bien avec monsieur son père Qu'un mot que vous diriez le forait consentir, S'il veut qu'elle soit femme, à la mieux assortir, A lui donner au moins un homme en bonne forme, Et non, conome il veut faire, une figure énorme Que dans sa belle humeur la nature, en jouant, A faite moilié singe et moitié chat-huant.

Cette entrée de jeu est vive, piquante, ingénieuse, car chaque figure s'y dessine, et les colères de Doris ne troublent pas un instant la sérénité souriante du bon Ésope. Ce n'est pourtant que le cadre du tableau, 11 est trop certain que le sage n'épousera point la jeune tille en dépit de ses répugnances. L'intérêt n'est point là. Le vrai sujet, c'est renseignement moral du fabuliste.

DU TEMPS DE MOLIÈRE. i59

Le îîiissus dominicus est à son posle, tout prêt à écouter les plaintes des habitants de Cyzi(|ne. Q\}q veulent ces deux vieillards si humbles, si respectueux? Ils demandent la révocation du gouverneur de la ville. Le gouverneur Léarque était pauvre quand il est entré en fonction. C'est à peine s'il avait un laquais avec une méchante rosse. Maintenant il se fait rouler dans un carrosse à six chevaux. Évidemment il a triché, il nous vole , il nous pille. — Et \ous en voulez un autre! répond Ésope. Imprudents que vous êtes, vous en voulez un autre qui aura sa fortune à faire ! Gardez-moi donc celui-là, qui n'a plus besoin de s'enrichir. 11 en crève, dites-vous, tant il s'est engraissé ;

Un autre qui viendra s'engraissera-t-il moins.^

Pour courir à la proie il sera plus allègre.

Rien n'incommode tant qu'un nouveau seigneur maigre.

A chaque heure du jour vous l'avez sur les bras.

Il le faut engraisser, et le vôtre est tout gras ;

Et c'est pour le public une cliose moins aigre

D'entretenir un gras que d'engraisser un maigre.

Antique et inutile expérience des peuples! duperie incorrigible! Ces vérités-là sont toujours opportunes et toujours neuves, bien qu'elles soient vieilles de deux mille ans. C'est bien Ésope qui le premier a exprimé cette leçon, et c'est bien Aristote, le maître des maîtres, qui l'a répétée en le cilanL Ouvrez le deuxième livre de la Rhétorique, lisez le chapitre xx, vous y verrez ce rapprochement inattendu. Aristote y traite de l'exemple, de ses formes" diverses, de l'usage que l'orateur en doit faire; il distingue les exemples proprement dits, les paraboles, les fables, et comme tyi e de la fable il cite l'apologue dont s'est servi Ésope un jour qu'il plaidait la cause d'un démagogue auprès des citoyens de Samos. Un renard, voulant traverser un torrent, tombe

au fond d'un ravin. Le voilà étendu sur le sel, et des nuées de mouches se sont attachées à ses flancs. Survient un hérisson qui, touché de son sort, lui propose de le délivrer de ces hôtesses dévorantes. « Oh! garde-t'en bien, dit le renard. — Pourquoi? — Parce que celles-ci sont déjà pleines de moi et ne tirent plus que peu de sang. Si tu les arraches de mes blessures, il en viendra d'autres tout affamées qui me suceront à mort. » — Le latin traduit avec force : Quoniam hijam mci pleni sunt et parum sanfjuinis ducunt; guod si hos avuherh, venient nlii famelici, qui quantum mihi reliquum sanguinis est exsugent. — a Et vous aussi, gens de Samos, ajoutait le sage Phrygien cité par Aristote, considérez que cet homme ne peut plus vous nuire, puisqu'il s'est enrichi. Si vous le faites périr, il en viendra d'autres qui achèveront de vous piller. » C'est aussi, d'après un récit de Flavius Josèphe en ses Antiquités judaïques , ce que répondait l'empereur Tibère à certaine députation qui se plaignait d'un proconsul : Venient alii famelici. Enfin c'est ce que La Fontaine exprimait dans la fable xiii du livre XII publié en 169.^i, quatre ans après la comédie de Boursault :

« Je les vais de mes dards enfiler par centaines,

Voisin renard, dit-il, et terminer tes peines.

— Garde-Uen bien, dit l'autre : ami, ne le fais pas.

Laisse les , je te prie , achever leur repas. Ces animaux sont soûls; une troupe nouvelle Viendrait fondre sur moi pins âpre et plus cruelle. »

Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas; Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats. Aristote appliquait cet apologue aux hommes.

Les exemples en sont communs ,

Surtout au pays où nous sommes. Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.

Ici, à coup sur, on reconnaît la griffe du maître; toute celte fin est d'une amère et terrible éloquence; mais la scène de Boursault garde encore son prix. Il vaudrait mieux sans doute que les premiers faméliques n'eussent pas tourmenté la blessure : couches anciennes ou nouvelles couches, tous les dévorants sont odieux; mais il ne s'agit que d'un expédient terre à terre et d'une philosophie au jour le jour; une situation mauvaise étant donnée, il s'agit de s'en tirer au meilleur compte. Ce qui nous choque un peu dans ce bon sens trop positif, il faut le reprocher à la tradition tout entière, au grand Aristote comme au subtil Ésope, au bon La Fontaine comme à l'empereur Tibère ; ce qui nous charme dans la scène de Boursault et ce qui est bien à lui, c'est ce langage oi\ revit quelque chose de la langue de Molière, ces versa la vieille marque, ces sentences d'un tour si expressif et si français.

Voici maintenant le rat des champs qui aspire à la dignité

de rat de ville. Que dis-je! il vise bien plus haut, c'est rat

de cour qu'il veut être, rat de palais impérial. Son nom est

Pierrot, et ce nom le fatigue. Pourquoi n'achèterait-il pas

une charge à la cour de Crésus? Il est riche, il a du vin

dans sa cave, du blé dans son grenier; bêtes à cornes et

bêtes à laine peuplent ses étables. Pourquoi ne ferait-il pas

comme son cousin, qui, sorti pauvre du village, est devenu

un seigneur?

J'ai mon cousin germain , comme moi paysan ,

Qui sortit de chez lui, le bissac sur l'épaule,

Des sabots dans ses pieds, dans sa main une gaule,

Et qui , par la mordié ! fait si bien et si beau ,

Qu'il est auprès du roi comme un poisson dans l'eau.

Il n'est pour bien nager que les grandes rivières.

Ésope lui demande quelle charge il désire, quelle charge

1G2 UNPOÈTECOMIQUE

lui conviendraitc Eh! mordié, n'importe laquelle. Pierrot est bon à tout. Il a de l'argent, il y mettra le prix. Un peu plus, un peu moins , qu'à cela ne tienne! il sera ce qu'on voudra, connétable ou valet de pied. 11 préfère toutefois, en vrai paysan, une charge qui coûte peu et rapporte beaucoup. Ésope, souriant de cette naïveté, lui adresse maintes questions qui l'obligent à exposer le détail de son bonheur rustique : bon vin, bonne table? sécurité complète? nulle raison de se défier des mets qu'on lui sert? nul héritier dont il faille redouter l'impatience? etc.. etc.. Toutes ces questions du sage, auxquelles le bonhomme répond avec une surprise croissante, les contemporains les traduisaient de cette manière : « nulle préoccupation de la Brinvilliers ? nul souci de la Voisin? nulle crainte de ce qu'on appelait la pond e de succession? » Non, certes, répète le bonhomme. Je ne sais ce que c'est que tout cela. Je dors comme je bois, tout mon soûl. Je n'ai que des amis, je n'ai que des frères.

lit tu veux acheter une charge à la cour?

uicrie brusquement le sage ministre de Crésus. C'est encore un de ces cris d'honnête homme et d'écrivain dramatique comme Boursault en a de temps à autre. Ce cri seul dit tant de choses qu'il sulïirait à dégriser Pierrot. La fable des doux rats achève la conversion de l'ambitieux.

Moi , donner de l'argent, — je serais un grand fou! Pour n'oser ni manger ni dormir tout mon soûl , Pour ne boiie jamais que du vin qu'on frelate, Pour ôtre jour et nuit comme un cliat sur ma patte, Pour avoir des amis qui sont de vrais Judas! Nenni, mordié! nenni , je ne m'y frotte pas. C'est avoir de l'espiit de donner une somme Pour mangera son aise et dormir d'nn bon somme; Mais dépenser son bien pour acheter du mal,

Révirencc parler, c'est être un animal.

Tenez, sans le plaisir que m'a fait votre fable, J'allais être assez sot pour être connétal)lo.

Le connétable retourne à sa charrue, tout heureux d'avoir échappé au péril, et si reconnaissant envers Ésope qu'il veut absolument lui faire boire au village du vin de son cellier. Quel sage que cet Ésope! et ce rat des champs, quel habile homme! il n'oubliera jamais ce qu'il leur doit:

Vous êtes , vous et lui , tant plus j'ouvre les yeux , De tous les animaux ceux que j'aime le mieux. Plaquez là votre main. Si vous nie voulez suivre, Je m'offre de bon cœur de vous renvoyer ivre. J'ai du vin frais percé qu'on ne frelate point.

Après ce rustre naïf, toujours prêt, comme il dit, à hausser le coude, voici un type d'une tout autre espèce, le courtisan, l'homme à tout faire, chartiste sans scrupules, faussaire Mir commande en écriture publique aussi bien qu'en écriture privée. M. Doucet, comme Boursault l'appelle, vient proposer au ministre du roi de lui fabriquer une illustre généalogie. — A quoi bon? répond le minisire; quand je réussirais à tromper les autres , pourrais-je me tromper moimême? — C'est trop de délicatesse, réplique le faussaire. Si tout le monde pensait de la sorte ,

Adieu plus des trois quarts de ce qu'on croit noblesse!

C'est un des points qui reviennent le plus souvent dans les scènes satiriques de Boursault. Ami et commensal des gentilshommes de haute race, il est impitoyable pour la gentilhommerie de faux aloi. Tout à l'heure, dans \e Mercure (jalunt , il fustigeait M. Michautqui insistait vainement auprès d'Oron le pour faire greffer son nom sur quelque tige iTiorte; ici, c'est le fabricant qui étale lui-même ses procédés. 11

se sert, par exemple, de vieilles vitres où il introduit une devise antique avec un écusson de contrebande. M. Doucet n'est pas seulement un faussaire éhonté, c'est un de ces flatteurs qui vivent aux dépens de leurs dupes. Il croit séduire Ésope en vantant son air noble, sa taille, petite il est vrai, mais bien faite, sa bosse si bien prise et qui lui sied si parfaitement. Ésope lui débite alors la fable du renard et du corbeau :

Un oiseau laid (c'est moi) qu'on nomme le corbeau

Tenant en son bec un fromage, Un renard fin (c'est vous), pour lui tendre un panneau Le salue humblement et lui tient ce langage...

Seulement, c'est l'oiseau laid cette fois qui déjoue les ruses du fourbe , et le renard est contraint d'avouer que tout flatteur « est un monstre effroyable ».

Eh ! pourquoi l'es-tu donc, adulateur au diable? Pourquoi , dis ?

a — Pour faire mon chemin , répond le cynique. Los grands ne souffrent que des louangeurs ; il faut bien les servir à souhait. C'est le vice des grands qui fait la bassesse ( es petits. — Non, réplique le sage. C'est la bassesse des petits qui fait le vice des grands. Sans ces nuées de flatteurs, les grands s'accoutumeraient à se voir tels qu'ils sont. Ilss'amendeVaient, travailleraient, se rendraient utiles à la chose publique. Que de forces perdues par votre faute! Vous êtes les corrupteurs, les empoisonneurs .)) — Je résume tout un dialogue où éclate l'inspiration généreuse et patriotique de Boursault. Ces accents-là ne sont pas rares dans notre vieille France, et cependant il y a toujours plaisir à les saluer au passage. Je sais bien que Boursault, lorsqu'il inflige de telles leçons h la noblesse de son temps, particulièrement à la

noblesse de province, parle au nom du roi, au nom de l'intérêt du roi; mais le roi, dans la philosophie morale du poète (on le verra mieux tout à l'heure), c'est avant tout la personnification de la patrie, le lien vivant de la communauté. 11 n'y a rien là qui puisse diminuer le mérile moral du poète; son courage lui fait grand honneur. — La scène devait se terminer par un avertissement à l'artisan de faux et de mensonges :

Moi, qui ne flatte point et qui hais les flatteurs , J'ai, pour tous obliger, un service à vous rendre.

— Oh !... — Je vous avertis que vous vous ferez pendre.

— Moi, monsieur? — Oui, vous-même, en propre original.

— J'obhge tout le monde et ne fais point de mal.

— Ces blasons frauduleux ajoutés à des vitres Contre les droits du roi sont autant de faux titres; Et l'intervalle est bref de faussaire à pendu.

Dans cette scène si vive et si honnête , on a remarqué certainement l'idée singulière qui est venue à l'auteur d'introduire sous forme nouvelle la fable du Renard et du Corbeau. C'était là un des écueils du sujet. Boursault était obhgé de refaire quelques-uns des chefs-d'œuvre de La Fontaine. Refaire le Renard et le Corbeau! tout à l'heure il refaisait le Rat de ville et le Rat des champs; tout à l'heure encore , avec le même sans façon et la même intrépidité , il va donner une variante de ces deux pages immortelles : le Loup et l'Agneau d'abord, ensuite la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf. Ce bon Boursault , si modeste d'ailleurs et d'un si juste bon sens, a-t-il compris à quel danger il s'exposait? Hélas! j'ai peur que non. 11 n'avait pas assez le sentiment du grand art. 11 suivait sa pensée aimable et can. dide, sans s'apercevoir qu'il y avait plus que de la candeur à recommencer de telles œuvres, des médailles frappées

pour les siècles. Disons-le donc une fois pour toutes : les fables qu'il met dans la bouche d'Ésope sont presque toujours d'une extrême faiblesse, mais les scènes qui sont comme la mise en action des apologues du sage offrent très souvent un vrai mérite d'observation fine , de langage naturel et franc.

Qu'est-ce que le Loup et l'Agneau dans la comédie de Boursault? Deux personnages de l'ancien ré.;ime mis en scène avec cette hardiesse ingénue si bonne à rencontrer chez nos vieux poètes. L'agneau est un orphelin recueilli par le bonhomme Pierrot et sa femme Golinette, le loup est le seigneur de l'endroit,

certain grand escogrilfc

Qui (le tous les seigneurs a la meilleure gr.ffe.

Pierrot etColinetle en ont terriblement à dire snr son compte. C'est un vrai tyran de village, ce hobereau, un homme qui ne respecte rien, qui se moque de Dieu et du diable, du droit et du devoir, de l'honneur des femmes et de l'avenir des enfants. Chaque jour il tire de sa poche un droit nouveau. Une écrevisse qu'on prend, un moineau qu'on tue, vite un procès devant le juge. 11 prélève sa dîme sur toutes choses, sur les choux, les poireaux, les citrouilles. Peu s'en faut qu'il ne réclan-e un droit pour l'air que respire le pauvre paysan. 11 en réclame un de tout le village si les vilains ne réduisent au silence les grenouilles de ses fossés :

Les fossés du château sont tout pleins de grenouilles, Qui, par mt^chanceté , lui font un si grand bruit, Qu'il ne dort p;is un brin tant que dure la nuit, l'ar un pa|>ier qu'il a, griCfoiiué d'un notaire, Il veut, bon gré, mal gré, que je les faisions taire Lt faute jus(iu'ici d'euipêclier leur cancan,

Chaque maison du bourg paie un écu par an. C'est un dogue affamé qui toujours mord et ronge. Empêclier des crapauds de crier, le pouvons-je?

Ainsi Colinette explique, en son patois, comment ce^seigrieur, — que le diable emporte ! — s'est emparé du champ de l'orphelin pour arrondir son domaine. C'est alors que le bon Ésope lui raconte la fable du loup et de l'agneau. Sa fable est bien languissante à côté de celle du maître, mais elle offre un avantage qui n'a pas échappé à Saint-Marc-Girardin. S'il est encore des lecteurs qui soient tentés de reprocher à La Fontaine cette raison du plus fort signalée comme toujours la meilleure ^ ils feront bien de lire la jolie scène de Boursault, vrai commentaire de la fable, commenté à son tour par notre confrère. L'explication du mot ironique de La Fontaine, c'est le vers de Boursault qui, au lieu de la raiso?i la meilleure, écrit tout bonnement : le plus cruel des droits :

Le plus cruel des droits est le droit du plus fort.

Beaucoup moins artiste que La Fontaine , Ésope tient à être clair, et il ajoute:

Ma pauvre Colinelte et mon pauvre Pierrot , Voilà comme à peu près par le commun usage Font envers leurs vassaux les seigneurs de village. Quand d'un bois ou d'un champ il leur plaît un morceau, Des agneaux malheureux troublent toujours leur eau ; Et pour peu qu'on résiste aux raisons qu'ils se forgent, Kon contents de les tondre, hélas! ils les égorgent. 11 sera bientôt nuit, et vous êtes de loin ; Adieu. De cet enfant ayez beaucoup de soin. Je ne pari irai point sans lui faire justice.

Je parlais aussi de la grenouille « qui veut se faire plus grosse que le bœuf ». Cette grenouille, dans la comédie de Bour.-ault, c'est la femme d'un notaire. L'émulation du luxe,

les combats de la vanité, ces luttes niaises et féroces qui causent la ruine de tant de familles, voilà ce que Boursault a voulu peindre sous les traits de madame Albione. Madame Albione, toujours brillante, toujours ilambante, quoiqu'elle vienne crier misère auprès du ministre, est depuis cinq ans veuve d'un notaire, ou plutôt, comme elle dit, d'un conseiller, — d'un conseiller garde-notes, — car l'autre nom lui paraît humiliant. Voulez-vous un crayon assez vif des mœurs de la bourgeoisie judiciaire sous le règne de Louis XIV? Écoutez la confession de madame Albione :

Conseillère à la cour, présidente à mortier,

Faisaient moins de fracas que moi dans mon quartier.

Voyant à mon époux une somme assez grosse,

Je voulus avoir chaise, et puis après carrosse ,

Et, tous les chevaux noirs n'ayant pas de grands airs,

J'en eus de pommelés comme les ducs et pairs.

Pour mon appartement cinq chambres parquetées

A force de miroirs semblaient être enchantées,

Et, ce qui m'en plaisait , on n'y pouvait marcher

Que l'on ne se mirât encor dans le plancher.

Ayant vu par hasard, dont je fus bien contente,

De gros chenets d'argent chez une présidente,

Je priai mon mari de m'en donner d'égaux ,

Et quatre jours après j'en eus de bien jilus beaux.

Je fus même à la foire où j'eus la hardiesse,

Voyant un cabinet qu'aimait une duchesse ,

Pendant qu'à marchander elle le dépeçait ,

De le prendre à sa barbe au prix qu'on le laissait.

Pour ne pas abuser de votre patience ,

On parlait en tous lieux de ma magnificence...

Mais aujourd'hui quelle chute! Il fallut tout vendre à la mort du conseiller garde-notes. Ce fut un vrai désastre. Sur toutes ces choses magniiiques, madame la conseillère perdit 70 pour 100. C'est pourquoi, ayant appris que le roi dotait des filles pauvres de bonne maison afin de leur procurer

d'honnêtes alliances, madame Albione vient solliciter l'appui du ministre et mettre ses deux filles sur les rangs. Le ministre lui répond par une fable : la Grenouille et le Bœuf. C'est votre portrait, lui dit-il, et c'est l'image du siècle. Que de vanités ! que de prétentions ruineuses ! et là-dessus éclate une de ces mercuriales comme Boursault les aime. Il commence sur un ton railleur, il persifle la femme de l'huissier qui s'habille comme la procureuse, la procureuse qui prétend égaler la femme de l'avocat, celle-ci qui veut se mettre au niveau de la conseillère, la conseillère rivalisant avec la présidente et la présidente avec la duchesse ; puis le ton s'élève, et la moquerie se tourne en invective :

Chacun, dis-je, chacun n'a ni repos ni trêve Que comme la grenouille il ne s'enfle et ne crève. De là vient le desordre et les crimes qu'on voit; Pour soutenir ce faste, on fait plus qu'on ne doit. Combien , de bonne foi , d'iniquités atroces Traînent des procureurs qu'on roule en des carrosses ! Cet autre dans le sien, qu'on croit un bon marchand. En eùt-il jamais eu , s'il n'eût été méchant.? Pour montrer au public, d'une façon galante. Un libraire étendu dans sa ciiaise roulante. Combien, incognito, délivres défendus Dans l'arrière-boutique ont-ils été vendus? Combien un financier, pour être en équipage , De zéros criminels remplit-il une page?

Combien au parlement d'avocats de grand poids Pour aller à grand train vont-ils contre les lois?...

Voilà, certes, des pages excellentes, et je pourrais en citer beaucoup d'autres : le portrait de la mère coquette dont les mauvais exemples ont porté fruit et qui s'étonne de la précocité de sa fille; la caricature de M. Furet, l'huissier du Parlement, qui se croit un personnage et se vante des services dont l'État lui est redevable , parce qu'il a

donné le jour à quatorze drôles, huissiers comme lui et pires que lui, vautours fils de vautours ; enfin ces comédiens qui prient Ésope d'assister à une de leurs représentations, non pour faire plaisir à Ésope, mais pour tirer parti de sa présence, pour faire d'Ésope une réclame. Great attraction! A cette soirée assistera le ministre, le sage ministre, l'illustre bossu dont la bosse est pleine d'apologues. Ésope les devine sans peine :

C'est-à-dire, à parler nettement,

Que c'est moi qui serai le divertissement, Et, pour aller au but où votre troupe aspire, A'ous tirerez l'argent, et moi je ferai rire.

Cependant il accepte l'invitation, car, s'il tient à ne pas être dupe, il ne cesse point pour cela d'être bon prince, je veux dire bonhomme. En attendant, il cause avec l'orateur de la troupe, et l'on comprend que Boursault, si mêlé aux comédiens et aux auteurs dramatiques de son temps, trouve là une excellente occasion de dire aux uns comme aux autres quelques vérités piquantes.

Qui de vous , je vous prie , est le complimenteur?

— C'est moi, monsieur. — C'est vous? — Moi-même. — Ergo menteur.

— Avez-vous une bonne troupe, un bon répertoire, beaucoup de pièces nouvelles ? Y a-t-il de bons auteurs dans cette ville? — Eh, eh... — J'entends-, couci, couci. Malheur à qui s'en mêle, si l'art de charmer lui manque ! Dans tout ce qui n'est pas nécessaire, on ne supporte pas le médiocre, ni même le passable. Il faut de l'excellent, du merveilleux :

Qu'on n'ait point de pain blanc , on en mange du bis. De velours ou (\c serge on se lait des babits. Parce qu'en quelque étal que le destin nous lange,

Il faut absolument qu'on s'habille et qu'on mange; Mais du consentement de cent peuples divers Rien n'est moins nécessaire au monde que des vers, Et par cette raison qui me semble équitable Les passablement bons ne valent pas le di.ible.

A travers ces épisodes, dont la succession monotone n'est pas toujours assez dissimulée, on voit courir l'intrigue légère qui leur sert de lien. Ésope n'a pas dit immédiatement à Euphrosine qu'il renonçait à l'épouser, qu'il ne la disputerait point à celui qu'elle aime ; luiphrosine est inquiète, irritée, et une heure vient où cette fureur éclate. Oh! la belle révolte amoureuse ! Tout cela, pour Ésope, c'est une occasion d'étudier la nature humaine sur un sujet franc et ingénu. Il n'est pas fâché de voir si l'ambition de jouer un rôle h la cour ne va pas altérer dans le cœur d'Euphrosine l'amour qu'elle a juré nu brillant Agénor. Ésope se réjouit donc de la constance de la jeune fille. Ses colères lui font plaisir. Loin de se fâcher, il sourit, quand Euphrosine lui lance cette invective :

Et moi, qui vous connais pour un fourbe achevé, Moi, qui de votre fraude ai sujet de me plaindre, Moi, qui ne sais qu'aimer et qui ne sais point fein<lre, Je vous déclare ici qu'Aj^énor a m.a foi^ Que je suis toute à lui comme il est tout à moi, Que toute la grandeur où le roi vous appelle N'aura pas le pouvoir de me rendre infidèle, Et que, si de mon père on aigrit le couiroux, J'épouserai la mort plus volontiers que vous.

Est-il besoin de dire que la comédie se termine par le mariage d'Euphrosine et d'Agénor sous les auspices du sage Ésope?

Telle est cette œuvre agréable et courageuse, œuvre d'un homme d'esprit et d'un homme de cœur. Le succès, un peu

contesté d'abord à la scène, car l'intérêt de l'action y était trop peu de chose , ne tarda pas à prendre un grand essor. Quant au succès de lecture, il ne fut pas douteux un instant et franchit bienlôL nos frontières. En ces dernières années du dix-septième siècle, Boursault eut l'honneur de représenter l'esprit français aux yeux des lettrés de l'Europe. La comédie A' Esope à la ville fut traduite en anglais, en allemand, en italien, en hollandais. On y aimait surtout l'élévation naturelle des sentiments, ce que j'appelle une certaine audace naïve de droiture et de loyauté.

C'est par là aussi que Boursault s'est acquis de bonne heure l'amitié des deux Corneille et qu'il l'a conservée toute sa vie. Après le succès d'Esope à la ville, Thomas Corneille lui dit un jour : a Pourquoi ne pas vous présenter à l'Académie française ? — Y songez-vous ? répondait modestement le poète; que ferait l'Académie d'un sujet illettré qui ne sait ni le grec ni le latin ?» — Et Thomas Corneille répliquait vertement : « 11 n'est pas question d'une académie grecque ou latine, il est question de l'Académie française. Eh ! qui sait mieux le français que vous ? » Voilà bien l'exagération d'un ami : « Qui sait mieux le français que vous? » Parler ainsi à Boursault, c'est parler sans mesure, et l'historien ne peut que mentionner la chose en souriant; mais Thomas Corneille aurait pu dire sans crainte d'être démenti : Qui mieux que vous, dans le déclin de la comédie et depuis la mort de Molière, a maintenu au théâtre une certaine hauteur d'accent unie à la gaieté? qui a eu mieux que vous le sentiment de la grâce honnête ?

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