‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 102 sur 334 · PRÉCOCITÉ DE SON GÉNIE. — LA CRISE MORALE · texte numérisé non relu

PRÉCOCITÉ DE SON GÉNIE. — LA CRISE MORALE

il put enfin, sans obstacle, se plonger dans ces sciences qu'il devinait de génie.

A seize ans, déjà célèbre, il publiait un Traité des sections coniques, et Descartes refusa de croire qu'une sagacité si précoce fût vraiment d'un adolescent. Logique, physique, mécanique, miracles de calcul, tout lui était donc un jeu.

Mais tandis que le feu de sa jeunesse se dépensait dans cette poursuite passionnnée de la certitude, un événement vint troubler la paix d'un austère foyer. En mai 1638, M. Etienne Pascal fut accusé de s'être plaint trop vivement d'une réduction des rentes sur l'Hôtel de ville; et, menacé de la Bastille par Richelieu, il dut se dérober au péril par une fuite précipitée. L'affaire risquait d'avoir des suites fâcheuses, si, en février 1639, ses deux jeunes filles laissées à Paris n'avaient eu la faveur d'être invitées par la duchesse d'Aiguillon, nièce du ministre, à figurer dans une tragi-comédie, V Amour tyrannique de Scudéry, que des enfants devaient représenter devant le cardinal. Elles jouèrent leur rôle à ravir ; et, profitant de l'occasion, la petite Jacqueline, tout en pleurs, sollicita la grâce de son père dans un compliment en vers animés de son esprit et son cœur. Son Éminence en fut si touchée qu'elle ne se contenta pas de pardonner : M. Etienne Pascal ne tarda point à être nommé intendant des tailles, en Normandie, poste difficile, car il y avait eu là des troubles récents, et les mutins venaient même d'y piller le bureau des recettes.

Il fallut donc partir pour Rouen, et ce fut dans l'intention d'aider son père à régler plus rapidement les comptes de sa province, que Biaise Pascal imagina bientôt sa machine arithmétique, mais au prix d'un effort si laborieux que sa santé s'en altéra profondément. Pour se reposer d'un tel labeur, il commença ses expériences sur le vide, confirma sa théorie de la pesanteur de l'air, posa les bases du calcul des probabilités, entrevit le calcul différentiel et intégral, enfin, dans ses moments perdus, inventa, sinon la brouette, — qui était depuis longtemps en usage et se voit dans des gravures de Callot — , du moins l'omnibus.

La crise morale. Retraite à Port-Royal (f6SS). — Jusqu'où ne se serait point élancé ce génie qui inquiète l'admira-

tion, si, dès le premier pas, il ne s'était arrêté, comme éperdu, dans la contemplation de Tinfini ? C'est que les vérités abstraites ne pouvaient suffire à son cœur aussi ambitieux de sainteté que sa raison Tétait de certitude, et le jour approchait où il allait se consacrer à un autre idéal. Déjà l'y invitait un appel qu'il put croire providentiel; car, durant son séjour à Rouen, un disciple de l'abbé de Saint-Cyran, le curé de Rouville, venait d'initier aux doctrines de Port-Royal celui qui devait être leur plus ardent défenseur. 11 y eut donc là de premiers germes qui grandirent vite dans une âme si naturellement chrétienne.

Mais, avant l'heure décisive, Pascal va traverser encore six ou sept années indécises, pendant lesquelles il trouva quelque douceur aux agréments de la société. L'ordre des médecins, qui intéressèrent sa conscience à la conservation de sa vie déjà compromise, ayant imposé des loisirs et des distractions à son esprit trop tendu, il se laissa glisser dans le monde; et, s'il n'en connut jamais les orages *, un fragment éloquent, le Discours sur les passions de Vamour, où semble bien vibrer l'accent d'une confidence intime, — celle-ci par exemple : € Qu'une vie est heureuse quand elle commence par l'amour et finit par l'ambition! Si j'avais à en choisir une, je prendrais celle-là •, — autorise du moins à supposer qu'il sentit, outre l'aiguillon de l'ambition, la joie et la douleur d'aimer, mais à distance, et dans le secret, une âme digne de la sienne. Ce ne fut du reste qu'un rapide éclair ; car nous approchons de la crise qui fixa ses destinées.

Quelle en fut la cause? Est-ce l'accident auquel il n'échappa que par miracle, lorsque, ses chevaux s'étant tout à coup emportés au pont de Neuilly, et les traits s'étant heureusement rompus, sa voiture demeura suspendue sur l'abîme? Est-ce cette nuit d'extase dont il conservait le souvenir écrit sur un parchemin cousu dans son habit*? Est-ce l'influence de sa sœur Jacqueline qu'il avait lui-même conduite au seuil du

1. Voir le Roman de Pascal : Pascal et mademoiselle de Boannez, d'après des documents nouveaux et des lettres inéditest par M. A. Gazier, Bévue politique et littéraire, 24 novembre 1877.

3. Ce parchemin, V amulette de Pascal, comme rappelle le B' Lëlut qui vent faire passer Pascal pour fou, forme la première page du manuscrit autographe des Pensées, à la Bibliothèque nationale, n° 9202.

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cloître, quelque temps après la mort édifiante de son père? Toujours est-il que vers 1655, pris d'un irrémédiable dégoût pour tout ce qui n'est pas Dieu, il se retira de plus en plus à Port-Royal, juste au moment où les doctrines jansénistes venaient d'être condamnées par la cour de Rome. C'était l'heure des menaces, des disgrâces, de la ruine peut-être : car les adversaires de cette sainte maison armaient contre elle non seulement la Sorbonne et le clergé de France, mais le bras du pouvoir. Amauld et ses amis avaient beau méditer, délibérer, compiler, argumenter, toute leur théologie, et leurs dissertations tripartites et quadripartites, n'auraient pu conjurer ce péril pressant, s'il n'avait été prévenu par un de ces retours offensifs qui assurent la victoire, ou retardent la défaite.

Les PiroTinelales (f e&e-SV). — Or ce coup d'éclat fut le triomphe des Lettres provinciales publiées sous le nom de Louis de Montalte, dans l'intervalle qui s'écoula du 23 janvier 1656 au 24 mars ^657 *. Elles réussirent du moins à tuer la scolaslique en morale, comme Descartes y avait à jamais coupé court en métaphysique. Si la querelle que suscita ce pamphlet n'a plus aujourd'hui tout son à-propos, la verve d'une ironie magistrale, les principes qui sont le fond même de la conscience, la dialectique d'un bon sens convaincu, et les beautés d'un art supérieur, lui assurent un intérêt durable. En même temps que Pascal déconcertait l'ennemi par l'audace et l'adresse d'une manœuvre qu'applaudit l'opinion, il donnait à la prose française un chef-d'œuvre qui marque dans son histoire une date beaucoup plus mémorable que celle du Discours de la méthode.

Lui qui visait toujours à la perfection, il dut être heureux d'un succès qui prouvait l'excellence de sa plume ; mais il s'en réjouit surtout en vue de la cause à laquelle il s'était dévoué, parce qu'il y voyait le salut des âmes ; car, méprisant la renommée, il ne voulait plus vivre que pour ce qu'il crut la vérité. Aussi le problème de la vie humaine devint-il l'unique objet des méditations qu'il disputait à ses continuelles souffrances. C'est l'héroïque spectacle que nous offrent les dernières années de sa courte existence, cette longue agonie, t Qu'il parle, a dit

1. Voir Ylntroduetion des Provinciales par M. P. Faugère, édition des Grands Èerirain», Paris, Hachette.

éloquemment Prevost-Paradol, qu'il prie, qu'il écrive, qu'il s'entretienne avec quelques amis touchés de la même passion des choses divines, il n'a plus qu'un sentiment, qu'une pensée : l'avenir de l'homme au delà de ce monde, la façon de s'y préparer, et le néant de tout le reste. S'il s'oublie un instant hors de cette idée, ou s'il sent s'élever en lui quelque fierté de l'avoir et de la communiquer aux autres, s'il prend plaisir à la louange, s'il s'enivre parfois de sa propre parole, une ceinture de fer lui rappelle, par ses morsures cachées, le peu qu'il est, et ce qu'il a résolu. Son désir ardent de la béatitude et ses angoisses pour le salut n'ont cependant rien d'égoïste. Car il plaint les autres à l'égal de lui-même ; et, comme on s'accorde à louer la force merveilleuse qu'il a reçue du ciel pour pénétrer les esprits et pour remuer les cœurs, il entreprend son grand ouvrage, les Pensées, afin de conduire au repos de la foi ceux qui languissent dans le monde, ou, ce qui est pire, qui s'y trouvent heureux. •

Les Pensées. L'apostolat* — Il écrit donc, mais par charité pure, pour tirer ses semblables du mal dont il a soufiEert luimême, et les rendre invulnérables aux assauts de l'incrédulité dont il semble pressentir la lointaine invasion, à un siècle de distance. Donner aux vérités de la religion la rigueur d'une certitude scientifique, appliquer à l'apologie des dogmes révélés une méthode et des raisons capables de forcer les plus rebelles dans leurs derniers retranchements, telle est l'ambition de cette âme, qui, s'attachant à la Croix, comme un naufragé à la planche de salut, portera dans la défense de la foi cette mélancolie dont la tristesse ne fut inspirée à d'autres que par les angoisses du doute.

Mais, frappé à mort, il ne put qu'ébaucher un monument dont les matériaux épars ont pour nous la touchante et majestueuse beauté des ruines. Ses Pensées, bien que le meilleur n'en soit pas venu jusqu'à nous, et n'ait eu d'autre confident que Dieu, nous le montrent cependant, s'il est possible, plus grand encore par le cœur que par l'intelligence. C'est ce qu'atteste aussi le courage avec lequel il supporta les épreuves qui précédèrent sa délivrance. Avec les maux qu'il recevait comme un bienfait et une expiation, redoublèrent son humilité, son déta-

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chement de tout lien terrestre, son amour inquiet et ingénu pour les pauvres. Durant sa dernière maladie, il voulait qu'un indigent fût placé près de lui et qu'il eût toutes les préférences de leur gardien commun, t Ne me plaignez point, disait-il; la maladie est l'état naturel du chrétien, parce qu'on est par là comme on devrait toujours être, dans la privation de tous les biens et de tous les plaisirs, exempt de toutes les passions qui nous troublent pendant le cours de la vie, et dans l'attente continuelle de la mort. • Ce fut parmi ces sentiments que s'éteignit, en sa trente-neuvième année, le 19 août 1662, cet homme extraordinaire qui embrassa la foi avec une sorte de désespoir, étouffa en lui toute autre passion que celle du vrai, dédaigna la gloire à l'âge où l'on voudrait mourir pour elle, enferma son génie dans un seul objet, le salut de ses semblables, et représentera toujours l'élite des âmes assez généreusement tourmentées par le problème de la destinée humaine pour s'y dévouer, pour s'y sacrifier jusqu'au martyre.

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