‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 114 sur 334 · PENSÉES : PREMIER ORDRE DE PREUVES · texte numérisé non relu

PENSÉES : PREMIER ORDRE DE PREUVES

autre vie, d*où nous sépare une barrière si fragile. Aroir tant d'imprévoyance à deux pas de la mort, n'est-ce pas une marque d'aveuglement? A plus forte raison y a-t-il folie à triompher de notre ignorance. Que faut-il donc penser de ceux qui t font les braves contre Dieu », ou sont fiers de leur doute? Et cependant € l'homme est si dénaturé qu'il y a dans son cœur une semence de joie en cela! »

Loin de songer au grand problème, la plupart n'ont en effet d'autre souci que de s'en détourner à l'aide de divertissements tels que le jeu, la chasse, Vamhition et la politique-, mais, loin de guérir le mal, tous ces prétendus remèdes ne font que le rendre plus incurable.

L'insouciance qui nous possède sur le plus pressant de nos intérêts n'est du reste qu'une des illusions innombrables qui nous assiègent, car, autour de nous et en nous, tout est mensonge, convention ou, comme il dit, puissance trompeuse. N'est-ce pas faute de vraie science et de vraie justice que la ' justice et la science affectent un si vain appareil, pour duper Vimagination, < cette maîtresse d'erreur et de fausseté... qui a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres et ses fous »? Dans cette revue des c piperies » dont s'avisent les habiles, les sarcasmes de Pascal n'épargent aucun charlatanisme. Il se raille de < l'avocat bien payé qui trouve plus juste la cause qu'il plaide », du bonnet carré des docteurs et de < leur grimace », du < déguisement des gens de guerre », des < robes rouges et des hermines », dont les magistrats € s'emmaillotent en chats fourrés ». Les rois eux-mêmes, c s'ils ne sont pas masqués d'habits extraordinaires, pour paraître tels, ne se sont-ils point accompagnés de gardes, de hallebardes et de trognes armées qui n'ont de mains et de force que pour eux? » Bref, c l'homme n'est qu'hypocrisie, en soimême et à l'égard des autres. Il ne veut pas qu'on lui dise la vérité ; il évite de la dire aux autres, et toutes ces dispositions ont une racine naturelle dans son cœur. »

Impuissance de la raison» de la volonték — Le vrai, comment d'ailleurs pourrions-nous l'atteindre, perdus que nous sommes dans un petit canton de cette terre, lorsque < tout le monde visible n'est qu'un trait dans l'ample sein de la nature » ?

Suspendus entre les deux abîmes de Tinfini et du néant, de l'extrême grandeur et de l'extrême petitesse, ne sommes-nous pas tenus, par cette < disproportion même », à distemce de toute réalité, de tout principe et de toute fin? Puisant alors à pleines mains dans l'arsenal pyrrhonien qui lui offre Montaigne, et en particulier dans ce formidable chapitre consacré à l'apologie de Raymond de Sébonde que nous avons eu à analyser plus haut, Pascal s'arme contre la raison de tous les arguments que lui oppose le doute le plus résolu. Il concentre en formules énergiques et passionnées tout le scepticisme où s'égaye l'auteur des Ef^ais, c Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence; un méridien décide de la vérité : en peu d'années de possession, les lois fondamentales changent : le droit a ses époques^ Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà » ; telle est la conclusion où se condensent des railleries impitoyables contre nos prétentions et noire faiblesse.

Misère et grandeur de l'homme, — Cet état qui nous est inhérent est cependant contraire à notre inclination; car nous sommes avides de certitude : € Nous brûlons du désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante pour y édifier une tour qui s'élève à l'infini ; mais tout notre fondement craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. » De là, un conflit sans trêve qui témoigne tout ensemble de notre misère et de notre grandeur. N'est-ce pas grandeur en effet que de se sentir misérable? Oui, nos misères sont« misères de grand seigneur et de roi dépossédé ». Elles ont beau nous c tenir à la gorge », elles ne répriment point l'instinct généreux qui nous relève, c L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant; il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser; une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer» Mais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que celui qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. » Telle est la contre-partie du pessimisme désolant qui nous foulait aux pieds. Voilà comment Pascal nous met sans cesse en contradiction avec nous-mêmes, par un parti-pris qu'affime ce cri de douleur î c Quelle chimère est-ce donc que l'homme, quel

Page 1