‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 115 sur 334 · PENSÉES : LE MOT DE L'ÉNIGME · texte numérisé non relu

PENSÉES : LE MOT DE L'ÉNIGME

monstre, quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers!... S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante et le contredis toujours, jusques à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible. »

I^a philosophie ne savrait expliquer eetfte énigme. — Le problème ainsi posé, il se tourne vers les philosophes, et leur demande ce qu'ils en pensent. Or chez eux il ne constate qu'embarras ou méprises, c Les uns ont voulu renoncer aux passions, et devenir Dieu; les autres renoncer à la raison, et devenir brute. » Égale vanité des deux côtés ! Car si la vertu des stoïciens n'est qu'un t mouvement fiévreux que la santé ne peut imiter », le bonheur que les épicuriens cherchent dans le plaisir n'est c qu'un mensonge qui trompe ». Entre les sceptiques et les dogmatiques, le choix ne vaut guère mieux ; car c nous avons une impuissance à prouver invincible à tout le dogmatisme ; et nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme. Qui démêlera cet embrouillement? La nature confond les pyrrhoniens et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô homme? » C'est Dieu qui répondra : t Écoutez Dieu! »

Le ehrisllanlsme seul reeonnati en nous le eonllic du bien et du mal, l'explique et le paeifle. — La réponse, on le pressent, elle est dans ]a seule religion qui paisse satisfaire aux conditions suivantes : 1° reconnaître en nous la lutte de deux natures, â** l'expliquer, 3° la pacifier. Le christianisme, en effet, ne cesse de nous montrer la révolte du mal contre le bien, de la chair contre l'esprit, de l'erreur contre la vérité. Or la raison de ce désaccord, il la trouve dan^ le dogme de la déchéance. Enfin, il nous offre le salut dans le mystère de la Rédemption.

C'est là que voulait en venir cette psychologie désespérante qui fait sortir la foi d'un examen de conscience, comme une conclusion de ses prémisses. Si l'hérédité de la faute < heurte rudement l'infirmité de notre intelligence », ce n'en est pas moins c l'abîme où le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours », de sorte que < l'homme est plus inconce-

vable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme ».

Prépamtloiis an pari. Attaques contre la raison. — Tel est

ce premier calcul de probabilités. A celui-là s'en rattache étroitement un second qui n'est autre que le pari — dont on a trop négligé de chercher la place dans le système apologétique de Pascal, — et voici comment ce nous semble.

Avant de nous troubler par la menace de l'enfer, avant de nous amener par la peur à parier que Dieu est, pour nous jeter tremblants et soumis au pied de la croix, Pascal a voulu conquérir le droit de s'écrier : t Humiliez- vous, raison impuissante ! taisez-vous, nature imbécile ! » Il s'attaque donc à l'orgueil des dogmatiques et des athées. La force de l'athéisme étant toute dans la négation, il s'attache à établir notre impuissance à nier aussi bien qu'à affirmer. Il s'arme de tous les aiguments du pyrrhonisme ; il les renouvelle avec une force singulière, changeant en un rire amer la gaie raillerie de Montaigne, et il étale impitoyablement sous nos yeux le spectacle de nos contradictions et de nos erreurs. Ne soyons pas si fiers de nos préceptes d'équité : c Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité audeçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Quelle sanglante négation de la civilisation et du progrès que le prétendu droit de guerre ! < Pourquoi me tuez-vous? — Eh quoi! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau? » C'est ainsi qu'il aiguise les traits de Montaigne et les dirige, avec une vigueur inconnue à l'auteur des Essaie, contre nos institutions, nos mœurs et nos spéculations. Ne nous étonnons pas s'il s'acharne à ruiner tout l'échafaudage des raisonnements humains, puisque ce dernier ne paraît lui servir qu'à masquer l'abime où la mort va nous jeter, en détournant notre attention de la méditation redoutable de notre destinée, en servant d'excuse aux t divertissements > qui font oublier la crainte de la justice de Dieu. Cette insou* ciance < en une affaire où il s'agit de notre salut », l'étonné^ l'irrite ; de là l'âpreté de son accent, de là la violence de ses efforts pour nous arracher t ce mol oreiller » du doute où tant d'entre nous voudraient goûter le repos. Il multiplie ici ses assauts, car il sait qu'il sera plus qu'à moitié vainqueur, quand il nous aura réduits à parier au lieu de nier.

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