LE GENRE DE LA FABLE ET SES ORIGINES
d^ncomparables paraboles qui traduisent les leçons d'une morale divine par des exemples et des tableaux dont la simplicité possède une vertu que l'art ne saurait égaler. La brebis du pauvre, le riche, le mauvais riche et Lazare, l'enfant prodigue, le pharisien et le publicain, le grain de moutarde, les arbres voulant élire un roi, la fourmi, tels sont ces apologues populaires. Mais ne donnons point un air de littérature à des beautés faites pour le salut des âmes; et, sans nous attarder non plus aux curiosités de l'érudition, passons en Grèce, où un esclave phrygien fut l'Homère de la fable.
Quoi qu'il en soit des aventures prêtées à ce philosophe pra- 4èi[m«^qui a nom Esope S dont la sagesse avisée nous signale un compatriote d'Ulysse, il est certain du moins que, nés de l'occasion et transmis par la tradition orale, ses petits contes sont digues d'avoir été voisins de l'époque primitive (vi® siècle) où Bias conseillait aux hommes d'être vertueux avec prudence, et d'éviter les maladresses encore plus que les fautes. (Aimez vos amis avec discrétion, comme s'ils pouvaient devenir vos ennemis. Haïssez vos ennemis avec modération, car il se peut faire qu'ils soient un jour vos amis.) Contemporain de la poésie gnomique ou sentencieuse des Phocylide et des Théognis, son apologue s'adapte étroitement à la moralité qu'il veut vulgariser. Il est comme un syllogisme auquel le récit sert de prémisses, et le précepte de conclusion. Aussi ne faut-il point y chercher la description des objets, la peinture des caractères, les mots passionnés qui saisissent, l'action, le mouvement, l'éloquence et le style. Sous leurs noms d'animaux, les personnages ne sont que des vices ou des vertus, et nullement des acteurs doués d'une vie individuelle. S'ils avaient une physionomie propre, ils risqueraient même de distraire notre attention aux
1. Né en Phrygie, vers le vi° siècle avant Jésus-Christ, il aurait été esclave d'un certain Jadmon de Samos qui l'affranchit. Crésus l'appela à sa cour. Envoyé par cç prince à Delphes pour consulter l'oracle, il irrita les habitants par la liberté de son langage, et fut précipité d'un rocher en 550. Ses fables auraient été recueillies pour la première fois par Démétrius de Phalèrc, 230 ans après sa mort, puis par Planude, moine grec du xiv* siècle, que La Fontaine prit pour un ancien. — Avant Ésope, on retrouve dans Hésiode (ix* siècle av. J.-C.) VÉpervier et le Rossignol. — La fable existe aussi dans Archiloque {V Aigle et le Renard), Stésichore {le Cheval et le Cerf)^ Hérodote (te Pêcheur qui joue de la flûte).
dépens de Tessentiel, c'est-à-dire de la démonstration à laquelle ils doivent servir d'arguments. En un mot, la fable ésopique a la sécheresse d'un théorème de géométrie que termine cette formule : Voilà ce qu'il fallait prouver. En voici un exemple : c Le renard et la panthère se disputent le prix de la beauté : la panthère vantait surtout la beauté de son corps. Le renard lui dit : € Combien je suis plus beau, moi qui ai cette bigar- € rure non sur le corps, mais dans l'esprit! » Cette fable montre que la perfection de l'âme est préférable à la beauté du corps, b Phèdre 9 la fable UUéraire. — Cette nudité va se parer d'ornements littéraires chez un écrivain secondaire, mais estimable, qui, probablement contemporain d'Auguste et '"
dans le culte du génie grec, recueillit les miettes de la table où s'étaient assis les dieux, et s'empara de l'apologue, parce que tous les autres genres avaient à Rome leur représentant officiel. Chez Phèdre (car c'est de lui qu'il s'agit), la vocation ne fut donc pas un entraînement instinctif, mais le calcul réfléchi d'un talent disponible qui, voyant l'élégie prise par Tibulle et Properce, l'héroïde et la métamorphose par Ovide, l'ode par Horace, l'épopée, d'ailleurs trop inaccessible, par Virgile, la tragédie par Varius, la comédie par Plante, Térence et leurs nombreux émules, se résigna, faute de mieux, à tenter fortune sur un terrain tout neuf où son amour-propre n'avait point à craindre de concurrents.
Il ne parait pas, d'ailleurs, que les Latins aient été curieux de faire fête aux jeux modestes qu'inaugura son studieux labeur : car, en rivalisant avec Esope, il ne réussit point à obtenir droit de cité pour d'humbles poésies que railla le goût dédaigneux de ses contemporains, s'il faut en croire les doléances d'une vanité susceptible et inquiète qui, fort ambitieuse de la gloire, la jugea lente à venir, et se plaignit sans cesse de la malignité des uns, ou de l'indiflference des autres. Parmi ses déplaisirs réels ou imaginaires, il en appelle à la postérité qui fera repentir la fortune de son injustice : Donec fortunam criminis pudeat sui (Epil., lib. II). Cette réparation n'eut lieu qu'après quinze siècles. Des protestants ayant pillé la bibliothèque d'une abbaye catholique, en 1562, le bailli de cette abbaye sauva quelques manuscrits précieux, parmi lesquels