ORIGINES DE LA FABLE : PHÈDRE
celui de Phèdre, acheté bientôt par François Pithou, qui se fit son éditeur. D'ailleurs la froideur des contemporains de Phèdre pourrait s'expliquer aussi par ce fait que les Latins n'usèrent de l'apologue que par accident. C'est ainsi qu'on cite celui de Menenius Agrippa (493 avant J.-C.) ; dans Cicéron, on rencontre le Vieillard et les Jeunes Hommes ; dans Pline l'ancien, les Deux Rats, le Renard et VOEuf; dans Horace, le Rat de ville et le Rat des champs (sixième satire du premier livre), qui est le chefd'œuvre de la fable dans l'antiquité. Tout n'était pourtant pas injustice dans l'accueil fait à ce traducteur qui prétendait au titre d'inventeur. Fabuliste par occasion, n'osant avouer ou nier ses emprunts, il est parfois aussi embarrassé, dans ces imitations, que le geai paré des plumes du paon, ou le renard qui a perdu sa queue dans un piège. Ce qui lui manqua le plus, ce fut l'imagination. Il a beau s'ingénier, son savoir-faire et sa bonne volonté déguisent mal l'indigence de sa veine. Il ne se soutient qu'en s'appuyant sur le bras d'autrui ; chez lui, point de motifs qui coulent de source : il ne s'alimente guère que de souvenirs. Au lieu d'observer la nature et de fixer des impressions vives, il paraphrase le texte grec, qu'il développe artificiellement, comme un bon écolier qui sait étendre sa matière par des procédés appris sous la discipline d'un maître. Sa tête n'est peuplée que de métaphores, d'expressions choisies, de formes grammaticales, d'épithètes et de synonymes, mais non pas, comme il faudrait, de sensations, de senti ments, d'idées, ou plutôt d'animaux ruminants, bêlants, mugissants, hennissants, coassants et rugissants. A peine indique-t-il les traits généraux dans ses ébauches douteuses où se trahit l'effort d'une conception vague qui tâtonne. Tantôt fin sans être naïf, tantôt naïf sans être fin, il a pourtant du goût, de la mesure, de l'harmonie, la science de l'à-propos, la vivacité du dialogue, le don de repartie, et surtout une concision précieuse, parce qu'elle est exempte de recherche et ne dégénère point en obscurité. M. D. Nisard fait à ce propos cette remarque ingénieuse : € Il en- est de certaines poésies trop concises comme de verres d'optique d'un degré trop fort : les unes, en demandant trop d'efforts à l'intelligence, la fatiguent ou la trompent ; les autres, par une trop grande concentration des rayons lumi-
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neux, tirent la vue et la troublent ». Simple sans platitude, industrieux sans raffinement, plus sobre que brillant, son style est substantiel, plein, sévère, agréable et varié. Il faut louer aussi sa diction saine et circonspecte qui reste pure sans purisme. Mais, à tout prendre, sa poésie n'est que de la prose, et ce classique ne sera jamais de ceux qu'on lit au lendemain de la quatrième.
Babrius. La fable popnlaire» an moyen kge* Marie de France; le Homan de Henart. — Sans nous arrêter à ce Babrius ou Gabryas — dont les fables furent découvertes en 1845 dans un couvent du mont Athos, — qui appartient à la même école, et mit, aux environs du F^ siècle, les fables d'Ésope en vers choliambiques, hâtons-nous de prendre pied en terre gauloise, où la fable, à peine implantée, s'acclimata si facilement qu'elle finit par oublier ses origines étrangères. Tandis que les branches hautaines de l'épopée devaient s'y dessécher avec le temps, l'humble pousse ne cessa pas de verdoyer, de bourgeonner et de fleurir sur un sol dont elle semble la flore indigène, tant il est vrai de dire que, dans le cadre d'une action familière à laquelle suffisait l'ironie native de notre bon sens, la verve de nos aïeux se trouva plus à l'aise que dans les détours compliqués des monuments épiques et chevaleresques. Et puis notre langue alerte et souple se prêtait d'elle-même aux devis plaisants et aux narrations enjouées qui, s'adressant aux grands et aux petits, figurent, à côté des chansons de gestes, comme le vaudeville aux environs de la tragédie.
Parmi les ancêtres de La Fontaine, nous compterons tout d'abord une poétesse du xiP siècle, Marie de France, dont on sait seulement que. Française d'origine, elle vécut à Londres, à la cour de Henri II Plantagenêt, anima de son esprit, de sa grâce ou de son cœur, des apologues d'un tour concis mais élégant, dans lesquels une mélancolie sympathique aux opprimés censure les abus du régime féodal, rendus plus cruels encore par le droit de conquête. Les bêtes de rapine et de carnage, le lion, le loup, l'aigle et le milan, y représentent ceux qu'elle appelle les ticfies voleurs, les lieutenants de comté, les baillis, les juges et seigneurs. Toujours tondue, suppliante et résignée, la brebis y est l'image du pauvre peuple, sur le sort