‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 143 sur 334 · SON ENFANCE : L'AIR DE FAMILLE · texte numérisé non relu

SON ENFANCE : L'AIR DE FAMILLE

aperçut et l'encouragea. On raconte aussi que Técolier passait des nuits entières à lire des romans, et s'oubliait dans sa passion studieuse jusqu'à ne pas entendre la cloche à l'heure des repas.

A dix-sept ans, son portefeuille contenait déjà l'ébauche d'une tragédie et bien des vers de rhétoricien préludant à une vocation qu'allait contrarier la volonté paternelle. Après avoir été tonsuré à onze ans et mis à la théologie à seize, sans enthousiasme, il se laissa frotter de procédure et recevoir avocat en 1656. Du droit et de son passage par l'étude d'un procureur qui le déclara tout à fait incapable, iï rapporta juste assez de termes de chicane pour les souffler à l'auteur des Plaideurs; et de la théologie il retira le prieuré de Sainte Paterne, bénéfice de huit cents livres dont il restitua loyalement tous les revenus * lorsque, huit ans après, la mort de son père lui permit d'écouter enfin ses goûts, et de se consacrer tout entier aux lettres, sans souci du lendemain.

L'hérédité. L'air de fiiintlle. — L'exemple de ses aines semblait lui tracer sa voie. Car la verve caustique était comme un signe de race dans la lignée toute gauloise à laquelle il appartenait. Deux de ses frères avaient déjà pris les devants. L'un d'eux, Gilles Boileau, grand lecteur de Régnier, et qu'on surnommait le critique, le grammairien, était un de ces beaux esprits bourgeois et frondeurs qui donnaient le ton aux clercs de la Basoche, et s'égayèrent librement aux dépens du Mazarin. Il devait entrer à l'Académie, vingt-cinq ans avant celui qu'il traita d'impertinent, en le voyant marcher sur ses brisées.

Un autre, l'abbé Jacques Boileau, docteur en Sorbonne, doyen de l'église de Sens, puis chanoine de la Sainte-Chapelle, possédait plus décidément encore le don de facétie et de gaillardise, non sans une pointe de jovialité bouffonne qui tournait volontiers les choses en caricature. Deux échantillons de sa manière suffiront à la caractériser. Un moliniste disant un jour devant lui que Pascal, retiré à Port-Royal, y faisait des souliers par pénitence, l'abbé répliqua : t Je ne sais s'il faisait des souliers ; mais convenez, mon révérend, qu'il vous a porté une

1. Cette somme servit, dit-on, de dot à Mlle Marie de Bretonville qu'il avait aimée) et qui entrait en religioui

fameuse botte >. Une autre fois, le graud Gondé, passant par la ville de Sens, fut complimenté par les corps et compagnie de la municipalité;* il se plaisait à se moquer des orateurs; et, quand vint le tour de l'abbé Boileau, pour le déconcerter, il avança sa tète et son grand nez du côté du doyen, comme s'il faisait semblant de le mieux écouter. L'abbé s'aperçut de la malice, et, feignant d^étre interdit, il commença ainsi son compliment avec une crainte affectée : t Monseigneur, Votre Altesse ne doit pas être surprise de me voir trembler en paraissant devant Elle, à la tète du compagnie d'ecclésiastiques : car, si j'étais à la tête de trente mille hommes, je tremblerais bien davantage. » Charmé de ce début, le prince embrassa l'orateur, sans le laisser achever. Ainsi s'accusait chez Jacques Boileau l'air de famille, mais avec excès. A ses coups de boutoir, à la verdure de ses brusques gaietés manquait trop la solidité d'un emploi judicieux; il annonçait pourtant son frère Nicolas, dont le mérite original sera d'associer la malice héréditaire à ce bon âens magistral qui fera dire à un de ses amis : c II y a plaisir à entendre cet homme-là : c'est la raison incarnée, » Aussi Sainte- Beuve écrit-il spirituellement : c Quand la nature créa Gilles, elle essaya un premier crayon de Nicolas ; elle resta en deçà et se repentit, elle prit le crayon et appuya quand elle fit Jacques ; mais cette fois elle avait trop marqué. Elle se remit à l'œuvre une troisième fois, et ce fut la bonne. Gilles était l'ébauche, Jacques la charge, Nicolas est le portrait. »

Ses débals» i660« Opportunité de la satire littéraire. — Voilà ce que justifièrent dès l'abord ses premières satires. Le Départ du poète, 1660; — le Genre satirique, 1663; — la Rime et la Raison, à Molièi^, 1664. A vingt-quatre ans, en 1660, lorsqu'il débute, il apparaît armé de toutes pièces. Il a déjà le ton, sinon l'autorité de l'aristarque, dont l'inspiration constante sera la haine d'un sot livre» Dans sa voix ne vibre pas le timbre ému de la jeunesse. De cet âge il n'eut jamais le rayon et la flamme, mais seulement un entrain de vaillance prêt à tout oser pour la cause de l'esprit français. Or c'était une vertu nécessaire à son dessein; car il ne visait à rien moins qu'à faire rentrer dans le néant cette foule de rimeurs en vogue, dont le crédit ne prospérait que par l'aveuglement du goût public.

Page 1