I. -- Les devanciers de boileau
Les devanciers de Boilean. — Toutes les grandes époques littéraires ont eu leur Poétique, c'est-à-dire ont formulé ces principes de goût qui sont l'instinct ou la conscience de l'inspiration naturelle. C'est ainsi que, dans les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV, les principaux genres entre lesquels se partage la poésie eurent pour législateurs Aristote ; Horace; Vida et Scaliger; Boileau. Sans examiner de près ces œuvres didactiqu-es, indiquons cependant les traits qui les dis*, tinguent : car ce rapide aperçu permettra d'apprécier à sa valeur le maître qui, venu le dernier, sut rester original, tout en rivalisant avec les devanciers dont il recueillit l'héritage.
Aristote et sa poétique. — Pour l'exact et profond génie d'Aristote, la poésie ne fut pas seulement, comme pour Platon, l'essor d'une âme possédée par un enthousiasme divin, bien que € le talent poétique exige un heureux naturel >, ou t un esprit en délire » (ch. xvii), mais un objet de science dont il définit les caractères, et décomposa les éléments avec la- précision d'un naturaliste et d'un logicien qui, les yeux fixés sur les modèles grecs, les seuls offerts à son observation, voulut classer les faits, en dégager les lois, et démêler, sous la variété des circonstances accidentelles, l'essence des choses ou la constitution même de l'esprit humain. Philosophe avant tout, il réduisit donc en une métaphysique la connaissance expérimentale d'une littérature privilégiée qui se prêtait merveilleusement à son dessein ; car tous les genres que vit fleurir la Grèce, et dont elle nous a transmis les exemplaires, s'épanouirent, par une sorte de génération spontanée, comme des plantes nées du sol même, sous un ciel clément, et en leur saison propice. Dans la réalité vivante à laquelle Aristote appliqua si sûrement sa puissante analyse, il y avait donc une telle perfection qu'il put presque se passer de tout autre idéal, et ramener la poésie à n'être que
SES DEVANCIERS : LA POÉTIQUE D'ARISTOTE. âl65
Viinitation des types proposés par la nature, ou les œuvres d'art dont il contemplait le spectacle. Ajoutons pourtant qu'il fait sa part à l'imagination. Il dit expressément qu'il préfère c le faux vraisemblable au vrai qui ne l'est pas >. Il recommande de peindre plus beau que nature ; et il dit formellement : c La tragédie imite des personnages meilleurs que la réalité, la comédie des personnages pires que la réalité >.
Malgré la sagacité de sa critique, il incline trop pourtant à regarder comme définitives, universelles et nécessaires les pratiques locales instituées par des traditions particulières à une race et à un temps. C'est ainsi que l'usage du chœur lui parait une des conditions essentielles de la tragédie. Il estime aussi que les reconnaissances sont indispensables à l'intérêt dramatique. Ce théoricien absolu a trop de tendance à ériger en axiomes des opinions trop exclusives, notamment lorsqu'il décide que la terreur et la pitié sont les seuls ressorts de la tragédie. C'est en effet méconnaître les sources variées du pathétique, entre autres l'admiration, dont Corneille fit le principal moteur de son drame. Chez les Grecs eux-mêmes, la tragédie des Perses et celle à'Antigone, au moins, échappent à la loi d'Aristote; car elles excitent surtout. Tune les émotions patriotiques, l'autre l'admiration. On peut aussi lui reprocher d'avoir trop circonscrit le champ de l'invention, quand il déclare qu'elle doit se renfermer dans un petit nombre de légendes et de familles héroïques. L'autorité de cette interdiction n'à-t-elle pas tenu trop longtemps nos poètes à l'écart des sujets modernes, ou du moins empruntés à nos propres origines? Oui, les stériles imitateurs nous ont assez ennuyés par de monotones redites, pour que nous gardions quelque rancune aux aventures des Atrides et des Labdacides, témoin le cri poussé par Berchoux à la fin du dernier siècle :
Qui me délivrei^'a des Grecs et des Romains ?
Cependant il serait injuste de rendre Aristote responsable de ses disciples. Disons plutôt que, faute de le bien entendre, des interprètes serviles ou aveugles ont exagéré ses rigueurs, ou calomnié ses doctrines. C'est ainsi qu' Aristote n'a jamais parlé de VUnilé de lieu. Quant à VUnité de temps, il n'en dit qu'un mot.
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en passant. Il n'impose que VUnité d'action, qui est une loi de raison (ch. vm, xxiv, v) *. N'oublions pas non plus qu'il ne se montre point tout entier dans un ouvrage auquel manqua la dernière main. Ce recueil de notes ne traite d'ailleurs avec détail que de la tragédie, dans laquelle Aristote voyait, il est vrai, l'essence de tous les genres, et de l'épopée. Ne soyons donc pas plus aristotéliques qu'Aristote, et n'acceptons point comme infaillible une esquisse précieuse, mais incomplète.
Horace et l'épitve «hk Fisons. — Après Aristote, les écoles de la Grèce, d'Alexandrie et de Pergame produisirent encore d'autres poétiques, notamment celle de Néoptolème de Parium, qu'Horace, disent les commentateurs, ne jugea pas indigne de son estime. Mais laissons les inconnus pour nous occuper du monument qui mérite le plus les regards de la postérité, bien qu'il soit en apparence le plus modeste de tous ; car son auteur voulait simplement donner, sous la forme d'une épitre familière, des conseils de goût aux deux fils de Lucius Calpurnius Pison, personnage considérable qui, tour à tour gouverneur de Pamphylie, consul et préfet de Rome, cultivait et protégeait les lettres. Wieland a même pu supposer, sans trop d'invraisemblance, que cette pièce fut inspirée par les inquiétudes d'un père qui, voyant un de ses fils s'égarer dans une vocation malheureuse, pria le poète d'éclairer un imprudent sur les difficultés d'un art compromettant pour la fortune d'un politique. Cette conjecture est encore précisée par les inductions d'Orelli, qui, frappé de l'insistance avec laquelle Horace définit les règles du drame satirique, incline à croire que le jeune patricien songeait à naturaliser ce genre sur la scène romaine. Sans aller aussi loin, M. Patin affirme du moins avec finesse qu'Horace, tout en ayant l'air de guider un disciple dans la carrière poétique, s'ingénie à l'en éconduire poliment. Sous prétexte de lui enseigner les secrets d'un art qui ne souffre pas la médiocrité, il découragerait donc les ambitions d'un amour-propre auquel il fait comprendre à demi-mot qu'il pourrait bien se tromper sur la portée de ses forces. Il lui montre en effet les dangers
1. Sur le véritable législateur dçs trois unit4s, voir Jules'Cêsar Scaliger fondateur du classicisme^ cent ans avant Boileau, par Eugène Lintilhac, Nouvelle Revue, l«'juin 1890.