LES PREMIERS SERMONS
bond comme sur des cimes escarpées où Ton côtoie Tabime : oa frémit, on a le vertige ; mais le péril passe, et Ton se trouve tout à coup charmé soit par des strophes pleines d'allégresse, soit par une fraîcheur d'émotion où déborde une sève printanière.
Cette surabondance de l'âge se manifeste jusque dans l'emploi des textes saints qu'il commente avec une sorte de délectation. Quand il use des termes de l'Apôtre, non seulement il donne à sa traduction un puissant relief, mais il les paraphrase à outrance. Jugeons-en par cet exemple : « Jésus, dit l'Ecriture, appréhenda la nature humaine. Elle s'enfuyait, elle ne voulait point du Sauveur. Qu'a-t-il fait? Il & couru après d'une course précipitée, sautant les montagnes. Il a couru comme un géant à grands pas et démesurés, passant en un moment du ciel à la terre. Là, il a atteint cette fugitive nature. Il l'a saisie, il l'a appréhendée au corps et à Vâme, » C'est avec la même plénitude vraiment lyrique qu'il interprète la prophétie où le Deutéronome annonçait les ruines fumantes de Jérusalem. Alors il se complaît à la tourner et retourner dans tous les sens ; il s'acharne à en dérouler les conséquences ; il la suit pas à pas, l'accom-^ pagnant de ses cris d'aigle ; il conduit comme par la main l'empereur Tite devant la ville condamnée; puis, quand elle est bien emprisonnée par l'assiégeant, quand nul ne peut échapper, c comme un loup affamé pour chercher sa nourriture >, il triomphe de cette agonie, il contemple avec joie les angoisses du désespoir, les tortures de la famine, l'incendie, la peste, le pillage, le meurtre, enfin la dispersion de la race entière dont il étale sous les yeux du monde « les membres écartelés >, Il va jusqu'à l'anathème dans ce sermon qui est un de ceux sur le brouillon desquels on lit : prêché contre les Juifs : € Peuple monstrueux qui n'a ni feu, ni lieu, sans pays et de tous les pays : autrefois le plus heureux du monde, maintenant la fable et la haine de tout le monde, misérable sans être plaint de qui que ce soit, devenu dans sa misère, par une certaine malédiction, la risée des plus modérés. >
Ces violences et cette fougue de peinture appliquées à la Bible, à l'Évangile ou aux Pères de l'Eglise sont un des traits qui caractérisent le premier essor de Bossuet. Dans cette prodi-
galité de citations eutre la ferveur d'an néophyte qui parfms se souvient trop de Técole, et est comme eniyré par la doctrine : celle ébriété sacrée ne permet pas encore au théologien la mesure qui convient à un auditoire mondain. Plus tard il ne sera pas moins soucieux d'invoquer rÉcriture sainte ; mais elle va devenir «a substance, et ses emprunts paraîtront sobres, parce qu'ils ne se distinguent plus guère de sa propre parole. Ajoutons que certains discours appartenant à cette période provinciale ont l'air dominés par des habitudes scolastiques : les procédés de composition ne sont pas toujours sans des artifices sensibles ; les cadres pourraient bien avoir été tracés d'avance, et transmis par tradition. Tel est par exemple le sermon sur la Passion^ prêché à Metz, dans le carême de 1655 ou 1656. Bossuet le divise en trois points, et démontre que Jésus-Christ a été tourmenté i^ par lui-même, 2<> par les créatures, 3« par son Père. Puis il analyse subtilement chacun de ces motifs. Ce n'est point encore l'ampleur, l'aisance, et la liberté de ces plans qu'il saura distribuer avec une logique si naturelle et si lumineuse. A une imagination qui tire du merveilleux chrétien des ressources poétiques, et rend toutes leâ pensées visibles et palpables, a des moiivements impétueux qui rappellent l'inspiration lyrique, à l'analyse enthousiaste des textes sacrés s'associent encore, dans ces rapides ébauches, les audaces d'un style qui dut effaroucher d'abord les pusillanimes ; car son indépendance native est d'autant plus aventureuse que l'inspirateur préféré de Bossuet fut alors TertuUien, c'est-à-dire le plus ardent, le plus énergique, mais aussi le plus subtil des docteurs et le plus barbare, après saint Cyprien, dont il s'inspire aussi volontiers. En attendant que la pratique de saint Augustin mitigé cette influence et en amortisse les effets, il faut s'attendre aux saillies d'un novateur qui n'a pas trouvé son équilibre.
La langue de ces premiers sermons est aussi plus ancienne que celle dont usera l'orateur de Louis XIV. Parfois énergique et brève comme le verbe d'un Corneille, elle n'évite pas toujours les locutions triviales. Elle a des formes surannées, celleci, par exemple : « Encore que nous fassions semblant d'être chrétiens, si est-ce néanmoins que nous n'épargnons rien... ». Elle sent l'archaïsme, notamment lorsqu'il est dit que la ruinç