SES SERMONS DE PARIS : PROGRÈS DE SON GOUT
de Jérusalem € doit servir de mémorial es siècles des siècles^. Ailleurs elle est bien contemporaine de Pascal par son tour latin et sa rude concision. Ne croirait-on pas lire une des Pensées, quandion rencontre ce passage : « Car enfin ne vous persuadez pas que Diea vous laisse rebeller contre lui des siècles entiers : sa miséricorde est infinie, mais ses effets ont leurs limités prescrites par sa sagesse. Elle qui a compté les étoiles, qui a borné cet univers dans une rondeur finie, qui a prescrit des bornes aux flots de la mer, a marqué la hauteur jusqu'où elle a résolu de laisser monter vos iniquités. > Les mots qui lui manquent, Bossuet n'hésite pas à les créer de vive force. 11 dit que les bienheureux ont la chair angélisée. 11 est vrai qu'il traduit alors TertuUien. Ailleurs il y a des fleurs on -peu fanées qui viennçnt de l'Hôtel de Rambouillet. Nous lisons, par exemple, € l'âme angoissée > (angustatur, saint Augustin). Les hypocrites sont appelés c des abuseurs publics >. Plus loin, il est dit : < il adultère les ouvrages de Dieu » ; t ce Dieu soulé d'opprobres >. Plus tard ne disait-il pas encore à la sœur Gornuan, en lui prêchant la fréquence de la communion : « Engloutissez, saoûlez-vous » ? Mais ce qui prévaut, ^n dépit des écarts, c'est la majesté d'une parole qui va dominer les âmes.
Période d« Paris (i#59-i6T0)« Bossuet se dlselpUne. Inflaenee de la soelété polie. Aseendaat de Louis XIV. ~ Quand il a quitté Metz pour Paris, l'action de ce milieu se manifeste bientôt. 11 y eut pourtant encore une transition dans ce développement. On peut signaler une année d'hésitation (1659), celle où il fut tenté de suivra les exemples de saint Vincent de Paulj dont il était le disciple. Sous l'influence d'un tel maître, il faillit renoncer à des ornements qu'il jugeait trop profanes, et mortifia sa parole, pour la rendre plus évangélique. Mais il comprit bientôt qu'il fallait faire des concessions au goût du monde, dans l'intérêt même de la doctrine.
Il semble dès lors vraiment qu'il ait passé d'un climat à un autre. Les vieux vocables tombent peu à peu, comme des feuilles mortes. Les couleurs criantes se tempèrent. A des expressions trop populaires se substitue cette familiarité qui ne reculera pas « devant les glorieuses bassesses du christianisme », mais les relèvera toujours par la magnificence de l'idée ou de la
Herté triomphale du sentiment. Cette période, qui comprendra une dizaine d'années (1659-1670), il Finaugure par le panégyrique de saint Paul, qu'il prêcha probablement le 29 juin 1659, à THôpital général (aujourd'hui la Salpétrière), qui venait d'être fondé, et avait besoin d'être soutenu par la charité publique. Jamais il ne se montra plus tendre, plus véhément, plus évangélique. En célébrant l'apôtre qui < ne cherche pas à flatter les oreilles par des cadences harmonieuses >, ni à < charmer les esprits par de vaines curiosités >, mais c persuade contre les règles, captive les entendements, et porte ses coups droit au cœur >, il nous découvre, sans le vouloir, un des secrets de son propre génie ^ Mais, tout en se proposant l'idéal de la primitive Église, il comprend aussi les nécessités d*un autre âge, et ne refuse pas de reconnaître que f les dégoûts des délicats > peuii^nt contraindre l'orateur « à chercher des ornements étrangers », dans l'intérêt même de la vérité. Les fleurs de l'élocution, il les tolère donc, mais pourvu que le discours < les entraine après lui par sa propre impétuosité ». N'est-ce pas faire la poétique du genre où il est déjà passé maître?
Oui, afin d'être efficace, Bossuet va, comme tout grand ora< leur, s'accommoder de plus en plus aux convenances d'un nouvel auditoire. Bien que ses origines soient antérieures à Louis XIY, son plein épanouissement n'éclate qu'à partir du
1. Il faut citer tout ce passage : « Il ira cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent Tëtrange, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs; et, malgré la résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon n'y a gagné de disciples, par cette éloquence qu'on a crue divine. Il prôchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce Barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes, il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cke. Rome même entendra sa voix ; et un jour cotte ville maîtresse se tiendra plus honorée d'une lettre du style de Paul, adressée à ses concitoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron. — Et d'où cela vientil, chrétiens? C'est que Paul a des moyens pour persuader que la Grècç n'enseigne pas, et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et môlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Épîtres une certaine vertu plus qu'humaine qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements, qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur, n
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jour où le voisinage de la société polie lui conseille de ne rien forcer, et lui devient un de ces avertissements dont le génie luimême a besoin pour produire tous ses fruits. Le commerce du monde polira son langage sans Ténerver. Il n'usera plus de ces termes qui pouvaient offenser les ombrageux. Il n'osera plus dire celte canaille, en parlant des valets du grand prêtre, et des soldats de Pilate. Mais, s'il s'épure autant qu'il le faut, il ne s'appauvrit point, car il est de ces vaillants que fortifie la discipline : et tout ce que perd sa fantaisie, sa raison le gagne. Il sera donc un des exemples de l'ascendant exercé par la personne même de Louis XIV sur tous ceux qui l'approchaient. Cette auguste présence lui fut un encouragement et un aiguillon en même temps qu'un point d'appui. Il n'aurait pas eu la même assurance sous la Fronde.
Admis à parler devant un prince qui, de l'aveu de tous, eut tant de rectitude et de justesse, il sentit le bienfait de ce bon sens régulateur, et s'imposa la proportion, la bienséance, la réserve, c'est-à-dire des mérites qui contribuent à l'autorité morale. Si, dans cette longue série de sermons dont les dates ne sont pas encore définitivement établies, vous voulez mettre la main sur un chef-d'œuvre, cherchez donc d'abord ceux dont il est dit : Prêché devant le Roi; cette épreuve est infaillible. Lisez par exemple les sermons sur la Providence (prêché au Louvre, 8 ou 10 mars 1662) et sur la Mort (le 24 mars 1662), — ses deux thèmes favoris, les deux pôles de son éloquence — .
A mesure qu'il entre ainsi de plus près dans les réalités de la vie, son austérité s'adoucit par la pratique des hommes, mais sans que les principes fléchissent et que le désir de plaire fasse tort à la vertu de l'enseignement. Car Bossuet ne fut jamais un casuiste qui capte la faveur des puissants : témoin les mémorables sermons prononcés sur V Ambition (19 mars 1662) chez les Minimes, V Honneur du monde (21 mars 1660) devant Gondé, ou VAmour des plaisirs (28 mars 1666) à Saint-Germain. En face de la Gour et du Roi, il cherche à prévenir l'idolâtrie prochaine, et ne craint même pas de montrer, par l'exemple d'un Nabuchodonosor, < ce que peut faire dans le cœur humain cette terrible pensée de ne voir rien sur sa tête ». Toutes les grandes idées qui rappellent à l'orgueil les extrémités néces-
saires des choses humaines, il les vit donc du premier coup d'œil, et les exprima d'une façon souveraine.
Dernière période» tonte pastorale (4 6*90-4 '704). — Après avoir effacé tous ses rivaux, il eût gardé le sceptre, si d'autres devoirs n'avaient réduit sa voix au silence. Dès lors, on ne l'entendit que dans les heures solennelles où il fut l'oracle du clergé gallican et fêta quelque mort retentissante. En dehors de ces rencontres, il échappe du moins à la critique : car, de 4670 à 1704 *, il ne rédigea plus guère les exhortations où il réservait aux humbles < les restes d'une ardeur » qui ne s'^éteignit jamais, comme l'atteste cette page de l'abbé Ledieu : « Le 2 avril 1702, M. de Meaux a assisté à la grand'messe, pour commencer le Jubilé; et, sur les deux heures, il a fait un grand sermon dans sa cathédrale. Ge discours était très tendre, et M. de Meaux l'a prononcé avec toutes- ses grâces, et aussi avec ime voix nette, forte, en sorte qu'on l'a aisément entendu jusqu'aux portes de l'Église. Chacun se réjouissait de lui voir reprendre sa première vigueur. Il est sorti de chaire sans aucune fatigue, et néanmoins par précaution s'est mis au lit jusqu'au soir pour se reposer. Chacun l'est venu voir en sa chambre. » Il avait alors soixante-quinze ans. Cette journée pastorale ne nous montre-t-elle pas au naturel la vieillesse d'un génie qui n'eut pas de déclin?
La théologie de Bossuet. L'interprète philosophique du dof^e. Gnthonsiasine dn docteur. Foi immuable» impérieuse. — Voilà une fin digne de celui qui disait : < Les prédicateurs doivent monter en chaire dans le même esprit qu'ils vont à l'autel, pour y célébrer un mystère, et un mystère semblable à celui de l'Eucharistie ». Oui, le dogme est l'essence de ses discours, et jamais la France ne vit une âme plus sacerdotale. A ce signe on reconnaît l'esprit du temps où les mondains eux-mêmes n'étaient pas indifférents aux questions théologiques. Mais nul autre aussi ne fut plus capable de forcer au moins l'attention des rebelles; car sa doctrine n'a point les sécheresses d'un docteur. Elle procède moins par la dialectique et le
1. Voyez, dans l'édition de M. Brunetière (Didot), les sermons sur la Profession de Mme de la Valliôre (1675), sur la Circoncision (1687), sur la Fête de Noël (1691), stip V Octave du Saint-Sacrement (1702).
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raisonnement que par des éclairs d'intuition et des élans d'etithousiasme. Il tente l'insondable avçc une sorte d'héroïsme. Écoutez-le s'écriant : < 0 largeur ! ô profondeur ! ô longueur sans bornes et inaccessible Hauteur J pourrai-je vous renfermer dans un seul discours? Allons, mes frères; entrons dans cet abîme de gloire et de majesté ! Jetons-nous avec confiance sur cet Océan \ » Tantôt il regarde ainsi le mystère en face, et, comme dit M. D. Nisard, < se porte impétueusement au plus épais^des saintes obscurités >, en soldat courageux qui se lance dans la mêlée : < tantôt il s'arrête ébloui, contraint de baisser la vue, et demande à remettre ses sens étonnés >. Ailleurs il décide impérieusement, par autorité, comme un prophète qui a reçu les confidences de Jéhovah. Parfois, si les preuves manquent, cette impuissance même se tourne en motifs nouveaux de croyance ou d'émotion religieuse. S'il ne transforme pas ces ténèbres en lumière, il sollicite une inquiétude généreuse par l'exemple d'une haute raison qui s'humilie. Le plus souvent, il commence par démontrer rationnellement un principe, avant de le confirmer par l'Écriture; mais, alors même, les arguments n'ont rien de didactique : ce sont plutôt les mouvements d'un cœur que la contemplation de la vérité toute pure ravit et transporte. On dirait qu'il tient la lyre de David, et chante dans la nuit.
Plus il s'élève vers l'infini, plus il se sent à Taise dans ces libres espaces où se déploie le vol de sa pensée. Alors l'abstraction prend corps et âme. Il a des images pour exprimer ce que l'œil ne peut voir, des harmonies pour traduire ce que l'oreille ne peut entendre ; et, parmi ces méditations d'une conscience, rien de subtil ou de raffiné. La raison est présente jusque dans l'oubli qu'elle fait d'elle-même ; et le philosophe parait encore jusque dans les occasions où il avoue son ignorance avec une simplicité d'enfant.
Cette obéissance qu'il pratique et qu'il commande ne lui coûte aucun sacrifice; car il n'a jamais éprouvé ni les rêveries de Fénelon, ni les transes de Pascal, ni les curiosités ambitieuses de Malebranche« 11 est évident que du premier au dernier jour il a Cru, naturellement, et d'une foi immuable, à une révélation dont il est l'interprète et le ministre, presque au même titre que les Apôtres, auxquels l'unissent d'évidentes affinités. U a le
droit de dire comme eux : < Mon Évangile, mon Deutéronome, mon maître, mon Dieu ». N'est-il pas, comme eux, THomme du Très-Haut, et son Lévite par excellence? Aussi leur langage estil le sien, et nul ne s'étonne qu'il les égale, ou même qu'il les surpasse.
Le mormllste pratique. Le directeur des consciences. Mesure. Franchise et courage. La vérité dite aux |p*ands, à la cour, au roi. Discrétion et liberté. — Bien que Bossuet soit théologien par amour de la théologie, cependant il vise à la pratique, car il estime que les vérités ne sont pas < des meubles superflus, mais des instruments nécessaires qu'il faut avoir toujours sous la main, parce qu'on en a toujours besoin pour agir ». Il dit ailleurs : c Ne combattez pas les doutes par des raisons, ni par des disputes, mais par des œuvres ».
Il veut donc avant tout convertir des âmes. Sa parole est un exercice de charité ; elle éclaire les intelligences, pour gouverner les cœurs. « Mes frères, s'écrie-t-il avec cet accent pratique qui sonne si souvent et si haut chez lui, faites pénitence tandis que le médecin n'est pas encore à vos côtés, vous donnant des jours et des heures qui ne sont pas en sa puissance, et toujours prêt à philosopher admirablement de la maladie après la mort. Que la pensée du salut vienne de Dieu et non de la fièvre, de la raison et non du trouble, du choix et non de la contrainte. > Il serait inique de le regarder comme un moraliste impitoyable qui propose un idéal inaccessible. Son bon sens connaît trop la faiblesse pour ne pas proportionner le remède au mal, et la leçon aux courages. Il est trop soucieux de produire une action salutaire pour épouvanter les pénitents. Il censure également tout excès de rigueur ou d'iodulgenoe, et ne veut ni rétrécir, ni élargir les voix de Dieu : < Il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance ; une pilte meurMère, qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité, et flatter leur ignorance affectée.... Quelques autres non moins extrêmes ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes. Us ne peuvent supporter aucune faiblesse. Ils traînent toujours VEnfer après eux^ et ne fulminent que des anathèmes. » (Oraison funèbre de