ORIGINES DE L'ORAISON FUNÈBRE : A ATHÈNES
donc point les mémorables actions d'un grand homme : elles s'adressaient à la foule des humbles soldats qui s'étaient sacrifiés à une cause généreuse- Le génie d'Athènes remplissait seul un panégyrique anonyme et collectif, qui associait aux larmes des familles l'enthousiasme dont la fierté respire dans les Perses d'Eschyle c cet Homère de la Grèce historique », comme l'appelle Villemain. Tels furent les honneuris décernés aux héros de Marathon, de Salamine et de Platée. De ces monuments, le plus antique est celui que nous fait admirer Périclès parlant ainsi des guerriers qui avaient péri dans un combat contre Samos : c Ces hommes sont devenus immortels comme les dieux eux-mêmes ; car nous ne voyons pas les dieux en réalité, mais par le culte qu'on leur rend et les biens dont ils jouissent, nous jugeons qu'ils sont immortels. Or les mêmes signes existent dans ceux qui meurent pour leur pays. » Mais à partir du jour ou des confiits fratricides éclatèrent entre les cités, ces pompes traditionnelles devinrent moins imposantes, et finirent même par dégénérer en un cérémonial où les hommes d'État, se trouvant à l'étroit, s'étudiaient à éluder par des digressions politiques les lieux communs d'une rhétorique vulgaire. Thucydide nous en offre un exemple lorsqu'aux débuts de la guerre du Péloponèse, après le premier sang versé, il prête à Périclès les virils accents de cette harangue où, faisant un tableau rapide et embelli d'Athènes, de ses lois, de ses fêtes et de ses mœurs sociables, il oppose cet idéal à la rudesse inhospitalière et à la sombre discipline de l'oligarchie lacédémonienne. Au milieu de ces détours où se complut un auditoire amoureux de lui-même, il se montre plus soucieux de lui plaire par de flatteurs encouragements, que fidèle au pathétique simple et touchant d'une oraison funèbre. Est-ce dans cette circonstance que Périclès prononça ses mots qu'on lui attribue : « Vannée a perdu son printemps »? On l'ignore. Toujours est-il que Thucydide n'a pas cru devoir reproduire ce trait et que dans l'éloquente mais mâle harangue qu'il prête à Périclès, on ne voit plus où cette image élégiaque eût pu se placer. Périclès revient pourtant au ton pathétique de l'oraison funèbre avec une austère sobriété dans la péroraison où son stoïcisme exige des Athéniennes l'impassible résignation des mères Spartiates.
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La décadence de l'esprit civique devait entraîner celle d'une éloquence dont il est Fâme. Il convient cependant de signaler encore, parmi les modèles dignes d'échapper à l'oubli, ce discours où Lysias appelait la gratitude de ses concitoyens sur les familles décimées par la guerre, dans la ligue qu'Athènes, Corinthe et Thèbes avaient formée contre le joug de Sparte, c Nous n'avons, disait-il, qu'un moyen d'acquitter notre dette : c'est d'honorer les pères des morts, comme eux-mêmes l'auraient fait, de chérir leurs enfants, comme s'ils étaient les nôtres, et d'assurer à leurs femmes la protection qu'elles eussent trouvée dans leurs époux. Il faut regarder comme fortunés ceux qui, bravant le plus noble des périls, ont terminé leur vie sans s'exposer aux caprices de la fortune, et, loin d'attendre la volonté de la mort, ont choisi de leur plein gré la fin la plus glorieuse. Pour moi, j'envie leur trépas; car j'estime que la naissance est un bien pour ceux-là seulement qui, délivrés de ce corps périssable, nous lèguent par leurs vertus un éternel souvenir. »
Si, dans ce genre qui commençait à s'épuiser, Démosthène ne nous a laissé que des fragments dont l'authenticité parut contestable aux anciens eux-mêmes, c'est que son génie militant préférait la lutte au panégyrique. Il ne possédait toutes ses ressources que dans les occasions où il avait un ennemi à vaincre et un adversaire à persuader. Quoi qu'il en soit, il aurait su pourtant se plier aux formes de la louange, s'il est vrai, ce qui est fort douteux d'ailleurs, qu'on puisse lui attribuer ce passage où il aurait dit, à propos des morts de Ghéronée : c Ceux qui tombent sur le champ de bataille ne sont pas compris dans la défaite; tous, ils participent également à la victoire ». Pour compléter cette esquisse, mentionnons l'éloquent Hypéride : car, dans les suprêmes convulsions de la Grèce agonissante, quinze ans après Chôronnée, il brava l'épée brutale d'Antipater, par. l'intrépidité d'une parole qui consacra la dernière libation du sang répandu vainement pour l'indépendance d'Athènes. Il n'assista pas du moins aux hontes de la servitude. N'eut-il pas, comme Démosthène, la gloire de périr avec la liberté?
L'éloge fanèbre & Rome. Son caractère aristocratique* Son rdle sono Pempire. — A Rome, nous retrouvons l'oraison funèbre (laudatio) ; mais au lieu de paraître une sorte de cou-
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ronne déposée par la Patrie sur la tombe des fils qu'elle décorait d'un triomphe, elle ne cessa pas d'être une prérogative que les patriciens se réservèrent, avec le droit d'être ensevelis dans un linceul de pourpre. Si dans l'origine le peuple fut convoqué sur le Forum pour entendre l'éloge de Brutus et des vertus répu*^ blicaines, l'usage de louer les morts ne tarda point à se tourner en démonstrations ambitieuses où s'étalait l'orgueil d'une aristocratie puissante. C'est ainsi que durant sa questure, sous prétexte de rendre de pieux devoirs à sa tante Julie et à sa femme Calpurnie, César, non sans arrière-pensée politique, fit remonter l'orighie de sa race au sang des rois et des dieux. Ces mensonges solennels furent poussés à un tel excès que les historiens eurent peine à reconnaître la vérité parmi tant d'impudentes falsifications. C'est ce dont témoigne formellement Clcéron : c His laudationtbus historia rerum nostrarum est faetamendador; muUa enim scripta sunt eis quœ faeta non sunt, falsi triumphi, plures consulatus, gênera etiam faim (Par ces panégyriques, notre histoire est devenue plus mensongère : car on imagina bien des faits supposés, de faux triomphes, des consulats renouvelés, ou même des généalogies controuvées). C'est dans ce même genre oratoire, ainsi faussé^ que devaient retentir les menaces de tyrannie prochaine, témoin l'apologie du dictateur déclamée par Antoine devant ses restes sanglants. Si, quelque temps après, à une époque où les armées n'étaient plus que des instruments de domination aux jnains d'un maître passager, Cicéron put encore, devant le sénat, dans la dernière de ses Philippiques, honorer les morts de la légion de Mars par les accents d'une voix vengeresse, qu'allaient étouffer les sicaires du triumvir, ce fut en vain qu'il tenta d'encourager le patriotisme par la gloire ; car le vainqueur d'Actium devait bientôt monter seul à la tribune définitivement c pacifiée », pour y louer son neveu Marcellus et Drusus, le fils de sa femme. Dès lors, soumise à la censure du pouvoir qui désignait des magistrats pour cet office, l'oraison funèbre ne servit plus qu'à flatter les souverains; ou plutôt ils jugèrent plus sûr de célébrer eux-mêmes leurs prédé* cesseurs. Ainsi firent Tibère, Caligula, Claude et Néron que l'on vit, tout enfant, débiter, en l'honneur de son père adoptif empoisonné par le mets des dieux (à savoir les champignons
choisis par Agrippine), un discours composé par Sénèque. Plus tard Rome applaudit Tapothéose de Poppée, et Domitien osa parler de sa douleur sur la tombe du frère qu'il venait d'assassiner. Plusieurs de ces monstres prirent même la précaution de prononcer, de leur vivant, leur propre éloge. Bref, on peut dire qu'en général les héros valurent les panégyriques. Exceptons-en Antonin loué par Marc-Aurèle et Pertinax par Septime Sévère, et surtout Agricola, beau- père de Tacite, auquel sa mort inspira cette biographie éloquente qu'on peut considérer comme le chef-d'œuvre des laudationes païennes.
Li'oraison fanèbre aux premiers temps de l'Église grecque et latine. — Il appartenait au christianisme de réhabiliter un genre justement décrié. Aussi respectueux pour la mort que pour la vie des hommes rachetés par le sang du Rédempteur, ouvrant aux âmes les perspectives d'une immortalité qui n'était plus la récompense précaire décernée par une patrie terrestre, il transforma l'orateur en un moraliste qui, tout en proclamant notre misère, nous fortifie par le sentiment de notre grandeur, nous révèle nos destinées, nous console par le dogme de la vie future, et nous anime à d'infaillibles espérances par des leçons dont l'autorité s'adresse au riche comme au pauvre, au prince comme au sujet, humiliés dans la même poussière, devant l'égalité que la loi de nature établit entre toutes les conditions. C'est dire que cet enseignement de l'exemple aura plus d'influence et de portée, s'il nous offre une de ces existences illustres auxquelles est assuré le retentissement durable de l'histoire.
Mais l'Église souffrante ne pouvait nous transmettre que des noms obscurs de héros sanctifiés par le martyre, et leur éloge, comme leurs reliques, dut se dérober à la lumière, dans le secret des catacombes. Même au iv® siècle, quand la société religieuse parut au grand jour, les premières oraisons funèbres qui méritent l'attention ne sont point un panégyrique officiel, mais une sorte de sermon où les souvenirs du foyer se mêlent à des conseils édifiants. Tel fut, entre autres, le tribut de regrets dont s'acquitta saint Grégoire de Naziance envers son frère Césaire qui, médecin de la cour impériale, était demeuré fidèle à sa foi, dans le palais même de Julien l'apostat — lequel
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ne Ten estima pas- moins d*ailleurs, et ne voulut pas lui opposer d*autres armes que le raisonnement. Ces adieux se distinguent par Fonction d'une sensibilité sincère, et des élans qui ne languissent pas dans le voisinage de Bossuet, témoin cette péroraison qui rappelle le mouvement final de Toraison funèbre de Condé : « Alors, Césaire, je pourrai te revoir, non plus exilé, non plus enseveli, non plus objet de lannes et de pitié, mais glorieux, triomphant et couronné, tel que souvent, ô le plus tendre des frères, tu m'apparus en songe, soit par une illusion dé mes désirs, soit par Teffet de la réalité même. » A cette homélie domestique nous préférons toutefois Téclat du discours où il solennisa comme patriarche de Constantinople les funérailles de saint Basile : car l'éloquence de son deuil fut alors digne de Tamitié qui avait uni les cœurs de ces grands évêqttes, tous deux chrétiens dès le berceau, tous deux aussi épris d'admiration pour les lettres profanes que de ferveur pour les saintes Écritures, tous deux promus aux suprêmes honneurs du sacerdoce, et non moins inséparables par la fraternité de leur apostolat que par celle de leurs talents. Si saint Grégoire n'eut pas le goût irréprochable, s'il manque de pathétique, il rappelle Isocrate par la richesse des images et la symétrie savante d'une diction ingénieuse.
Saint Grégoire de Nysse, frère de saint iBasile, fit aussi son éloge, et, quelques mois après, ceux de Pulchérie, fille de Théodose, et de l'impératrice Flaccile. Il ne sera pas sans intérêt de rapprocher ces deux discours, l'un de l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, l'autre de celle de Marie-Thérèse.
Si l'Église latine est inférieure à sa sœur d'Orient, élevée à l'école de la Grèce, il serait pourtant injuste de méconnaître le mérite de saint Ambroise et de saint Jérôme. L'un, qu'immortalise l'arrêt dont il osa frapper le crime de Théodose, loua son frère Satyrus, avec le charme des sentiments vrais, en dépit des défauts d'un style gâté par la rouille de la barbarie. L'autre ne monta jamais dans la chaire pour présider à d'illustres obsèques, mais quelques-unes de ses lettres sont émues d'une tristesse pathétique, entre autres celles que lui inspira la mort de Népotien, le plur cher de ses disciples, ravi dans la fleur de l'âge à ses religieuses espérances, et la perte plus cruelle