JEUNESSE. DÉBUTS SCIENTIFIQUES
son gouverneur rAllemand Hinckmann^ et fut son compagnon de plaisir et d'études, pendant trois ans, à travers la France méridionale, l'Italie septentrionale, la Suisse et l'Angleterre* Ce dernier séjour surtout dut être particulièrement utile à un esprit dont la vocation jusqu'alors indécise allait bientôt devenir définitive. Ce fut à Londres qu'informé de tout ce qui s'était accompli de considérable dans l'ordre de la science. Il entra résolument dans les voies ouvertes par Newton et les physicien» de son école. Il y conçut l'idée de ses premiers écrits, qui furent deux traductions, la Statique des Végétaux de Hale& (i735),f et la Méthode des fluxions et des suites infinies de Newton (1740). Dans la préface déjà magistrale du premier de ces ouvrages, il s'annonce comme un fervent admirateur de Bacon, c C'est par des expériences fines, raisonnées et suivies, y écrivait-il, que l'on force la nature à découvrir son secret; toutes les autres méthodes n'ont jamais réussi, et les vrais physiciens ne peuvent s'empêcher de regarder les anciens systèmes comme d'anciennes rêveries ; ils sont réduits à lire les nouveaux comme on lit les romans. Les recueils d'expériences et d'observations sont donc les seuls livres qui puissent augmenter nos connaissances. » D'autres travaux spéciaux qui suivirent, et en particulier un mémoire sur l'expérience qui renouvela les miroirs ardents d'Archiméde^ attirèrent sur lui l'attention du monde savant. Mais, si précoce qu'ait été sa maîtrise, elle avait été devancée par la plus haute des récompenses, car il avait remplacé de Jussieu à l'Académie des sciences, dès 1733. Il allait s'employer à justifier ce choix prématuré.
Disons-le toutefois : dans cette première période, BufiPon, géomètre rigoureux et circonspect, ne promettait pas encore d'être ce qu'il sera plus tard, à savoir ce généralisateur hardi qui, trop prompt parfois à subordonner les faits aux idées, adressa un jour au chimiste Guyton de Morveau cette réponse qui lui a fait du tort : Le meilleur creuset, c'est Vesprit.
Dans ces débuts, nous ne soupçonnons pas non plus le peintre dont l'imagination aura toujours besoin de se donner carrière, comme il le confessa plus tard avec une sorte d'ingénuité, lorsqu'il écrivit dans une de ces introductions oratoires qui lui sont familières : c Nous retournerons ensuite à nos
détails avec plus de courage : car j'avoue qu'il en faut, pour s'occuper continuellement de petits objets, dont l'examen ne permet rien au génie >. Ce mot nous avertit que la longue apti-, tude à la patience, h laquelle Buffon réduit le génie, n'exclura pas de ses œuvres le feu sacré du poète et les grandes vues du philosophe. Ces deux caractères vont en effet se combiner dans ses aptitudes scientifiques, et son admiration associera de plu*» en plus le culte de Milton à celui de Newton et de Desoartes. Mme Necker dit expressément : t II fait plus de cas de Milton que de. Newton ».
L'oecasion qui déeide la Yoeation dn natnriUiste. Ses eoUaliorateiirs. — Mais à son ardent désir de renommée il fallait un champ de travaux précis et une occasion de se produire. Or «Ile lui fut offerte, en 1739, lorsqu'à son lit de mort le savant Dufay, intendant du Jardin du Roi, eut l'heureuse pensée de désigner Buffon au choix de Louis XV, comme son plus digne successeur. Il put doînc se vouer enfin au grand projet de décrire la nature, d'en raconter l'histoire, et d'en expliquer les lois. Ce fut dès lors son idée fixe, et il ne cessa plus de la poursuivre avec une constance qui procédait d'un secret enthousiasme.
Pour exécuter un plan si grandiose, il lui fallait d'habiles auxiliaires qu'il pût animer de son souffle. Parmi les collaborateurs qui travaillèrent dans son atelier, et eurent l'honneur de contribuer à la beauté de ses tableaux, il n'est que juste do signaler ici son compatriote, l'exact et laborieux Daubenton, qu'il s'adjoignit pour la partie descriptive et siu'tout anatomique. Le concours de Guéneau de Montbéliard ne lui fut pas moins précieux; car cette plume ingénieuse sut, mieux que toute autre, dérober au maître quelques-uns de ses procédés. N'oublions pas non plus l'abbé Bexon qui mit la main à VHistoire des Oiseaux. Leurs titres à notre souvenir ne sont toutefois que secondaires; car la présence du maitre s'atteste, jusque dans leurs essais, par des retouches qui leur communiquent l'empreinte de son style.
Ce fut en 1749 que parurent la Théorie de la Terre et l'Histoire naturelle de Vhomme, c'est-à-dire les trois premiers volumes dç V Histoire naturelle, ce monument dont le titre seul exerçait une
iJ HISTOIRE NATURELLE : SA GENÈSE. SOI
séduction .universelle, dans un siècle où le mot de nature, s'associait partout à celui de Dieu même, et tendait à le remplacer effrontément. Lorsque Tarbitraire régnait partout, on aimait à contempler, dans la nature, l'ordre, la règle et la loi.
Consacrés. aux Quadrupèdes vivipares^ les douze volumes, suivants parurent successivement dans une période de dix-huit années (1753-1778). De 1770 à 1783 furent publiés neufvolumes sur les Oiseaux, Enfm douzô autres volumes — au total trentesix r— dont cinq sur les minéraux (1783-4788), et sept de sup* plément, "se succédèrent à . des intervalles inégaux jusqu!à la mort 4e Buffon (16 avril 1788). Le dernier est même posthume (1789). Les Époques de la.Naturey qui font partie de ces douze derniers volumes y avaient paru en 177§.
L'ensemble de sa vie« Longue patlenee^ Isolement^ dignité* Sen vrai earaetère. Buffon bonhomme. — Durant ces cinquante années, qu'il se vantait c d'avoir passées à son bureau », sa vie se partagea tout entière entre Paris — où il donni^it un tiers de son année à son laboratoire ^t à ses collections du cabinet du roi, qu'il appelle « son fils aîné », et où il faisait ses observations -r- et son château de Montbard, dans le fameux pavillon duquel il les rédige. Ce pavillon de travail, qu'on appela le berceau de l'histoire naturelle, et dont Jean-Jacques baisa le seuil à genoux, était à l'extrémité de ses jardins ; on y montait de terrasse en terrasse. C'est là que Buffon, éveillé dès cinq heures, se r^endait tous les matins. En été, il s'établissait dans une grande. salle, nue, voûtée comme une chapelle, et il habitait en hiver un autre cabinet moins froid, dont l'unique ornement fut un portrait de Newton. C'est là qu'aidé de sa vaste mémoire et des notes prises à Paris, il composait et écrivait. Voilà le cadre où nous devons nous représenter sa figure que ranime sous nos yeux le buste du Louvre par Augustin Pajou. Elle nous frappe par une expression de calme et de noblesse, par la conscience de la force, non sans un peu de dédain dans la lèvre supérieure, et un air olympien dans le front proéminent et bombé; mais l'ensemble se conciUe pourtant avec la bienveillance et la douceur.
L'amour de la règle et.de l'ordre, un bon sens grandiose, une raison pacifique, une imperturbable constance dans un
labeur qui ne se dément pas, tels sont les traits qui le distinguent, au milieu du xviiP siècle et de la vie turbulente ou dissipée dont le flot emportait presque tous ceux qui se disaient et se croyaient philosophes . Aussi ceux-ci ne lui pardonnèrent-ils pas cette attitude qui semblait censurer la leur. Mais nous admirerons l'isolement de Fécrivain qui ne se laissa pas distraire un seul instant de Timmense étude au succès de laquelle il fallait le silence et la contemplation solitaire. Le vrai sage n'est-il pas celui qui, généreusement épris de la gloire, se tint à l'écart des sectes, des coteries, des querelles éphémères, des pt)lémiques irritantes, des petites passions ou des intérêts mesquins dont la cohue s'agitait au-dessous de sa sphère sereine? Une prenait pas même souci de répliquer autrement que par l'indifférence à ceux qui déchiraient ses livres, ou tentaient de le tourner en ridicule. S'il ne répondait pas à ses censeurs, et déclarait en pleine Académie : < Fermons l'oreille aux aboiements de la critique », c'était autant pour ne pas perdre ou mieux employer son temps, que parce qu'il se croyait supérieur à ces critiques qui « se suffoquent d'encens ou s'inondent de fiel ».
Il n'a garde d'ailleurs de rester étranger à l'esprit. de son temps : car il en garde une secrète défiance de toute tradition. Mais cette tendance est atténuée par la bonne économie du travail et le sérieux du talent. Ne donnant à un monde frivole que la partie extérieure de lui-même, ce qui fut de représentation, il sut toujours se discipliner et se diriger. Au lieu de se corrompre, comme tant d'autres, et de se dépenser au jour le jour dans une improvisation livrée à tolis les souffles de la popularité, il ne cessa donc pas de se concentrer, de se recueillir, et de marcher imperturbablement vers le but unique où le conduisit son pas grave et solennel. Gardons-nous pourtant de prendre l'imperturbable sérénité de son caractère et la réserve de sa vie pour les marques d'un cœur sec et d'un esprit hautain.
Le caractère de Buffon a été défiguré par une légende due à la malignité de Saint-Lambert et du prince de Monaco, qui, pour prouver que cet historien de la nature manquait de naturel, le représentent se mettant, pour écrire, en habit de gala, avec épée, poudre et manchettes. La vérité est dans sa
labeur; dignité; bonhomie; popularité. 503
Correspondance où il faut le voir tout gai et tout bonhomme, dans le cercle de ses parents et amis de Montbard — à savoir, sa jeune femme ; Mme Nadault, sa sœur, à la fois enjouée pu sérieuse comme il le fallait; Mme Guéneau, c le mouton »; M. Da.ubenton, < le charmant hanneton »; son fils Buffonet; celui de Guéneau, Fin fin] — invitant un ami à venir manger sa soupe^ et riant de tout son cœur aux charges du peintre Touzel» cet orchestre vivant: Qu'il y a loin de ce Buffon — aimable, pour tous ses hôtes, aux heures de délassement, même pour ses domestiques, comme sa femme de charge, Mlle Blesseau, cette Laforèt de Montbard, et s'écriant dans le salon de Mlle de Lespinasse qui n'en revenait pas : « Oh! diable, quand il est question de clarifier son style, c'est une autre paire démanches! » — au prétendu comte de Tuffières que singeait D'Alembert, d'après le Glorieuxl C'est avec plus d'étonnement que de plaisir qu'il vit cet exalté de Jean-Jacques venir baiser le seuil de son pavillon. Ce n'est pas sa faute, mais celle de sa physionomie, si Hume, de bonne foi d'ailleurs, lui trouvait l'air d'un maréchal de France, avec ses traits majestueux, sa parure de cheveux blancs sous lesquels étincelaient ses yeux noirs aux sourcils encore noirs ; mais Gibbon voyait en lui tout uniment « un grand et aimable homme ». Il n'était pas non plus l'écrivain olympien qu'on disait inaccessible à tous les sentiments, et nous savons qu'il a donné de vraies larmes à la mort de sa femme < adorée », que sa besogne en fut interrompue, et qu'il l'interrompit encore pour conseiller avec autant de dignité que de délicatesse son fils malheureux en ménage.
Sa popularité 9 sa dictature scientifique. — Cette dignité de caractère, qui le rapproche du xvii® siècle, le met hors de pair entre tous ses contemporains. Elle lui valut, de son vivant, une considération exceptionnelle. Lorsqu'en 1753 l'Académie l'appela spontanément à l'honneur • d'un fauteuil, ce fut un hommage rendu à une renommée qui remplissait le monde entier. En 1777, des corsaires anglais s'empressèrent de lui faire parvenir des échantillons à son adresse qui se trouvaient dans un navire capturé par eux. Parmi les- souverains, c'était à qui lui enverrait les plus rares productions des deux hémisphères. Toutes les Compagnies savantes se disputaient °
nom. Louis XV, malgré son apathie si peu curieuse d'encourager Fesprit, ériglsait en comté sa terre de Montbard. Un ministre, M» d'Angivilliers, lui faisait élever une statue de marbre, avec cette inscription : Majestati naturae par ingenium *. . Or peirsonue ne s'avisa d'en être surpris, et Buffon moins que tout autre, car il se rendait justice; on peut même lui reprocher d'avoir admiré trop exclusivement ses propres mérites, Gommie un idéfitl en dehors duquel rien ne pouvait lui plaire. Prosateur, il dédaigna les vers, « à moins qu'ils, ne fussent beaux comme de la prose ». L'enchaînement continu du disr cours étant pour lui la première condition de toute éloquence, il disait en .haussant les épaules : t Le président de Montesquieu a-t-il un style? » Le savant poussa ses dissentiments scientifiques jusqu'à l'injustice pour Réaumur comme pour Linné, lequel lui rendit la monnaie de sa pièce, en appelant Bufonia la plante dite vulgairement Heirhe à crapaud. Son discow^s à VAcadémie, dit Discours sur le style et prononcé le 26 août 1753, n'est guère que la théorie élogieuse de. son propre génie d'écrivain. Ajoutons enfin qu'il eut le tort cruel d'interrompre Bernardin de Sàint-Pierre lisant, dans un salon, Paul et Virginie^ ce qui navra un coeur plus sensible que le sien. Il y a donc là un excès, c'est-à-dire une faiblesse, mais qui n'autorise pas l'irrévérence de ses détracteurs. Ils auront beau dire, le dernier mot reste à Lebrun, s'écriant dans son ode :
Ressemble au dieu de la lumière, Qui se venge par des bienfaits.
Poursuis ! que tes nouveaux ouvrages Remportent de jiouveaux outrages!
Décoré plutôt que chargé de ses quatre-vingts ans, ce patriarche des sciences naturelles mourut à Paris, le 16 avril 1788; et ses funérailles furent la plus grande pompé publique que la Franèe ait vue avant celles de Mirabeau. Son nom résumait toute la pensée scientifique du xvm° siècle, comme celui déRousèeau toute sa pensée politique ^.
1. Il y avait d'abord naluràni amplectitur omnem ; mais un plaisant toit au hsLs:^ Qui trop enibrasse mal étreint n. .
2. Il laissait un fils, colonel de cavalerie à 29 ans. La Révolution ne respecta pas en lui la gloire de son père. Quelques jours avant le 9 Thermidor, il monta sur Téchafaud, d'où il fit entendre ces paroles : « Citoyens, je me nomme Buffon ».