‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 265 sur 334 · LE CRITIQUE THEATRAL ; SON AUTORITÉ · texte numérisé non relu

LE CRITIQUE THEATRAL ; SON AUTORITÉ

éclectique, ce serait composer toute une Pratique du théâtre bien autrement avisée que celle de Tabbé d'Aubignac. Et quels documents curieux pour l'histoire deâ révolutions du goût on recueillerait ainsi !

Mais pour y réussir, il faut suivre Voltaire dans ses promenades capricieuses à travers les œuvres et l'histoire de la littérature dramatique. Or les impressions d'un pareil guide attirent moins souvent la sympathie qu'elles ne provoquent la discussion. De là des risques à courir, mais ni la sécheresse ni l'ennui ne sont parmi eux.

Méprises et conlradictlons plaisantes sur Sophocle et Shakespeare. — Quelle piquante méprise par exemple que toute la critique de Voltaire sur la conduite de ÏCEdipe roi de Sophocle, qu'il traite de déclamation et dont il prend les sublimes adresses, depuis l'imprécation de Tirésias qui fait tout pressentir et tout craindre, pour autant de fautes d'écolier qui ôtent d'avance tout intérêt en laissant deviner tout le secret! Et se peut-il que le préjugé aveugle un homme d'esprit jusqu'à lui faire débiter tant de sottises sur le « galimatias » du plus parfait des tragiques ! Quelle revanche prend ici l'érudition rudimentaire d'un écolier de nos jours sur toute la finesse du roi de l'esprit ! Et quelle leçon de modestie pour tous !

Et n'est-ce pas une comédie bien plaisante encore que les variations de son jugement sur Shakespeare, depuis le jour où il signale l'auteur du Jules César à l'admiration mitigée des Français, dans les copies corrigées qu'il leur en offre, jusqu'au jour où il dénoncera furieusement le sauvage ivre, Gille Shakespeare, avec son traducteur, le misérable Letoumeur, à l'indignation de l'Académie et de tous les honnêtes gens !

Le « €oniineiitaire sur Corneille » i « un art poétique et une grammaire ». — Voltaire « puriste ». — Mais il a été moins injuste au fond pour Corneille qu'on ne le prétend d'ordinaire. Il faut faire en effet deux parts dans le Commentaire, dont l'une est de critique grammaticale, l'autre de critique littéraire, et lui-même écrivait : t Ainsi mon commentaire pourra être à la fois un art poétique et une grammaire ». Dans la grammaire, le purisme de Voltaire se donne très injustement carrière, sous ce prétexte cent fois répété d'être utile aux étran-

gers, € pour qui principalement ces remarques sont faites >. 11 regratte les mots et ne pardonne à Corneille aucun provincialisme. Il lui compte, comme autant de solécismes, des archaïsmes et des latinismes qui avaient cours de son temps et que ce modeste grand homme rajeunissait d'ailleurs de son mieux dans les éditions ultérieures. Il suffit de consulter le Lexique de la langue de Corneille, par M. Marty-Laveaux, ou surtout, dans l'espèce, celui de M. Godefroy, pour voir que presque toujours Corneille est excusé par ses contemporains et que, neuf fois sur dix, l'auteur du Commentaire pèche par une ignorance fâcheuse de l'histoire de la Jangue, en critiquant le style bourgeois de l'auteur d'Othon,

Mérites el déméritefi de Voltaire eommeiitateinur de Cor» neillei le « Racinien «i le fondateur de la eritlque théA* tr^le élastique. — Mais dans la partie de pure critique, que d'éloges ardents et sincères, parmi toutes ces remarques c un peu vétillardes > — comme il disait de celles de l'abbé d'Olivet sur Racine — qui portent sur les rimes faibles et les défauts de versification, sur le manque de liaison des scènes, sur les conversations dont il ne sort rien, sur le phébus, sur le c remplissage », sur le goût des maximes et sur les mille et une fautes contre le costume et les t bienséances théâtrales » ! Au demeurant, tout en prônant trop souvent et quelquefois hors de propos les beautés raciniennes, il a su louer les extraordinaires mérites de Corneille, père du théâtre français, et s'enthousiasmer pour ses belles scènes. On pourrait même ici élargir le débat et prouver, par une foule de citations piquantes et décisives, que la plupart des jugements qui ont cours partout sur les beautés de notre théâtre classique, dans l'école comme dans la presse, ont été formulées pour la première fois par Voltaire, à travers sa correspondance et ses préfaces, ses histoires et ses romans, et surtout dans le Commentaire sur Corneille, On peut même déclarer, sans méconnaître la haute portée des théories éparses dans les Discours et Examens de Corneille, dans les préfaces de Racine, dans la Critique de V École des Femmes, dans le III® chant de VArt Poétique, dans les Caractères ou dans la Lettre à V Académie, que Voltaire est le véritable fondateur de la critique théâtrale classique.

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