‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 266 sur 334 · LE COMMENTATEUR DE CORNEILLE · texte numérisé non relu

LE COMMENTATEUR DE CORNEILLE

Irrévérences et excuses de Yoltaircf csommentaCear de Corneille. — Ne lui tenons donc pas rigueur pour quelques espiègleries par lesquelles il traduit sa mauvaise humeur de racinien, selon son mot, devant les défaillances du sublime et inégal auteur du Cid, D'ailleurs elles lui échappent surtout dans les lettres où il traduit, au jour le jour, avec sa verve primesautière, les impressions variées qu'il éprouve à la lecture de Pieire, Il est vrai qu'elles sont fort irrévérencieuses. Après avoir déclaré solennellement, par exemple : < Il ne s'agit pas seulement de louer Corneille, il faut dire la vérité. Je la dirai à genoux et l'encensoir à la main >, il écrira à d'Olivet : € Je donne quelquefois des coups de pied dans le ventre à Corneille, l'encensoir à la main, mais je serai plus poli >. Voulonsnpus enfin voir à plein le gamin de Paris qui fut toujours en lui, écoutons-le déclarer à D'Alembert, en riant sous cape : t II efct vrai que dans l'examen de Polyeucte je me suis armé quelquefois de vessies de c au lieu d'encensoir >. Mais si Bernis

le trouve trop bon pour-t ce rabâcheur, ce déclamateur », D*Alembert le tance Vertement, t La patience échapperait aui anges comme à moi >, se récrie-t-il alors, mais il proibet djadoucir ses jugements, il s'accuse même sincèrement. Il s'excuse aussi sur toute sa tactique de dénigrement, et non sans adresse; par exemple quand il déclare : « C'est sur les imperfections des grands hommes qu'il faut attacher sa critique ; car si le préjugé nous faisait admirer leurs fautes, bientôt ndus les imiterions, et il se trouverait peut-être que nous n'aurions pris de ces célèbres écrivains que l'exemple de mal faire >.

Enfin, s'adressant respectueusement à l'auteur de Cinna luimême, il s'écrie : € Je ne peux ni ajouter ni ôter rien à votre gloire : mon seul but est de faire des remarques utiles aux étrangers qui apprennent notre langue, aux jeunes auteurs qui veulent vous imiter, aux lecteurs qui veulent s'instruire >. Ajoutons-y quelque malignité, celle qui lui venait du double désir d'exalter par ricochet l'inimitable perfection de son cher Racine, t sans lequel il n'y a point de salut >, et de faire ressortir, par la même occasion, les mérites évidents du meilleur disciple de ce maître, c'est-à-dire de Voltaire lui-même. Mais

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lui objecterons-nous avec La Bruyère que c le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement touché de très belles choses > ? Loin d'en convenir, il déclare que t les censures de réflexion n'ôtent jamais le plaisir du sentiment > : et il a du moins prouvé à tous les lecteurs du Commentaire qu'elles le renouvellent; car, en y inquiétant souvent notre admiration, ne nous a-t-il pas obligés à la mieux ressentir, à force de la défendre contre lui 1

VOLTAIRE POLTORAPHE

Réserves néeessaires sur les autres écrits en prose de Voltaire. — Les autres aspects du génie de Voltaire débordent évidemment le cadre de ces études classiques. Diverses bienséances nous interdiraient d'examiner ici de près le conteur, le philosophe, le polémiste, et ils ne nous appartiennent guère que par le style et l'esprit.

Voltaire conteur i sa manière de tenir le lecteur en haleine. — 11 est vrai que c'est par là que Voltaire vaut le mieux en toutes choses. Comme conteur, par exemple, il n'est inimitable que par sa façon de dire les choses. Quant à l'intérêt des aventures, il est des plus minces et des plus fugitifs, et refroidi, comme à plaisir, par la fantaisie invraisemblable de la donnée, ou par la perpétuelle ironie de l'auteur. Mais il a une manière qui n'est qu'à lui de tenir le lecteur en haleine, en brouillant et débrouillant les situations, à la cavalière; en dessinant et drapant ses personnages ou plutôt ses marionnettes, avec un véritable génie de caricaturiste ; en éblouissant l'esprit par le pétillement continu de sa verve ; en piquant ou en satisfaisant la raison par la foule bigarrée des aperçus humoristiques, des drôleries spirituelles et des vérités de bon sens dont ses contes ne sont que le véhicule. Ces qualités, mêlées à d'indicibles impertinences, brillent de tout leur éclat dans Candide, qui est le chef-d'œuvre du genre **

1. On trouvera des échantillons suffisants de tout cela, aux impertinences près, dans les Extraits de M. Brunel, p. 79-121, Hachette.

LE conteur; le philosophe. 573

Voltaire philosophe : son probablUsme et son dédain de la niétaphyslqne; sa préoccupation de l'ordre moral et social. — Il ne faut pas chercher dans Voltaire ce que nous avons cru trouver dans Rousseau, à savoir une conception systématique de la philosophie, de la politique ou de la morale. Il n'a de système qu'en critique littéraire. En philosophie, sur les plus hautes questions, il s'en tient à un probabilisme prudent. Sur l'existence de Dieu, il écrira par exemple : € Je me range à l'opinion de l'existence de l'Être suprême, comme la plus vraisemblable et la plus probable ». Toute la métaphysique est au moins inutile à ses yeux, car c elle contient deux choses : la première, tout ce que les hommes de bon sens savent; la seconde, ce qu'ils ne sauront jamais ». Sur l'immortalité Me l'âme, la matière créée ou éternelle, la liberté ou le déterminisme, il se bornera donc aux solutions du bon sens et de Vanalogie, estimant que « les disputes métaphysiques ressemblent à des ballons remplis de vent que les combattants se renvoient. Les vessies crèvent, l'air en sort, il ne reste rien ». Ce n'est pas lui qui prendra ces vessies pour des lanternes. Les lumières de la conscience, de la loi 'morale, suffisent pour y voir clair. « Je ramène toujours, dit-il, autant que je peux, la métaphysique à la morale. » Il ne lui demande que des postulats, les principes essentiels à la conservation de l'ordre dans les sociétés et de la justice dans le monde.

L*a\ocat. — Il avait même cette deniière si à cœur que, pour la servir, il s'est fait son avocat au tribunal de l'opinion publique. Toutefois dans tous ses mémoires, lettres et requêtes pour les Calas, les Sirven, les La Rarre, les d'Etalonde, les Montbailly et autres clients de sa générosité intermittente, mais réelle, il narre plus qu'il ne peint, intéresse plus qu'il ne passionne, disserte surtout plus qu'il ne plaide. Il y reste sans doute au-dessous de l'éloquence de J.-J. Rousseau et de la verve de Reaumarchais, mais il y apparaît encore par sa langue limpide et alerte, comme égal à lui-même, c'est-à-dire comme un très grand écrivain.

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