LETTRES SUR LES SPECTACLES : LE THEATRE UTILE
valent rien, témoin, par exemple, V Arlequin sauvage de Delisle, pièce de la foire pour laquelle Rousseau paraît avoir une prédilection que la conformité du sujet avec son système suffit à expliquer *. Ce n'est pas c le sens et la simplicité du personnage » qui lui valent le bon accueil des spectateurs, car nul ne voudrait lui ressembler : il n'est dû qu'aux « idées neuves et singulières » de la pièce.
Roasseaa contre « le Misanthrope », Hollère et le poblic. — Pour prendre un exemple décisif, il examinera t de toutes les comédies de Molière celle qui contient la meilleure et la plus saine morale >, le Misanthrope. « Vous ne sauriez me nier deux choses, avance-t-il : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable. > Quant à Philinte, le c sage de la pièce >, « c'est un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons...; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim >. Il est vrai d'ajouter que dans cette comédie, c quoique Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion la force de la vertu l'emporte sur l'art de l'auteur et fait honneur à son caractère. Quoique Molière fit des pièces répréhensibles, il était personnellement honnête homme ». Le vrai coupable en vérité, c'est le public et non
1. On y trouve en germe le système de Rousseau. Le fait est assez curieux pour être établi. — « Arlequin : Vous êtes fous, car vous cherchez avec beaucoup de soins une infinité de choses. Vous êtes pauvres, parce que vous bornez vos biens dans l'argent ou d'autres diableries, au lieu de jouir simplement de la nature comme nous, qui ne voulons rien avoir afin de jouir plus librement de tout; vous êtes esclaves de toutes vos possessions, que vous préférez à votre liberté et à vos frères, que vous foriez pendre s'ils avaient pris la plus petite partie de ce qui vous est inutile. Enfin vous êtes ignorants, parce que vous faites consister votre sagesse à savoir les lois, tandis que vous ne savez pas la raison qui vous apprendrait à vous passer de lois comme nous. » — Voilà, ce nous semble, le premier grand principe de Rousseau, et cet aveu de Lélio n'est-il pas le troisième, sa conclusion? — « Lélio : Oui, mon cher Arlequin, nous sommes des fous, mais des fous réduits à la nécessité de Vêlre. » — Cette petite pièce, longtemps fameuse, fut écrite en 1721 par Delisle de la Drevetière, et il faut compter son auteur parmi les plus oseurs, comme dira le père de Figaro.
Molière, car c le désir de faire rire aux dépens du personnage Ta forcé de le dégrader contre la vérité du caractère ». Tant il est vrai, comme le remarque ailleurs Rousseau, qu' t au lieu de faire la loi au public, le théâtre la reçoit de lui ». Et voilà pourquoi cette c admirable pièce n'aboutit qu'à faire rire aux dépens d'un honnête homme; sur celle-là jugeons des autres ».
La stérilité de la morale de théâtre est donc évidente aux yeux de Rousseau. Peu lui importent d'ailleurs les fines distinctions des esthéticiens sur les alliances tacites de la moralité et de l'art, il lui suffit d'avoir qrouvé que c ces productions d'esprit, comme la plupart des autres, n'ont pour but que les applaudissements ».
Ronsseaa el les antorilés pour el contre le « théAtre ntile ». — Dès lors le théâtre lui apparaît comme un danger public, et il fait le tableau des ravages qu'il exercerait, par exemple, parmi les Montagnons, ces candides habitants de sa Salente suisse, comme pour l'opposer à celui des sabbats de la Lampedouze de Diderot. Il condamne donc le théâtre en bloc, et s'il se sépare en cela d'une autorité formidable, d'Aristote, le premier en date et en talent des critiques partisans du théâtre utile *, du moins a-t-il pour lui Bossuet. Cela peut se plaider, comme on dit au Palais.
D'ailleurs Rousseau se rencontre de nouveau ici, comme en bien d'autres endroits, avec l'auteur de la Politique, en reconnaissant la nécessité de divertissements à l'usage des artisans et des mercenaires, pour leur délassement (wpb; àvànaueriv). Mais il ne les demandera pas au théâtre ; la nature en fournira les décors, et la simplicité des mœurs en sera l'assaisonnement : des joutes de bateliers sur le lac l'été, et des t bals entre de jeunes personnes à marier » l'hiver, voilà les fêtes lacédémoniennes et économiques qui conviennent à Genève : et telle est, après d'éloquentes digressions, sa conclusion sur ce sujet litigieux.
1. Aristote charge formellement les spectacles de procurer au public de sa cité idéale, la musique aidant, quelque purgation, et un allégement agréable : nao-t Y^veOat xtva xaOapo-iv, xal xovcpî^so-Oai (leO' r,dovfi;.