EMILE : VRAI SENS DE CE UVRE
notre élève Thomme abstrait, Thomme exposé à tous les accidents de la vie humaine ». Emile sera donc le disciple abstrait en face du maître abstrait : il est le seul élève d'un précepteur unique qui, étant c aussi jeune que peut l'être un homme sage •, le prend en nourrice, le mène à la lisière presque toujours et à son insu, et ne le quitte qu'à vingt-cinq ans, marié. S'il en devait toujours être ainsi, la moitié de l'humanité passerait donc le meilleur de sa vie à élever l'autre. Ajoutons qu'Emile est séparé des hommes, des livres et de la famille par des cloisons hermétiques, qui s'ouvriront au gré du précepteur, comme autant de fenêtres sur tous les mondes, que son évolution intellectuelle et morale est machinée comme une féerie, à grand renfort de trucs et de coups de théâtre, et nous comprendrons qu'il s'agit là d'une expérience idéale, dont les conditions sont autant de postulats, et dont les conséquences demandent, pour être bien tirées, toutes les prudences de l'habileté technique. Voilà sans doute les considérations qui dictaient à un éminent pédagogue de nos jours cet arrêt : c Emile est un enfant de la nature, élevé par la nature, d'après les règles de la nature, pour la satisfaction des besoins de la nature. Ce sophisme n'est pas seulement inscrit comme par hasard au frontispice du livre, il en est l'âme, et c'est ce qui fait que, séparé du corps des réflexions et des maximes qui lui donnent un intérêt si puissant, le plan d'éducation de Rousseau n'est qu'une dangereuse chimère. >
L' « Emile >», lien el eonronnemenl du « Système » de Rousseau. ~ Mais si on le rapproche du corps des réflexions et des maximes, ce plan apparaît comme la synthèse de tout le système de Rousseau, comme le chef-d'œuvre de toute cette architecture de paradoxes brillants et de vérités latentes.
Dans son premier discours, Rousseau protestait déjà contre cette éducation insensée qui, t dès nos premières années, orne notre esprit et corrompt notre jugement ». De là date ce dessein tant de fois déclaré, dans ces termes, à la fin de V Emile, € former l'homme naturel > ; et cette apparente contradiction dans les termes résume à merveille tout ce que nous avons observé sur la manière dont Rousseau entend restaurer partout la souveraineté de la nature déchue. C'est là précisément, comme nous
Favons vu, qu'est le lien entre les deux parties extrêmes de c son grand système *. Il s'en explique d^aiUeurs avec une franchise parfaite : c Considérez que, voulant former Thomme de la nature, il ne s'agit pas pour cela d'en faire un sauvage et de le reléguer au fond des bois ; mais qu'enfermé dans le tourbillon social, il suffit qu'il ne s'y laisse entraîner ni par les passions, ni par les opinions des hommes ; qu'il voie par ses yeux, qu'il sente par son cœur ; qu'aucune autorité ne le gouverne hors celle de sa propre raison... : Emile n'est pas un sauvage à reléguer dans les déserts, c'est un sauvage fait pour habiter les villes. »
Aaalyse ée V « Emile ». — Ses étapes. — Les hmanllés à la Ronssean. — Ces réserves faites, et elles sont très nécessaires, on peut lire sans danger cet intéressant roman d'éducation. Analysons-le avec quelque détail : c'est le chef-d'œuvre de notre auteur.
L'évolution d'Emile se fera par étapes bien marquées et suivant le rythme naturel des lois de la physiologie, de l'intelligence et de la morale, vers le but idéal qui est ainsi défini.: € Vivre est le métier que je veux lui apprendre. En sortant de nos mains, il ne sera) j'en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre : il sera premièrement un homme. > En un mot, il aura fait ses humanités *- à la Rousseau, bien entendu.
Premier état de Tenfanee (livre I). — La première étape, celle de Tenfance, remplit le premier livre. Nous prenons Emile au berceau, et dès lors nous lui rendons la liberté naturelle de ses membres, avec cette éloquente protestation : c L'homme civil naît, vit et meurt dans l'esclavage ; à sa naissance on le coud dans un maillot ; à sa mort on le coud dans une bière ; tant qu'il garde la figure humaine^ il est enchaîné par nos institutions ». C*était une première révolutioni
Elle en entraîne une seconde beaucoup plus grave et qui fit époque •— bien que d*autres l'eussent prônée avant lui, mais» comme dit BttfTon, l'un d'eux ! c Oui) nous aVons dit tout celai mais M. Rousseau seul le commande et se fait obéir » — i Emile sera allaité par sa mère, sinon c point de mère, point d'enfant »é Quant au père^ il devrait être l'instituteur, comme la mère est la nourrice; S'il ne le peut, qu'il se fasse un ami ayant 1' c âme sublime • d'un gouverneur.
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Dès lors : c Emile est orphelin. Il n'importe qu'il ait son père et sa mère. Chargé de leurs devoirs, je succède à tous leurs droits. Il doit honorer ses parents, mais il ne doit obéir (^u'àraoi. C'est ma première ou plutôt ma seule condition. Emile sera « un enfant bie^i formé, vigoureux et sain.... Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à Tâme.... Un corp$ débile affaiblit Tàme... ». Suivent les détails les plus minutieux sur les qualités à exiger de la nourrice, si la mère ne peut Tétre. Emile sera emmené aux champs, chez sa nourrice, et son précepteur Ty suivra, car « l'éducation de l'homme commence à sa naissance; avant de parler, avant que d'entendre, il s'instruit déjà ».
Dressante d'Emile en nourrice. — Le dressage d'Emile commence par le choix dans les objets qu'on lui montre pour lui éviter les terreurs vaines, celles que suscitent les animaux laids, les masques, les bruits. On étudiera et déchiffrera la langue de ses vagissements, de ses gestes et de ses pleurs ; puis on dirigera ses premières articulations de manière à le douer d'un débit net et mâle, comme celui des enfants du village que Rousseau entend jouer sous sa fenêtre, en écrivant ce précepte. Et on prendra bien soin que t les mots qu'elles (ces articulations) expriment ne se rapportent qu'à des objets sensibles qu'on puisse d'abord montrer à l'enfant ». C'est déjà la leçon de choses qui empêche de se payer de mots, sinon « l'écolier écoute en classe le verbiage de son régent, comme il écoutait au maillot le babil de sa nourrice ». Emile a appris c à parler, à manger, à marcher, à peu près dans le même temps. C'est ici proprement la première époque de la vie. » Tel est ce premier livre si sage.
Deaxième élat de Tenfasce (Ijivre II). -- Liberté de l'enfnni et de rhonune. — Dans le second livre, Rousseau considère le second état de l'enfance. 11 s'agit d'amener Emile à « travers le pays des sensations, jusqu'aux confins de la raisor puérile ».
Mais que de problèmes ardus sur la route, et que d'éloquence ou de sophismes employés à les résoudre ou à le^ tourner! C'est d'abord un plaidoyer pour la liberté de l'enfant, qui amène Jean-Jacques à traiter de celle de l'homme, le secret
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de Tune et .de Tautre étant de se passer le plus possible des autres t t Ces considérations sont importantes, s'écrie-t-il, et servent à résoudre toutes les contradictions du système social *.
En éducation, la conséquence est de maintenir l'enfant t dans la seule dépendance des choses •, et de lui éviter la dépendance des hommes, source de tous les vices, car c c'est par' elle que le maître et l'esclave se dépravent mutuellement >. Ce faisant, t vous aurez suivi l'ordre de la nature dans le progrès de son éducation ». Emile ne fera donc rien c par obéissance, mais seulement par nécessité ». Contrairement à la grande maxime de Locke, on ne raisonnera pas encore avec lui, et l'on attendra sagement 1' t avènement de sa raison, qui est la dernière à se développer parmi nos facultés ». Il sentira le pesant joug de la nécessité, ne recevra aucune espèce de leçon verbale et les tiendra touteé de l'expérience.
L*6diicatloii négative. — < Oserai-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l'éducation? ce n'est pas de gagner du temps, c'est d'en perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes î il en faut faire quand on réfléchit. > Bien déraisonnable qui « ne veut pas faire d'un enfant un enfant, mais un docteur ».
La grande règle de tout ce second livre est donc que c la première éducation doit être purement négative» Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le cœur du vice et l'esprit de l'erreur. »
Réponse à une objection ij^nve. Emile à la campagne* — Mais on ne peut murer pour Emile toutes les portes du monde ; où le placer? c dans le globe de la lune, dans une île déserte?... Ne verra-t-il pas ses parents, ses voisins, sa nourrice, sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même, qui, après tout, ne sera pas un ange? » — c Cette objection est forte et solide », confesse Rousseau et il ajoute : c Je montre le but qu'il faut qu'on se prppose : je ne dis pas qu'on y puisse arriver; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi ». Cependant nous aurons mis bien des chances de noire tsm -eti 'ÛQ^tii c émôë à 5a cmnpagtte, tehi «e ta (Jttiïirilte 'ôtjs Vaft^j -1?^ Ômiï^ Ses ftîWîtwe» â|7rëd -te«fs
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Emile et l'Idée de propriété. — Ses vertHs de ttUtge* — Ses MiflUeB. — Là nous lui donnerons d*abord Tidée de la propriété présentée comme le « droit de premier occupant pai» le travail ». Nous ferons détruire par le jardinier les fèves qu'Emile aura plantées juste sur un carré de jardin déjà ensemencé. Sur ridée de la propriété se greffe celle de sa conservation, et c nous voilà dans le monde moral; voilà la porte ouverte au vice » et à la punition. « Voilà les misères de la vie humaine qui commencent avec ses erreurs. >
Dès lors, préchez-le d'exemple; qu'il prenne d'abord, par Pimitation, des vertus de singe, en attendant mieux, et donnez* lui le temps de mûrir. Et surtout n'attachez pas trop d'importance à ses saillies plus ou moins heureuses : c Un instant vous diriez, c'est un génie, et l'instant d'après, c'est un sot. Vous vous tromperez toujours, c'est un enfant. C'est un aiglon qui fend l'air un instant, et retombe l'instant d'après dans son aire ».
€ Ne lui brouillez pas la tête avec plusieurs langues, c'est là une des inutilités de l'éducation » et même un de ses dangers, si l'on en croit Rousseau, car c les tètes se forment sur les langages, les pensées prennent la teinte des idiomes »*
Les langues 9 les fables de La Fontaine f la lecture et la récitation f les exercices physiques. — Mais l'auteur de V Emile se corrigera plus loin, car son élève rapportera de son tour d'Europe la connaissance des deux ou trois principales langues. Ce n'est pas d'ailleurs parler plusieurs langues que de parler plusieurs dictionnaires ; or c*est le cas — tou* jours d'après Rousseau et jusqu'à douze ou quinze ans — * de € ces petits prodiges qui croyaient parler cinq ou six langues ».
Ici reparaît le précepte, signalé dès le premier âge, de ne pas se payer de mots, Rousseau le pousse jusqu*à écrire t € Emile n'apprendra jamais rien par cœur, pas même des fables, pas mèttle celles de La Fontaine, toutes naïves, toutes charmantes qu'elles sont ». Il fonde son exclusion du grand fttblier sur des raisefis tir逫 de k difficulté 4«i sens ées mots •dans ms laMes) et «urtaM «ées ^no^ et \ff«t «moiaie mmdeiaBiex Ces raisons sont fameuses, sinon irréfutables et nous les *vons
examinées plus haut U Nous retrouverons d'ailleurs plus loin le moment d'apprendre ces mêmes fables et tous les éloges qu'elles méritent.
Mais ici la méthode de Rousseau devient tout à fait radicale : € En ôtant ainsi tous les devoirs des enfants, j'ôte les instruments de leur plus grande misère, savoir les livres. La lecture est le fléau de Tenfance et presque la seule occupation qu'on sait lui donner. A peine à douze ans Emile saura-t-il ce que c'est qu'un livre. >
Voilà le plus hardi de ses paradoxes, mais il est suivi des plus sages considérations sur l'utilité des exercices du corps, auxquels Emile se livrera selon son âge, c sans abrutir son esprit ». Et il cite à l'appui les anciens et Locke et le bon Rollin, etc., en ajoutant avec dépit cette prophétie que notre temps se charge de démentir : c C'est le plus judicieux de leurs préceptes, c'est celui qui est et sera toujours le plus négligé ».
Jeux des sens el de l'eaprlt. Le dessin sans modèle dessiné, lia npéométrle par les npanfres. — Aux exercices du corps s'ajoutent les jeux et tout un système d'inventions, de trucs, pour développer l'adresse de l'esprit avec celle du corps.
Notons, au passage, ce précepte, aujourd'hui universellement suivi, de n'apprendre le dessin à Emile que d'après les objets, et non d'après des dessins. Un exemple encore, pour finir et montrer à la fois l'ingéniosité et la subtilité de la méthode : € Je n'oublierai jamais d'avoir vu à Turin un jeune homme à qui, dans son enfance, on avait appris les rapports des contours et des surfaces en lui donnant chaque jour à choisir dans toutes les figures géométriques des gaufres isopérimètres. Le petit gourmand avait épuisé l'art d'Archimède pour trouver dans laquelle il y avait le plus à manger. » Certes le procédé a du bon, en passant ; la généralisation en serait grotesque, et elle a été tentée, hors de France. Si Emile doit apprendre ainsi le calcul des maxima et des minima, il court le risque d'être plus tôt barbon que bachelier es sciences. Mais l'objection, nous le savons, eût fort peu touché l'auteur de V Emile.
Troisième étape (livre III). Un « enfant fait »; Age des études* « ^on mnlta, sed mnltam. • — Arrivé là, il considère