‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 300 sur 334 · ANALYSE CRITIQUE DE VÉMILE · texte numérisé non relu

ANALYSE CRITIQUE DE VÉMILE

Emile dans le troisième état de Tenfance, c'est-à-dire comme un € enfant fait », au moral et au physique, et il ajoute : Le premier pas que nous allons faire au delà doit être un pas d'homme. L'enfant robuste fera des provisions pour l'homme faible.... Voici donc le temps des travaux, des instructions, des études ; et remarquez que ce n'est pas moi qui fais arbitrairement ce choix, c'est la nature elle-même qui l'indique. »

Avant de s'engager dans ces « périlleux sentiers », Rousseau rétrédit le cercle de ses investigations, et, revenant à une idée et à une image du Discours sur les sciences et les arts, s'écrie i f Ténèbres de l'entendement humain, quelle main téméraire osa toucher à votre voile? Que d'abîmes je vais creuser par nos vaines sciences autour de ce jeune infortuné ! »

Voici d'ailleurs l'esprit de sa méthode excellemment défini : t Souvenez-vous toujours que l'esprit de mon institution n'est pas d'enseigner à l'enfant beaucoup de choses, mais de ne laisser jamais entrer dans son cerveau que des idées justes et claires ».

Leçons de l'expérieiice et du seiitliiieiit* Un lever de ttolelL La physique sans machines. — Emile transformera ses sensations en idées, en passant graduellement des objets sensibles aux objets intellectuels, et il ne fera rien sur parole : € nos vrais maîtres seront l'expérience et le sentiment ». >

La première leçon de cosmographie lui sera suggérée par un lever de soleil, dont Rousseau fait une description fameuse. Mais n'essayez pas, pendant ou après ce spectacle, de communiquer votre enthousiasme à Emile. Point de dissertations non plus, même en face de la nature : c Pure bêtise! C'est dans le cœur de rhomme qu'est la vie du spectacle de la nature ; pour le voir il faut le sentir. L'enfant aperçoit les objets ; mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience qu'il n'a point acquise. »

Les tours d'un joueur de gobelets, attirant un canard mécanique et flottant sur l'eau, avec un aimant caché dans du pain, lui feront trouver les lois de l'aimantation; un bâton à moitié plongé dans l'eau et paraissant brisé lui fera trouver l'optique : c Emile ne saura jamais la dioptrique ou je veux

qu'il rapprenne autour de ce b&ton >, comme l'enfant de Turin apprenait la géométrie des surfaces autour d'un gâteau. Point de machines ingénieuses qui rendent l'esprit passif; retrouvons-les : par exemple, point de balances, mais c un b&ton en travers d'une chaise » pour la première leçon de statique, etc.

On voit la méthode et son excellence en principe : elle part de l'objet pour arriver à l'idée, et gagne les idées générales par la méthode de proche en proche, celle-là même qu'avait trouvée et suivie Rousseau autodidacte, aux Gharmettes.

IVaIssanoe des Idées génémles, « A quoi cela est«ll bon? » — Roblnson Cmsoé. — De ces idées générales, la première acquise est celle de l'utile : c A quoi cela est-il ban? Voilà désormais le mot sacré f ; et Rousseau cherchant c une sitiCation où tous les besoins naturels de l'homme se montrent d'une manière sensible à l'esprit d'un enfant f, la trouve dans Hobimon Crusoé qui sera le premier et longtemps le seul livre d'Emile, c C'est le vrai château en Espagne de cet heureux âgé, où l'on ne reconnaît d'autre bonheur que le nécessaire et la liberté ». La pratique des arts naturels mène Emile, installé dam son île, à la recherche des arts d'industrie, de ceux qui exigent le partage et la distribution du travail. Voilà donc Emile promené d'atelier en atelier, comme l'élève de Rabelais, mais mettant lui-même la main à l'œuvre.

Notions de l'échange et de l'égalité. -—Emile menolsler et les réYolntlons A venir. — Il a appris à connaître les hommes < par leur rapport sensible avec son utilité >. La notion de l'égalité lui vient par celle de l'échange. Il sait ce que c'est que la vie, il doit donc apprendre à la conserver. Un métier y pourvoira, le travail des mains étant, de toutes les occupations propres à fournir la subsistance à l'homme, t celle qui le rapproche le plus de l'état de nature ».

€ Un métier à mon fils ! mon fils artisan ! monsieur, y pensezvous? — J'y pense mieux que vous, madame. » Écoutez plutôt ces paroles qui prophétisaient si nettement la Révolution, encore éloignée d un tiers de siècle : « Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors? Tout ce qu'ont fait

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1^3 hommes ) les hommes peuvent le détruire; il n'y a de caractères ineffaçables que ceux qu'imprime la nature, et la nature ne fait ni .princes, ni riches, ni grands seigneurs. Que fera donc, dans la bassesse, ce satrape que vous n'avez élevé que pour la grandeur? Que fera, dans la pauvreté, ce publicain qui ne sait vivre que d'or? Que fera, dépourvu de tout, ce fastueux. imbécile qui ne sait point user de lui-même, et ne met son être que dans ce qui est étranger à lui? Heureux celui qui sait quitter alors l'état qui le quitte^ et rester bomm« en dépit du sort! »

Écoutez ces paroles- plus graves encore sur la révolution de demain : « Il n'est point juste que ce qu'un homme a fait pour la société en décharge un autre de ce qu'il lui doit. Ainsi la dette sociale lui reste tout entière tant qu'il ne paye que de son bien. — Mais mon père, en le gagnant^ a servi la société. — Soit, il a payé sa dette, mais non pas la vôtre. Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné lui-même le vole ; et un rentier que l'état paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d'un brigand qui vit aux dépens des passants. >

Emile apprendra donc un métier « qui pût servir à Robinson dans son lie >, il sera menuisier en dépit des préjugés* de ses < agréables contemporains >.

Emile « apiirenti homme ». — Mais un autre apprentissage plus long et plus pénible le réclame aussi; malheureusement c nous ne sommes pas seulement apprentis ouvriers, nous soiQmes apprentis hommes ». ^ ;

Ouvrier, il a ressenti l'inégalité des conditions, il compare ses sensations, il est forcé de juger, au risque d'errer souvent, 11 reste à lui apj)rendre à bien juger : ce sera. l'objet du qua* trième livre.

Mais établissons avec Rousseau le bilan de l'éducation d'Emile à quinze ans.

BUaa de rédaeatlon d*Émtle A quinze ans. — Il sait peu, mais il ne sait rien à demi : ses connaissances sont véritablement siennes. Elles sont c naturelles et purement physiques ». Il ne sait c ni histoire, ni métaphysique, ni morale. 11 connaît les rapports essentiels de l'homme aux choses, mais nul des rap-

ports moraux de Thomme à Thomme.... Il sait peu généraliser d'idées. » Quelques figures de géométrie, quelques signes d'algèbre, voilà les seuls « supports de ses abstractions >. Il est c laborieux, tempérant, patient, ferme, plein de couraige.... Il a lé corps sain, les membres agiles, l'esprit juste et sans préjugés, le cœur libre et sans passions >, hormis une pointe d'amourpropre qui n'altère pas ses vertus personnelles, et va nous servir, dans le livre IV, à acquérir les vertus sociales qui lui manquent. En somme, « sans troubler le repos de personne, il a vécu content, heureux et libre, autant que la nature l'a permis, > et, satisfait de son œuvre, Rousseau s'écrie, d'un air de défi : c Trouvez-vous qu'un enfant ainsi parvenu à sa quinzième année ait perdu les précédentes? »

En un mot, à quinze ans, Emile est bon à tout et propre à rien, sauf à être garçon menuisier, ce qui est bien quelque chose, d'ailleurs. Mais patience! Rousseau nous le répète sur tous les tons.

Quatrième étape (livre IV)* — Emile adolescent et les passions. — Emile est adolescent, les passions le guettent : « Ulysse, ô sage Ulysse ! crie Rousseau au gouverneur, prends garde à toi, les outres que tu fermais avec tant de soin sont ouvertes; les vents sont déjà déchaînés; ne quitte plus un moment le gouvernail, ou tout est perdu ». Ici Rousseau élabore toute une psychologie de la sensibilité dont le but est de se servir des passions naissantes pour gouverner Emile, comme on se sert du vent pour naviguer.

Éducation du sentiment de la pitié. — Emile « Jeté iiors de Ini-même ». — Le < premier sentiment relatif qui touche le cœur humain selon l'ordre de la nature », c'est la pitié. Voilà par où Rousseau aura, suivant son expression fa^vorite, une nouvelle prise sur le cœur d'Emile. Mais, pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut la généraliser et l'étendre sur tout le genre humain, c Je jette ainsi mon élève hors de luimême », remarque-t-il énergiquement. Emile va devenir altruiste, comme nous disons depuis Auguste Comte. Son premier ami sera son gouverneur.

Les hommes « montrés an loin » par l*bistoire. — Critiques contre les historiens. — Pour lui apprendre à connaître

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