‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 313 sur 334 · CONCLUSION SUR L'HOMME ET SUR L'AUTEUR · texte numérisé non relu

CONCLUSION SUR L'HOMME ET SUR L'AUTEUR

et Schiller, auteur de ces Brigands échappés des marges du Discours sur Vlm^galité, et créateur de ce marquis de Posa, exalté jusqu'au martyre par les doctrines du Contrat social', et Kant qui complète si utilement la métaphysique du vicaire savoyard; et Fichte, disciple authentique de Jean-Jacques, père véritable du socialisme moral et maître avoué de Ferdinand Lassalle; et tous ces ardents philosophes et poètes de la période de trouble et d'assojut; et enfin tous ces pédagogues qui corrigèrent ou outrèrent l'Emile, depuis Herder jusqu'à Pestalozzi et à Basedow.

Mais on pourrait faire le tour de la littérature européenne sans perdre la trace de Rousseau. Il fut en effet un génie du monde, selon une autre expression chère aux Allemands, et l'on a même pu dire qu'il était ï écrivain de demain, tant il reste le contemporain des plus hardis aujourd'hui, c Avec Voltaire c'est un monde qui finit, avec Rousseau c'est un monde qui commence », prophétisait Gœthe au seuil de ce siècle, et sa fin n'est pas faite pour démentir VOlympien.

L idéalisme de Jean-Jacqnes . Une allégorie platonicienne. — Mais d'où vient, en dernière analyse, la puissance permanente de l'action de Rousseau sur les masses encore plus que sur les individus? Elle ne vient pas seulement du fond de ses idées qui est emprunté, comme le montraient déjà et Buffon et Laharpe, et bien d'autres, et parfois leur auteur lui-même. Elle ne vient pas seulement de cette éloquence lyrique qui a tout enflammé, non plus que de cette logique décisionnaire qui a tout systématisé. Elle vient par-dessus tout de la sincérité de sa foi à l'idéal, c Rousseau, dit excellement M. Paul Janet, est une sorte de platonicien imprégné de sensualisme. Il est spiritualiste comme Platon. Comme lui, il a le goût de l'idéal, le rêve du mieux. >

Ce rêve du mieux, voilà justement la voix intérieure qui le sauvait de lui-même, en l'élevant au-dessus des sophismes de sa raison et des misères de son être moral. Pour obéir à ses appels il a souffert; lui aussi, il a cherché en gémissant, et c'est ce dont il faut le louer pour finir. Nous y emploierons, pour le faire court, une de ces allégories qu'il aimait.

Il a écrit dans quelque endroit de son chef-d'œuvre, VÈmile :

€ En méditant sur la nature de Thomme, j'y crus découvrir deux principes distincts, dont l'un relevait à l'étude des vérités éternelles, à l'amour de la justice et du beau moral, aux régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du sage, et dont l'autre le rappelait bassement en luimême, Tasservissait à l'empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres, et contrariait par elles tout ce que lui inspirait le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces mouvements contraires, je me disais : c Non, Thomme n'est point un >. Ainsi disait son maître en idéalisme, Platon, qui comparait ces deux mêmes principes à l'attelage ailé qui doit élever le char de l'âme jusqu'à cette région supérieure du ciel, où, dans un ravissement divin, elle contemplera les essences, t les vérités éternelles », si toutefois le cocher du char a maîtrisé le coursier rétif qui, le long du chemin montueux, cherche à se rejeter vers la terre. Rousseau a été un cocher médiocre de ce char allégorique. Mais si généreux étaient les élans du bon coursier qu'il Ta emporté sur l'autre, et que l'âme de Jean-Jacques, après des chutes profondes, a achevé la pénible ascension vers l'idéal. Là elle a été du nombre de celles qui, selon l'auteur du Phèdre, « troublées par les coursiers, contemplent difficilement les essences », mais du moins a-t-elle entrevu ce vrai, ce beau et ce bien, dans lesquels son ami Diderot, une autre âme troublée, saluait sa « Trinité ». Dans ses œuvres, dans ses « livres, transmis à la postérité », comme il dit, en défiant les outrages de ses envieux, avec l'accent et les mots même de Tacite, il a reflété l'éblouissement de cette vision rapide ; et les rayons d'idéal qu'il a fait jaillir ainsi du chaos de ses idées et de ses sentiments, lui font encore une visible auréole. Aussi la postérité lui doit-elle tout l'honneur qu'il attendait d'elle, c la seule gloire qui ait jamais touché son cœur », à l'en croire. Elle lui devait même les statues dont il se déclarait digne, en face de ses contradicteurs, et que les hommes de 89 s'empressèrent de lui décréter, hommage d'autant plus significatif qu'ils ne l'ont rendu qu'à lui *.

1. Dans la sëanco de rAssemblëe nationale du 11 juillet 1790, à l'ummimité. Voir le Moniteur à cette date. — La troisième république a exécuté le décret -^Q la première, et Jean-Jacques a aujourd'hui sa statue près du Panthéon*

LETTRES CHOISIES DU XVir ET DU XVIir SIÈCLE

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