LES MANUSCRITS
chante, furent délayés en une complainte dont la longueur égale la fadeur. Le jour vint même où la légende, traduite en prose, se confondit avec toutes les chansons carolingiennes dans un recueil italien intitulé les Reali di Francia (Histoire royale de France), Ce fut là que TArioste, à l'exemple de Boiardo, alla, chercher le martyr de Roncevaux; et le caprice de sa verve sceptique le transforma en un paladin d'opéra, pourfendant des géants de carton, assiégeant des villes fantastiques, chevauchant sur les nues, bataillant contre des fantômes. Pour dernier outrage, il ne restait plus à Roland qu'à descendre, de chute en chute, comme tous les autres héros des trois cycles, jusqu'au répertoire populaire de la Bibliothèque bleue où il vit encore, au fond de quelque village, à côté des Quatre Fils Aymon.
La profsodie da texte d'Oxford. — Pour clore ces préliminaires, ajoutons que le texte d'Oxford comprend 4002 vers décasyllabiques, coupés, sauf erreur du copiste, par une césure après le quatrième pied, la muette ne comptant pas à l'hémistiche, et divisés en 291 laisses ou couplets dont la longueur varie de cinq à trente-six vers, et que constitue le retour de la même assonance. Cette dernière est constituée par la seule homophonie des voyelles accentuées (par exemple, armes et bataille^ halte et chevalchent), indépendamment de ce qui la suit, consonnes ou voyelle atone, et engendrait une harmonie que la longueur des laisses rendait très sensible. La plupart de ces laisses ou tirades se terminent par le mot agi, sur lequel les romanistes ne sont pas d'accord. M. Francisque Michel y voit Tanalogue de l'anglais away, hors d'ici! Pour M. Génin, c'est une interjection qu'il traduit par en route. M. de Saint-Albin rattache ce mot au verbe aiuder : il signiQerait Bleu nous aide. Ce fut probablement, comme le croit M. Gaston Paris, un refrain qui témoigne des origines lyriques de cette chanson. C'est ainsi qu'une chanson d'Ernoul le Viel (xiii° siècle) a pour refrain aeo. Ce cri devait être répété en chœur par les assistants, lorsque le jongleur avait fini de psalmodier son couplet avec accompagnement musical. Il va de soi que nous n'opposerons pas à la sonorité de notre alexandrin classique ces laisses inégales « où le rythme s'en va cahotant, où les consonnes se heurtent et s'entrechoquent avec un bruit de mauvais allemand, où le nombre
même des vers n'a guère d'autre mesure que la longueur d'haleine du jongleur * ». Il est évident que l'harmonie diffuse de ce mètre devait avoir besoin d'être sauvée par la rote ou la viole. Mais laissons là l'examen ingrat de la technique du poète du Roland, pour aller droit à des beautés de son œuvre qui nous restent plus perceptibles.
Les PréIndes. — Rancuoe et vengeanee de Ganelou. — La trahison. — Retraite de Charlemagne. — Depuis sept ans Charles est en Espagne : il a conquis toute la Haute terre jusqu'à la mer, sauf Saragosse où le roi sarrasin, Marsile, résiste encore avec vingt raille hommes. Mais il est à bout de forces; et, c dans son verger », couché à l'ombre, c sur un perron de marbre bleu », il délibère avec ses fidèles sur cette situation désespérée. C'est alors que « le subtil » Blancardin émet l'avis d'envoyer un message au redoutable empereur. On lui promettra c ours, lions et chiens, sept cents chameaux, mille autours qui aient mué, quatre cents mulets chargés d'or et d'argent, cinquante chars regorgeant de butin ». Marsile jurera d'aller rendre hommage au roi Charles en son palais d'Aix, à la fête de Saint-Michel, et de recevoir le baptême; en foi de quoi seront' livrés des otages. Il est vrai qu'en se voyant trompé par un félon, l'ennemi leur fera couper la tête. Mais qu'importe, si f Claire Espagne la Belle » est enfin délivrée?
Les païens approuvent, et dix des leurs, « montés sur des mules blanches aux freins d'or, aux selles d'argent », partent pour le camp du roi franc qui vient de mettre à sac la ville de Cordres (Cordoue). Aussi celui-ci est- il en liesse; il se repose fièrement au milieu de ses guerriers qui, après messe et matines, sont en train de jouer au trictrac, aux échecs, ou à l'escrime.
Cependant, à l'arrivée des ambassadeurs, Charles mande ses barons (car il ne fait rien sans leur suffrage), et il les consulte
1. M. Brunetière (voir ses Études critiques sur r Histoire dû la Littérature française, t. I. Haehotto).