LES PRÉLUDES. — RANCUNE DE GANELON
>iir le parti qu'il doit prendre. Faut-il accepter ou refuser les conditions offertes? Là s'échangent et se croisent des discours, ronuTie sous les murs d'ilion. L'impétueux Roland proteste contre la paix, c Conduisez, dit-il, votre armée sur Sara- »osse, dût le siège durer toute votre vie. » — c Non, sire, n'en croyez pas les fous, mais n'écoutez que votre avantage », riposte une autre voix : c'est celle de Ganelon, que tourmentent la haine et l'envie. Tandis que s'échauffent les têtes, et que &a*ondent les apostrophes violentes, un Nestor, le vieux duc Xaymes, tempère ces colères et fait prévaloir la conciliation. On convient donc de traiter avec Marsile. Mais qui s'acquittera de cet office? — t Eh ! s'écrie Roland, que Ganelon s'en charge î On n'en saurait trouver un plus sage. » A cet appel frémit Ganelon : car, outre qu'il y voit une injure, il soupçonne le piège d'un ennemi qui veut l'exposer à une mission périlleuse ; aussi se promet-il d'en tirer vengeance. Pourtant, Charles ayant ratifié ce choix, Ganelon fait mine de se résigner; et, le cœur plein d'amertume, il part sur son destrier Tachebrun,non sans avoir recommandé à ses compagnons sa femme et ses enfants. Tout en caracolant près des chevaliers maures qu*il a rejoints, il engage avec eux l'entretien, gémit sur la longueur d'une guerre si rude aux deux partis, et accuse Roland des maux qu'elle entraîne. Bref, ils ne tardent pas à tramer de concert la perte du héros : car, tant qu'il vivra, nul accord n'est pos* sible. € Il veut mettre à merci tous les rois, il serait homme à conquérir le monde! » Le pacte est déjà presque à moitié conclu, lorsque Ganelon est reçu par Marsile, c assis au pied d'un if, sur un siège couvert de soie d'Alexandrie ». Cependant, le traître ne se démasque pas dès l'abord, et l'entrevue s'ouvre par une scène où il se souvient qu'il est l'envoyé de Gharlemagne. Le poète a compris qu'une âme ne s'avilit pas tout d'un coup, sans un retour instinctif d'honneur. Ganelon lait même une si fièro figure que Marsile, furieux, indigné. brandit un trait et menace l'insolent. Tout cela, remarquons-le, est conforme aux mœurs du temps. Aux siècles féodaux, il était de convenance que le vainqueur traitât de haut le vaincu. Si Marsile refuse les conditions imposées, il sera, dit Ganelon, « pris, garrotté, emmené de force et conduit à Aix où il mourra
dans la vilenie et la honte ». Il n'était pas non plus contraire au droit des gens qu'un messager fût tué par l'ennemi. Cependant, devant la menace de Marsile, le preux se réveille chez Ganelon : s'adossant à un arbre, seul, debout, la tête haute, l'épée à la main, prêt à vendre chèrement sa vie, il tient le Sarrasin en respect par sa mâle attitude.
Mais Blancardin glisse un mot à l'oreille d\i roi, qui se ravise, devient câlin, caressant, offre réparation, tente par des largesses, par l'offre des fourrures de martre, parure de son manteau royal, la convoitise de son futur complice, et réussit à s'entendre avec lui pour le crime. Ils n'en débattent plus que les conditions, et finissent par décider que des otages seront envoyés à l'empereur avec de nouveaux présents. Aussitôt que les Français auront passé la frontière, Ganelon fera tomber" Roland dans l'embuscade où il doit périr, avec son arrière garde, qu'écraseront cent mille Sarrasins. Un baiser de Judas scelle cet infâme marché; des serments mutuels le consacrent; des gages le cimentent : l'un donne son épée, l'autre son heaume; la reine apporte ses bracelets d'or, d'améthyste et de jacinthe, c qui valent plus, à eux seuls, que toutes les lichesses d'un roi ». Ganelon les « serre dans sa botte »; sept cents chameaux chargés d'or se dirigent vers le camp français ; et, le lendemain, dès l'aube, l'œuvre de la trahison sera consommée : car Charles est persuadé que Marsile devient son vassal. Ne lui envoie-t-il pas les clefs de Saragosse?
L*arrlèrc-garde. Roland refuse de sonner du cor. — La bataille. — Les clairons peuvent donc enfin sonner la retraite, et les preux tourner bride vers « France la douce ». Pour y arriver, la passe est dangereuse. Mais l'intrépide Roland n'est-ii pas là pour surveiller les roches, les ravins et les cirques, avec ses vingt mille vaillants chevaliers? Bien que celui-ci soupçonne Ganelon de perfidie, il accepte ce poste, d'un cœur joyeux : car c'est celui de l'honneur. Aussi l'armée se met-elle en marche avec sécurité : les Francs atteignent allègrement les sommets d'où se découvre la grande terre, et ils la contemplent, les yeux mouillés de larmes : c Alors le souvenir les prit, de leurs fiefs et domaines, — des jeunes filles et de leurs nobles femmes, — et il n'en est pas un qui ne pleure de tendresse » :
l'arrière-garde. — LA BATAILLE. 13
mais voici que quatre cent mille Sarrasins, cheminant à la dérobée, gravissent silencieusement les pentes espagnoles, pour se précipiter comme une trombe sur Roland et les siens. C'est la bataille qui s'approche : le tableau va s'agrandir, le ton s'élever, l'expression prendre force et chaleur. Olivier, de la cime d'un pic, voit venir l'ennemi. Au murmure lointain de l'orage qui grossit, en face de ces masses serrées et profondes qui inondent vallons, montagnes, landes et plaines, à la vue de tant de blancs hauberts, de heaumes flamboyants, de ces gonfanons, de ces lances qui brillent par milliers sous le soleil, le soldat aussi prudent que valeureux s'écrie par trois fois : f Ami Roland , sonnez de votre cor ; Charles l'entendra , et fera retourner son armée ». Mais Roland reste sourd à ce conseil. 11 se jugerait digne d'être honni, s'il appelait à l'aide avant d'avoir combattu. Avouer qu'il a besoin d'une autre épée que de la sienne ! fi donc !
« A Dieu ne plaise, répond Roland,
Qu'il soit jamais dit par nul homme vivant
Que j'ai sonné du cor à cause des païens !
Non, je ne ferai pas aux miens ce déshonneur;
Mais, quand je serai dans la grande bataille,
Je frapperai mille et sept cents coups,
Et de Durendal vous verrez le fer tout sanglant. »
Impatient de signaler son bras, il lance donc son cri de guerre. Cependant s'avancent les Maures, cent contre un, mille contre dix. 11 n'est plus temps de parler, mais d'agir. L'archevêque Turpin l'a compris ; et, à cheval, du haut d'un tertre, il s'empresse d'absoudre tous ces braves. « Si vous mourez, leur crie-t-il, vous serez de saints martyrs : vous aurez vos places dans le grand Paradis », et, pour seule pénitence, il leur commande de férir. Roland, de son côté, monté sur Veillantif, « son beau destrier courant », se retourne vers ses compagnons, et leur tient une harangue où respire l'âme d'un Godefroy de Bouillon.
Nous ne décrirons pas tous les épisodes de la lutte qui s'engage au cri de Montjoie. Il y a là, comme dans l'Iliade, une série de défis, d'injures, de bravades et de combats singuliers, entre autres celui de douze Sarrasins choisis qui provoquent
14 lA CHANSON DE ROLAND.
\es douze pairs. Mais c'est Roland qui donne le signai di Taction, en perçant de son épieii la poitrine d'Aelroth, le neveu de Marsile. Ils sont d'ordinaire monotones ces tableaux où se déploient les prouesses de la force physique; mais ici cet écueii est le plus souvent éludé par la verve martiale d'un peintre qui semble à la fête, lorsqu'il raconte les incidents de cette gigantesque mêlée : écus rompus, hauberts démaillés, arçons vidés, casques fracassés, armures fendues jusqu'à la chair vive, estocs et haches d'armes retentissant comme des marteaux qui battent des enclumes humaines. < Roland est rouge de sang, rouge est son haubert, rouges sont ses bras, rouges sont ses épaules et le cou de son cheval. » L'intérêt se renouvelle donc par une progression formidable.
Aux clameurs des mourants se mêlent aussi des rires héroïques et bien français dont la mâle gaieté rappelle certaines saillies de Patrocle dans la tuerie du xvi® chant de l'Iliade. « Gente est notre bataille », dit Olivier à Gérer qui vient d'abattre un émir. « Voilà un coup de baron ! » s'exclame Turpiu applaudissant au duc Sanche qui a percé le cœur, le foie et le poumon d'un païen. « Vous êtes tous perdus », s'écrie Engelier, le Gascon de Bordeaux, enlevant Esciemoz de sa selle, à la pointe de sa lance, t Vous n'aurez plus de garant », crie Othou à Estorgant en lui plantant au corps son épieu.
Toutes ces scènes de carnage sont dominées par les chevauchées de Roland qui va et vient, partout présent, baigné de sang, sur son cheval sanglant : car il ne perd pas courage ; et, à défaut de son épieu brisé, l'infatigable Durandal fauche les rangs serrés, taille les membres, abat les têtes, tranche en deux du même coup cavaliers et chevaux, < jetant mort sur mort ». Mais, hélas! il a beau faire miracle, en vain < la bataille est merveilleuse », elle est c pesante », le flot déborde toujours plus pressant. Tandis que cette moisson d'ennemis semble renaître et se multiplier sous le fer, il ne reste plus à Roland que soixante compagnons, mais « avant qu'ils ne meurent, ceux-là se vendront moult cher ». Néanmoins des cris de détresse succèdent à la conflance et à l'entrain du premier élan, c Ah ! quel déchet des nôtres ! » s'écrie l'un de ces preux. Turpin ne dit plus : « Si vous mourez, vous serez saints martyrs », mais i