LE COR DE ROLAND. V
liieu : € 11 est très sûr que nous allons mourir ». En effet, voki (|ue Marsile dévale de sa montagne avec dix bataiUons tout frais; et, devant cette avalanche, Roland qui voit gisante la fleur de ses preux, en est réduit à regretter enfin son imprudence.
Le cer de Roland. — Appel déses^pérc. — Pris de remords, c'est lui maintenant qui va demander à son frère d'armes s'il ne faudrait pas sonner du cor. Mais Olivier l'en dissuade avec ime tragique ironie : c Non, non! ce serait grande vergogne pour tous vos parents qui en porteraient l'affront toute leur vie, ce ne serait point là du courage ». C'est dire qu'il n'est plus temps de réparer une faute. Roland sent la piqûre du reproche, et la querelle risquerait de s'envenimer, si Turpin, qui l'entend, n'intervenait pour réconcilier les deux amis. Alors, sur sou conseil (car il faut du moins que Charles venge les morts, emparte leur corps, que ne mangeront ni chiens, ni loups, ni sangliers)^ Roland sonne de sa trompe. Il y souffle d'un si furieux effort que de sa bouche t jaillit le sang vermeil », et que sa tempe est rompue : appel désespéré, longtemps prolongé, qui franchit les montagnes, et, à trente lieues de là, frappe les oreilles de l'empereur.
Dans l'écho lointain il reconnaît l'âme du héros, et s'arrête inquiet : « C'est le cor de Roland, dit-il; certes il ne sonnerait pas, s'il n'était en bataille. — Non, reprend le traître Ganelon qui veut lui donner le change, de bataille il ne s'agit point. Pour un seul lièvre, Roland ne va-t-il pas cornant toute une journée avec ses pairs? Sans doute il est en train de rire. » Cependant, Roland continue de plus fort à « sonner l'olifant, à {(rande douleur, à grande angoisse ». Au râle éperdu de sa fanfare, le doute n'est plus possible. « Ce cor a longue haleine », s'écrie pathétiquement l'empereur. « Roland est en peine là-bas », réplique le duc de Naimes.... « Vous entendez que Roland se lamente. » Hélas! oui; mais, si rapide que soit la course de l'armée qui fait volte-face, en toute hâte, « hélas ! que sert? Ils ont trop tardé » ; car cinquante mille païens, « qui n'ont de blanc dans le visage que les dents », viennent d'assaillir cette poignée de survivants trois fois vainqueurs, et toujours vaincus.
La mort d^OlIvIer et de Tvrpin. — Rien de navrant comme
i 6 LA CHANSON DE ROLAND,
cette fin de bataille. Pourtant, Durandal ne cesse de flamboyer, et de foudroyer, à droite, à gauche. Mais contre une forêt, que peut la hache d'un seul bûcheron? Olivier est le premier qui va succomber. Blessé à mort, livide, aveuglé par son sang, mais rôdant sur le champ funèbre, Hauteclaire à la main, pour frapper encore à tâtons, le voilà qui,' sans le savoir, rencontre son ami et, le prenant pour un païen, assène sur son heaume orné de gemmes et d'or un coup d'épée qui < le tranche jusqu'au nasal >, mais sans atteindre la tête. Roland le regarde, et < doucement, suavement >, lui adresse cette question : < Sire compagnon, l'avez-vous fait exprès? Je suis Roland, qui tant a coutume de vous aimer. Vous ne m'avez point défié, que je sache. > Et Olivier de répondre : < Je vous entends parler, mais point ne vous vois ; Dieu vous voie, ami ! Si je vous frappai, pardonnez-moi. — Je n'ai aucun mal, reprit Roland; je vous pardonne ici et devant Dieu. > Puis les deux frères d'armes s'inclinent l'un en face de l'autre, et se séparent pour aller mourir. Est-il adieu plus mélancolique et plus éloquent? Achille a-t-il pour Patrocle des larmes plus tendre, que celles de Roland pleurant ainsi son ami :
Bien des années, bien des jours, nous avons été ensemble. Jamais tu ne me fis de mal; jamais je ne t'en fis : Quand tu n'es plus, c'est douleur que je vive '.
Olivier mort, l'agonie commence pour les deux survivants, Turpin et Roland. Navré de quatre épieux, l'archevêque perd tout son sang; mais il ne rendra l'àme qu'après avoir béni les douze pairs que Roland, à pied, ayant eu Veillantif tué sous lui, navré de trente coups, va chercher sur le champ de bataille, afin que leurs corps soient consacrés par la prière. Olivier est (le ce nombre, et Roland pleure en le portant serré contre sa poitrine, puis se pâme.
La mort de Roland. — Adieux & Dnrandal. — Revenu de sa pâmoison, mais épuisé par ce dernier effort, il sent bien que son tour est venu; mais, avant d'expirer, le héros se redresse; car, pour que Durandal ne tombe pas aux mains des barbares,