‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 36 sur 334 · MORT DE ROLAND, REVANCHE DE CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

MORT DE ROLAND, REVANCHE DE CHARLEMAGNE

il essaye de la briser contre la < pierre brune ». Mais c l'acier grince sans se rompre, ni s'ébrécher ». Alors le héros exhale cette plainte ; « Ah! saiate Marie, à l'aide! Eh! ma bonne Durandal, pour vous quel malheur! Puisque je me perds moimême, je n'ai plus besoin de vous. Que nul du moins ne vous possède qui fuie devant un autre! Car vous fûtes longtemps tenue par un brave tel qu'il n'en sera jamais en France, la terre libre. » Puis, recueillant ses dernières forces, il frappe encore « le perron de sardoine » ; mais le marbre vole en éclats sans que l'arme soit ébréchée. Alors lui reviennent en foule tous les souvenirs du passé : une vision de gloire traverse les ténèbres qui l'enveloppent : « En ai-je assez conquis avec toi de pays et de terres où règne Charles à la barbe fleurie? i Faudra-t-il donc laisser aux païens telle relique? < Seigneur Dieu le père, n'eu laissez pas la honte à la France !» et le noble comte, plus qu'à demi mort, verse des larmes. Il s'étend à l'ombre d'un pin, il cache son olifant; puis, face à l'Espagne, sur le pic aigu, il clame et bat sa coulpe, et attend la délivrance :

A Dieu il a tendu droit le gant.

Et de sa main saint Gabriel Ta pris....

Mains jointes il est allé à sa fin.

La revanche de Charlemagpne, — Voilà le point culminant du récit : il pourrait s'arrêter là; mais l'instinct de justice qui ost au fond du cœur français ne put admettre que ce sublime désastre n'eîit pas son lendemain de revanche. Même avant le dernier soupir de Roland, celle-ci a déjà commencé; car ses yeux défaillants ont vu fuir les Sarrasins épouvantés par le fracas des soixante mille clairons français qui répondirent à un. appel suprême. C'est le signal de la poursuite irrésistible qui va noyer dans l'Ébre les débris des vainqueurs massacrés en pleine déroute. Jusqu'où Charles ne les pourchasserait-il pas, si un autre devoir ne lui imposait point la veillée du deuil? Car il faut que les martyrs de Roncevaux soient recueillis parmi les fleurs toutes vermeilles de leur sang, et que des mains pieuses les inhument en terre sainte. Déjà le cortège funèbre se mettait en marche quand tout à coup surgissent les renforts sarrasins que Baligant, l'émir de l'Egypte, avait mis sept ans à préparer.

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C'est toute une armée portée par une flotte « dont les innombrables fanaux resplendissent de nuit sur la mer ». Une autre bataille va donc être livrée : l'issue en sera le combat singulier des deux chefs Charles et Baligant, où ce dernier succombe sous répée du roi très chrétien. Dès lors, c'est fait de Saragosse et de l'Espagne : cette conquête assure à Roland de triomphales funérailles, et l'empereur pourra regagner fièrement sa cité favori te^ où Aude la belle tombera morte à ses pieds, en apprenant la mort de son fiancé. Quant à Ganelon, il sera jugé par ses pairs. Le ciel même le condamne : car, dans l'épreuve du champ clos, son champion est vaincu. Le traître, déjà livré aux cuisiniers de l'empereur qui l'avaient épilé et bâtonné, dès qu'on entendit le cor de Roland, périt écartelé, avec les trente parents qui se sont faits garants de son innocence ; et le poème est clos par l'apparition de l'ange Gabriel qui ordonne à Charles d'aller au secours du roi Vivien, assiégé par les infidèles. Cette perspective de nouveaux labeurs ne nous déplaît pas. La devise des nations, comme celle du César de Lucain, doit être : « Rien n'est fait quand il reste quelque chose à faire », et il ne faut pas qu'alors un peuple gémisse, comme ici Charlemagne qui, < pleurant des yeux, et tirant sa barbe blanche », s'écrie : « Dieu ! si peineuse est ma vie î >

Unité de composition. — Telle est cette conception qui, malgré les rudesses de la forme, mérite la place d'honneur parmi les chansons chevaleresques du moyen âge. Par la grandeur du dessin, la vérité des couleurs, la force de l'émotion, et la profondeur de l'accent, elle a même certains rapports de parenté avec les rares chefs-d'œuvre qui sont l'orgueil de quelques peuples choisis. Il convient du moins d'y admirer l'unité d'une composition soutenue, bien qu'il eût mieux valu que l'action finit avec son principal héros. Tandis que les récits des autres trouvères sont incohérents, confus et enchevêtrés de mille digressions, ici tout marche avec suite et avec une gradation dramatique : dans ce mouvement, celte logique et cette clarté se déclarent déjà les aptitudes de l'esprit français.

La sobriété du plan et la simplicité des moyens viennent peutêtre de ce que le sujet n'est pas de pure invention. Sans doute, les circonstances accessoires de la scène primitive ont été alté-

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