‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 37 sur 334 · LA COMPOSITION, LES CARACTÈRES, CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

LA COMPOSITION, LES CARACTÈRES, CHARLEMAGNE

rées ou falsifiées, et, par exemple, Charles qui, à la date de Roncevaux, n'avait pas plus de trente-cinq ans, est devenu un patriarche aux cheveux blancs; mais, le fond étant de tradition, le rapsode semble s'être fait scrupule d'y mettre du sien : il n'a été que l'interprète ému de la légende populaire.

Les caractères. — Charlena^ne Idéalisé. — Pape et Roi. — Pour ce qui est des caractères, ce serait se méprendre que de chercher, dans une naïve esquisse, cette variété de sentiments et ces nuances délicates où excelle la clairvoyance psychologique des grands poètes.. L'art de distribuer les personnages sur des plans différents et de les subordonner en groupes distincts manque aussi à l'inexpérience d'un crayon rapide qui ne trace que des ébauches. L'action et les acteurs se déroulent donc comme sur le bas-relief d'une longue frise ; mais les lignes maîtresses des physionomies sont marquées du moins avec franchise et par des traits énergiques.

C'est ainsi que la figure de Charlemagne a tout son relief et se détache en pleine lumière. Il ne joue plus ici le même rôle que dans ces épopées féodales, telles que Renaut de Montauban, qui se plurent à dénigrer la mémoire du grand empereur et à rabaisser au profit de ses pairs ou des hauts barons ses rivaux. Elles raillaient en lui un vieillard vindicatif et faible, violent et impuissant, toujours berné par ses vassaux. Dans ces pamphlets du jongleur se trahit le parti pris de flatter les seigneurs dont il relève, et de ravaler l'autorité centrale qui faisait ombrage aux feudataires indépendants de Louis le Gros et de Louis le Jeune. Or la Chanson de Roland est inspirée par la ferveur d'une foi monarchique; car Charlemagne y représente l'idéal de la royauté reconnue par la nation et sanctifiée par l'Église. Il dépasse de la tête tous ses preux, sans excepter Roland luimême, qui lui rend ce témoignage : « Jamais plus ne sera homme pareil d'ici au jugement de Dieu » (v. 1733). Il devient un patriarche que décore la majesté de sa verte vieillesse :

Là, sied le roi, qui douce France tient; Blanche a la barbe et tout fleuri le chef, Bel a le corps et lîère la prestance.

A qui le cherche n*est besoin renseigner.

(V. 116 sqq.)

20 M CHANSOS DE ROLAND.

Sa parole a toujours une auguste sérénité; mais son cœur n'est point impassible : aussi courroucé contre Ganelon que compatissant pour la belle Aude, il s'irrite, il s'indigne, il aime, il prie, il pleure; devant le corps de Roland, ses plaintes ont je ne sais quelle effusion de tendresse paternelle, et sa bonté justifie le dévouement de ses preux. Ganelon lui-même ne souffre pas qu'on l'insulte. La dernière pensée d'Olivier est pour le souverain qu'il ne i everra plus :

Plus ne verrai le puissant empereur.

Le dernier coup d'épée de Roland venge un outrage fait h l'honneur de son roi :

Va donc, brigand! non, Charles n'est pas fou; La trahison, jamais il n'en voudra.

(V. il 92.)

Bien que tout-puissant, il n'a pourtant rien d'un despote; mais, tempérée par une bonhomie qui aime à entendre un langa<?e sincère, — par exemple quand Roland lui dit :

On vous loua de faire une folie, —

son autorité encourage le conseil ou la contradiction. Au milieu de ses ducs et do ses comtes, il consent à n'être que le premier entre ses pairs, et se rend à l'avis du plus grand nombre, non par faiblesse, mais par principe de conduite.

Par ceux de France il veut tout gouverner.

Nous retrouvons là comme un souvenir de ces parlements réguliers où Charlemagne assemblait deux fois chaque année tous les grands de son empire. •

Il a d'autant plus de mérite à limiter son pouvoir qu'il est ici pape et roi tout ensemble ; car il communique avec Dieu directement et sans médiation : par un privilège inhérent à sa double couronne, il a le droit de bénir et d'absoudre. Le Très-Haut n'a Hen à lui refuser, et les héros d'Homère ne sont pas plus voisins

Page 1