UN COUPLE DE HÉROS. — PAGES D'HISTOIRE
d'un souverain aussi loyal que courageux, il se fit cependant un accommodement qui assura la liberté des captifs. Une fois la rançon strictement payée (or les Sarrasins, dit le sénéchal, sont les plus fins compteurs du monde), le roi put enfin partir pour la ville d'Acre, afin d'y surveiller l'exécution du traité, et de réconforter un peu par sa présence les chrétiens de Syrie. Dès lors, Joinville ne le quittera plus durant les quatre années qu'ils passeront encore en Orient.
Une pa^e d'histoire* Délibération snr le retour en France. — Bien d'autres incidents mériteraient un mot d'attention. Mais il nous tarde d'en venir à une page d'histoire vraiment capitale, à cette délibération où il s'agissait de décider si le roi devait satisfaire aux prières de sa mère qui le rappelait en France. Ce fut le dimanche 19 juin 1250 qu'il réunit en conseil ses frères, le comte de Flandre et ses principaux barons, pour leur exposer d'un côté la situation de son royaume, où sa présence était réclamée par le vœu public, et de l'autre les conséquences de son départ, qui non seulement aurait l'air d'une désertion, mais laisserait les chrétiens d'Orient exposés aux plus cruelles représailles. Il remit l'assemblée à huitaine. Or, le dimanche suivant, 26 juin, il n'y eut qu'une voix pour affirmer que l'honneur du roi et le salut de son royaume exigeaient impérieusement son retour. Le comte de JafTa, seul, fut d'un sentiment différent, mais non sans être suspect d'arrièrepensée toute personnelle; car ses vastes domaines étaient sur la frontière de Syrie. Aussi sa parole risquait-elle de n'être point écoutée, lorsque Joinville, interrogé à son tour par le Légat, se prononça très énergiquement dans le même sens. Les raisons morales qu'il invoqua devaient être persuasives pour une conscience aussi délicate que celle de saint Louis ; car il fit surtout valoir l'intérêt des captifs, qui ne seraient jamais délivrés, si le roi s'en allait. A ces mots se déchaîna la colère du Légat. Mais Joinville répliqua d'un ton si ferme que les plus hostiles à son opinion n'osèrent la contredire. Chacun d'eux n'avaitil pas un de ses proches en prison? « Aussi nul ne le reprit; et ils se mirent tous à pleurer. » Leur cœur était donc partagé entre un violent désir de revoir leur pays, et un sentiment de pitié profonde pour leurs frères qu'ils allaient livrer à la merci
des infidèles. Pourtant l'égoïsme remporta sur la justice, et un de ces preux lança même une grosse injure à un de ses neveux qui se rangeait au conseil de Joinville : « Sale ordure, cria Jean de Beaumont à son neveu Guillaume, maréchal de France, rasseyez-vous tout coi. > La dispute s'exaspéra tellement que le roi, pour y couper court, leva la séance, sans se prononcer.
Après cet éclat, Joinville craignit d'avoir été trop vif, ayant même reproché à saint Louis « de n'avoir encore presque rien dépensé de ses propres deniers ». Déjà la plupart des chevaliers qui pensaient avoir gain de cause le raillaient à qui mieux mieux. « Le roi est fou, disaient-ils, s'il ne vous croit à rencontre de tout le consoil du royaume de France. > Au diner qui suivit, bien que Louis IX Teat fait asseoir près de lui, il ne lui parla point tant que dura le repas : silence qui ne lui était nullement ordinaire, et semblait trahir une secrète blessure. Aussi, pendant les grâces, le pauvre sénéchal s'en alla-t-il tout pensif vers une fenêtre grillée, devant laquelle, les bras passés dans les barreaux de la croisée, il se demandait tristement ce qu'il deviendrait après le départ de son maître, lorsque tout à coup le roi, s'approchant, c s'appuya sur ses épaules, et se mit à lui tenir ses deux mains sur la tête ». — « Je cuidai, dit Joinville, que ce feust messires Phelippes d'Anemos (Philippe de Nemours) qui trop d'ennui m'avoit fait le jour pour le conseil que j'avois donné; et dis ainsi : « Lessiez moy en paix, messires Phelippes ». Par maie aventure, au tourner que je fiz ma teste, la main du roy me chéi {chut) parmi le visaige; et je cognu que c'cstoit li roys à une esmeraudc qu'il avoit en son doy. Et il me dist : « Tenez-vous touz quoy {coi)] car je vous veuil demander comment vous fustes si hardis que vous, qui estes uns joennes homs, m'osastes locr ma demourée {conseiller de demeurer), encontre touz les grans homes et les saiges de France qui looient m'allée. » — « Sire, fis-je, se j'avoie la mauvestié en mon cuer, si ne vous loeraie-je à nul fuer (prix) que vous la feissiés. — Dites-vous, fit-il, que je feroie que mauvaiz si je m'en aloie? — Si m'aïst {m'aide) Diex, sire, fis-je, oyl {oui). » El il me dist : < Se je demeur, demourrez-vous? » Et je li dis que oyl. € Or soies touz aises {tout aise), dist- il; car je vous sai moût