‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 63 sur 334 · ÉTUDE MORALE ET LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

ÉTUDE MORALE ET LITTÉRAIRE

L'époque. La erolsade n'est pins qn'nn anachronisme. La lassitnde. Le déeoaraf^ement. Le Décroisé de RnCebenf.

— Un des mérites de Joinville est de nous faire comprendre par des aveux instinctifs bien des vérités dont il est, à son insu, l'interprète, et que nous expliquent d'eux-mêmes les menus détails peints d'après nature. Par exemple, si l'on se demande ce que ses contemporains pensaient des croisades, il nous éclaire sur cette question mieux que ne ferait un historien de profession. Pour s'en convaincre, il suffit de recueillir les révélations qui lui échappent et que contiennent les faits eux-mêmes. Elles démontrent à n'en pas douter que la religieuse aventure de saint Louis était un anachronisme. D'abord, le roi lui-même ne prit la croix que pour accomplir un vœu personnel fait dans une maladie si grave qu'on le crut mort, et qu'on voulait déjà lui tirer le drap sur le visage (4 décembre 1244). Or, quand

1. Ce passage étant caractéristique, nous avons cru devoir rester ici tout à fait fidèle au texte même, ne fût-ce que pour fixer ainsi une impression précise.

ETUDES UTTéRAIRES. "• — S

il eut recouvré l'usage de ses âens, et qu'il appela près de lui l'évêque de Paris, Guillaume d'Auvergne, pour le prier de lui mettre la croix sur l'épaule (ce qui marquait l'engagement solennel), le prélat voulut l'en délier, et faillit lui refuser son ministère. La résistance de sa mère fut plus vive encore : tout éplorée, elle se jeta aux genoux du malade, et le supplia de renoncer à son dessein. Mais l'éloquence de ses larmes ne put rien contre uûe résolution que son pieux fils croyait inspirée par Dieu.

Pourtant il ne partit que trois ans après. Son exemple décida les moins zélés, et lui valut une armée, mais au prix de quels sacrifices, de quel deuil ! Joinville est le premier à en convenir. Le jour où l'abbé de Cheminon lui donna l'écharpe et le bourdon du pèlerin qui devait, pieds nus, en robe de bure, visiter les saints lieux d'alentour, avant de s'en aller outre-mer, il confesse qu'il n'osa pas t retourner ses yeux vers Joinville, pour que le cœur ne lui attendrit pas trop du beau château qu'il laissait, et de ses jeunes enfants ». Plus tard, il n'hésitera point à dire que la croisade lui a coûté gros, qu'il a dû mettre ses terres en gage pour subvenir à tant de frais, qu'il lui restait à peine mille livres de rente, enfin qu'il n'a rien apporté de Palestine, sinon des blessures.

Il n'oublia point ces souffrances lorsque saint Louis fut repris d'une irrésistible ardeur d'aller encore combattre ou plutôt mourir sous la Croix. Mandé à Paris avec les autres barons, il y vint, mais pour s'excuser auprès du souverain : car, malgré son dévouement, il s'en retourna dans son château, persuadé que c'était péché mortel de conseiller ce dernier départ.

C'est que la lassitude et le découragement avaient succédé partout à l'enthousiasme ou à l'horreur du Sarrasin, t En deux siècles, dit M. Michelet, on avait eu le temps d'apprendre ce qu'étaient ces effroyables guerres. Les croisés qui, sur la foi de nos poèmes chevaleresques, avaient été chercher des empires de Trébizonde, des paradis de Jéricho, de Jérusalem, d'émeraude et de saphir, n'avaient trouvé qu'âpres vallées, cavalerie de vautours, tranchant acier de Damas, désert aride, et la soif sous le maigre ombrage du palmier. La croisade avait été ce fruit perfide des bords de la mer Morte, qui aux yeux offrait^

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