ANACHRONISME DE LA CROISADE. — SAINT LOUIS
une orange, et dans la bouche n'était plus que cendre. On crut avoir assez fait pour la Terre Sainte ; et, quand elle fut perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa perte. « Dieu a donc juré, dit un troubadour (le chevalier du Temple), de faire une mosquée de Sainte-Marie de Jérusalem? Puisque son fils, qui devait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait de la folie à ne pas s'y résigner. Dieu dort, tandis que Mahomet fait éclater son pouvoir. »
— Les trouvères pensaient de même ; témoin la riposte du décroisé de Rutebeuf au croisé , laquelle date de la même époque :
On peut fort bien, en ce pays, Gagner Dieu sans grand dommage.
Vous irez outre-mer, là-bas, Vous qui à Folie fîtes hommage.
PovtraiCs de sidiit Loals. — Le dernier fils da moyen àg^e.
— Le martyr. — Le saint. — Seul saint Louis sentit saigner son cœur quand il apprit les massacres de Syrie et la détresse des dernières places qui tenaient encore. L'homme du moyen âge, son vrai, son dernier fils, ne pouvait rester sourd aux gémissements des mourants et aux cris des vierges chrétiennes. S'il n'espéra pas les venger, il voulut du moins partager leur martyre ; et la couronne d'épines qu'il portait en ses mains, le jour où il prit solennellement la croix, dans la grande salle du Louvre, — la couronne d'épines se voit encore au-dessus de la couronne royale, sur la flèche de la Sainte-Chapelle, — était comme le symbole du dévouement auquel l'obligeait l'honneur de sa foi : car le moyen âge mystique avait en lui sa suprême expression, son plus pur idéal. Telle nous apparaît sa figure dans ce livre où elle est ressuscitée par la mémoire du cœur.
Sous le désordre d'un récit discursif, la tendresse et l'admiration de Joinville vont droit aux traits essentiels qui animent la physionomie du roi, et lui prêtent son expression définitive. Par le travail même des années, il se fait un choix dans ses souvenirs : tout ce qui était accessoire pâlit, ou s'efTace, et il ne lui reste plus que l'impression des vertus qui transfigurent l'homme en héros et en saint. Or, entre toutes, celle qui le signale d'abord est l'esprit de sacrifice. Voilà pourquoi le bio-
graphe a célébré si souvent les occasions où le bon roi mit sa personne en péril de mort, afin d'épargner dommage à son peuple. Parmi les exemples qu'il en cite, voici le plus notable. C'était au retour de cette désastreuse croisade. Le l^i^mai 1254, la flotte se trouvait en vue de Chypre ; mais une brume épaisse dérobait la côte ; et, vers le soir, la nef du roi heurta si vio lemment contre un banc que chacun criait : Hdlas! et se crut perdu : t Les mariniers batoient leurs paumes, pour ce que chascun avoit paour de noier ». Saint Louis, c tout deschaus, en pure cotte, et deschevelé », était. déjà sur le pont, les bras en croix devant un crucifix, « comme cil qui bien cuidait (pensait) noier ». Au matin, les plongeurs constatèrent que le navire avait perdu quatre toises de sa quille. Alors, appelant les maîtres nautoniers et principaux passagers, il leur demanda ce qui leur en semblait. Tous furent d'avis qu'il fallait quitter le bord. Mais le roi leur dit : c Supposé que la nef fût vôtre, et chargée de vos marchandises, je vous demande sur votre loyauté si vous en descendriez. » — A quoi tous ensemble répondirent : € que nenni » ; car ils aimeraient mieux mettre leur corps en aventure que d'acheter une autre nef 4 000 livres et plus. — € Et pourquoi donc, s'écria le roi, me conseillez-vous de débarquer? — Mais, firent-ils, parce que ce n'est pas jeu égal; car ni or, ni argent ne peut équivaloir à votre personne, à celle do votre femine et dé vos enfants qui sont céans. — Eh bien, dit le roi, maintenant je vous dirai mon avis. Si je descends du vaisseau, il y a ici telles personnes, au nombre de cinq cents et plus, qui n'y voudront pas rester, et demeureront en l'Ile de Chypre par peur du péril; Car il n'y a homme qui autant n'aime la vie comme je fais la mienne. Ils courront risque de ne jamais rentrer en leur pays. Donc, j'aime mieux mettre ma personne et ma femme et mes enfants en la main de Dieu, que de faire tel dommage à tant de monde qu'il y a céans. » Et, pour le salut des siens, il continua sa navigation, deux mois encore,' sur cette nef avariée. Qu'eût fait Louis XIV en pareille occasion? Il eût peut-être changé de bord. Quant à Henri IV, il eût imité son aïeul, mais par point d'honneur de soldat et bonne grâce de Béarnais.
Cette charité est le signe d'élection qui distingue ce grand