SAINT LOUIS D*APRÈS JOINVILLE
cœur dont Voltaire disait t qu'il fut compatissant comme s'il narait jamais été que malheureux ». C'est à lui que s'applique ce mot de Bossuet : < Dieu mit premièrement dans son cœur la bonté ». Par la douceur fraternelle qu'il y mêle, il nous donne l'idée d'un saint François de Sales, moins souriant, mais d'une majesté gracieuse encore.
Le eheYslier. -^ Le mentor. — Le prud'homme. — Le iastieier. — Il y a dans ces mémoires d'autres portraits qui nous montrent le même personnage sous un jour différent. L'un est le chevalier blond et beau, au casque d'or, au glaive nu, ne s'épargnant pas plus au jour de la bataille que dans les œuvres pacifiques de sa royauté paternelle. L'autre représente une sorte de mentor évangélique, moralisant avec Joinville. et associant à ses édifiantes leçons des conseils de civilité qui concourent à former l'honnête homme, ou plutôt, comme on disait alors, le jn^ud* homme \ car t preudom est si grans chose et si bonne chose que, neis au {rien qu'à) nommer, emplist-il la bouche ». Cette prudliomie du roi était tout un art de concilier la bravoure, la sagesse et la piété, ce qu'il y a de plus exquis dans le chrétien et le chevalier. Le code de ces délicatesses se compose de préceptes, d'exemples, ou d'entretiens qui rappellent la méthode socratique, soit par leurs apologues et leurs paraboles, soit par l'adresse de questions bien menées et propres à conduire l'interlocuteur de réponse en réponse jusqu'à la conclusion désirée. — Ailleurs Joinville esquisse avec un charme touchant les traits du roi justicier qui, € sans embarras d'huissiers ni autres gens, vêtu d'une robe de camelot, d'un surtout de tirelaine sans manches, avec un manteau de cendal noir autour du cou, très bien peigné et sans coiffe, un chapel de plume de paon blanc sur la tête, s'accotait à un chêne de Vincennes pour faire droit à chacun ». Voilà le saint Louis populaire qui ne périra pas. Quant au croisé, le moyen âge mourut avec lui ; mais on l'admire encore, parce que Joinville a été son Plutarque, ou, pour mieux dire, son Amyot.
Portrait de JoiiiTille. — Le Cliampeiiols. — Le chevalier sans reproehe et sans illusions. — Se.s légèretés. — En nous le faisant connaître, Joinville se découvre lui-même. Or
le fond de sa nature est un bon sens aiguisé de finesse champenoise qui ne se laisse pas trop entamer par le mysticisme du royal apôtre dont il était le confident. Plus raisonnable qu'exalté, son zèle n'exclut pas du moins le calcul, la prudence, l'humaine faiblesse, nous allions dire le sentiment de son intérêt, de ses aises et de son bien-être domestique. Il faut donc lui savoir d'autant plus de gré d'aimer ce qui le dépasse, c'est-à-dire l'idéal auquel son élan ne saurait monter. Sans se faire violence, il cède ainsi, par un entraînement d'affection, à l'ascendant d'une vertu qui d'abord l'étonné, puis le ravit, jusqu'à le rendre supérieur à lui-même. Ni ses paroles, ni surtout ses actes ne démentirent l'honneur de l'amitié qui lui imposait une émulation généreuse; car il est certain qu'aux heures de crise il resta toujours digne du Maître qui l'élevait jusqu'à lui par une invincible attraction.
Pourtant ce chevalier sans reproche est aussi sans illusions. Au départ, il songe plus à la terre qu'il a quittée qu'à celle dont il va faire la conquête. Très vaillant lorsqu'il le faut, mais sans ostentation, il affronte le péril, mais sans le chercher, et ne met que l'honneur au-dessus de la paix et de ses douceurs regrettées. Chrétien sans théologie, plus voisin de la cour que du monastère, refusant toujours, de connivence avec ses physiciens (médecins), de mettre de l'eau dans son vin, il ne craint même pas de scandaliser le pieux roi, en avouant qu'il se garderait bien t de laveries pieds aux vilains, le Jeudi Saint », et t qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés mortels qu'es tre mésiaux (lépreux) ». En certains propos dont la légèreté profane dut attrister la conscience impeccable d'un saint, on sent poindre ici la métamorphose qui va transformer la chevalerie dévote en chevalerie mondaine, plus soucieuse de la terre que du ciel, et de sa gloire que de son salut.
Il est visible que l'enfance de Joinville s'écoula près de Thibaut de Champagne, le premier des chansonniers parmi les princes. Formé à cette école, il sut appliquer à l'histoire l'esprit conteur des trouvères, et conserva sa vivacité d'humeur un peu moqueuse jusque dans ces entretiens où saint Louis s'amusait de ses naïves saillies. Maintes fois, en effet, le roi prit plaisir à mettre le sénéchal aux prises avec Sorbon, l'un