JOLN VILLE D APRES SES MEMOIRES
des plus graves théologiens du temps ; et il souriait de voir ce docteur déconcerté ou même désarçonné par les plaisantes ripostes de son jeune antagoniste.
Son indépendattce et sa bonne foi. — Cette franchise d*enjouement est le tour habituel du chroniqueur. Elle se retrouve jusque dans les scènes sérieuses. C'est un rayon de soleil qui éclaire les heures les plus sombres. Soit qu'il exprime ses propres sentiments, soit qu'il rapporte les paroles ou les actes des autres, il ne vise jamais à les surfaire, et n'a rien d'un panégyriste. C'est ainsi qu'il ne dissimule point les fautes commises même par le saint roi qu'il vénère si tendrement : ainsi, quand il parle du supplice infligé aux blasphémateurs auxquels saint Louis faisait percer la langue avec un fer rouge, il ajoute : « A Joinville, telle mauvaise parole reçoit un soufflet ou une tape ». L'indépendance avec laquelle il disait toujours la vérité à son maître éclate encore dans les témoignages qui s'adressent ici au lointain avenir. A plus forte raison n'a-t-il jamais pallié les misères morales de ces chevaliers chrétiens qui n'étaient pas tous également dignes de combattre pour la Croix. Lorsqu'à la bataille de la Massoure il prend si intrépidement la défense du poncel parmi le ru (du petit pont du ruisseau), il vit passer bien des gens de grand air t qui s'enfuyaient effréément > ; or il ne le cache pas, mais il le dit avec autant de discrétion que de sincérité : t Jamais nous n'en pûmes faire rester aucun près de nous; j'en nommerais bien desquels je m'abstiendrai de parler, car ils sont morts •. Luimême, quand il est fait prisonnier, il confesse en toute bonne foi € qu'il tremblait bien fort pour la peur qu'il avait. » S'il ajoute € et pour la maladie aussi », c'est avec une simplicité qui ne prétend nullement devancer ce mot fameux de Baiily disant à ses bourreaux : < Je tremble, mais de froid. »
L'éerivain de race gauloise. €onclasion. — Les qualités de l'homme sont celles de l'écrivain, si tant est que ce mot puisse convenir à cette causerie d'un vieillard qui ne toucha pas à la plume. Mais c'est précisément cet abandon si naturel qui donne de la saveur à son style. Sous les gaucheries d'une langue à peine formée, il nous agrée toujours par un mouvement aisé, par l'imprévu de l'expression, par une justesse