‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 67 sur 334 · JOINVILLE : L'ÉCRIVAIN. CONCLUSION · texte numérisé non relu

JOINVILLE : L'ÉCRIVAIN. CONCLUSION

incomparable qui sait peindre sans décrire, et communique au tableau le sentiment de la réalité. On dirait que, selon le mot de Villemain, t les objets sont nés dans le monde le jour où il les a vus », tant il a les yeux frais, tant sa façon de dire est toute voisine des choses, par un accent personnel, et par l'exactitude de ces images qui parlent aux yeux. Les siennes ne doivent rien à la rhétorique ; elles sont involontaires comme ces heureuses rencontres qui échappent à des esprits yivement émus. Ces instincts s'enhardissent de plus en plus, à mesure qu'il s'anime au jeu ; et parfois, quand il arrive à la seconde moitié de son œuvre, on dirait que le narrateur a pris conscience de son talent d'écrivain. Telle est, par exemple, la comparaison que voici : < Ainsi que l'écrivain qui a fait son livre, qui l'enlumine d'or et d'azur, le dit roi enlumina la France de belles abbayes ».

Mais n'insistons pas : car toute coquetterie d'auteur est étrangère à ses récits ; et ce serait se méprendre que de chercher des intentions littéraires dans les saillies spontanées d'une fantaisie ingénieuse sans le savoir. Disons seulement que Joinville se distingue de Villehardouin par des nuances et des couleurs qui égaient et illustrent son texte. A défaut de critique, il a la curiosité toujours en éveil. S'il place les sources du Nil dans le Paradis terrestre, il s'enquiert du moins des questions qui rintéressent, et transmet avec précision ce qu'il observe par lui-même. Il se rend également compte de ce qui importe à laconduite d'une expédition d'Egypte, de certains détails géogra phiques ou politiques, du désert et des moyens de le traverser, des Bédouins et de leurs moeurs, des mamelouks et des révolutions de palais. Ailleurs il a des réflexions de moraliste qui, bien que furtives, nous signalent en lui, par leur malicieuse clairvoyance, un compatriote de La Fontaine. En résumé, ses Mémoires sont le fruit pur de l'esprit français, et nous font aimer dans leur gentillesse l'exemplaire le plus choisi de ce que le moyen âge entendait par la prud'homie chevaleresque.

Ii'HOMME

Oii^iieB et Jeunesse de Frolssart. — Froissart naquit à Valenciennes, comme il a soin de nous l'apprendre dans le prologue de la deuxième rédaction de son premier livre, où perce dès lors le sentiment de son importance et de la durée de son œuvre : < Et pour che que ou temps a venir on puist savoir qui a mis ceste hy store sus, et qui en a esté acteres, je me voel nommer : on m'appelle, qui tant me voet honnerer, sir Jehan Froissart, priestre, net de le conté de Haynau et de la bonne, bêle et friche ville de Valenchienes » . Et certes il a raison de mettre ainsi sa personne au frontispice de son œuvre, car elle y est intimement liée. Loin de critiquer sa vanité d'auteur, il faut même regretter, comme on va voir, que celle-ci n'ait pas clé plus explicite.

Il naquit en 1337 de parents aisés. Il repoussa bien vite le conseil d'entrer dans la marchandise, et Ton peut croire qu'il s'initia de très bonne heure à la théorie et à la pratique du gay sçatoir, eans prendre à la lettre le roman bouffi dont il se fait le héros précoce dans son Espinette amoureuse.

Estoie forment goulousans De veoir danses et carolles,

avoue- t-il, et voici son excuse :

En toute ces choses véir, Mon espérit se rejfouvelle.

C'est un goût assez innocent qu'il ne perdit jamais, en dépit de son habit, qu'il put satisfaire toujours et aux meilleurs endroits, ce qui expliquerait, d'après lui-même, la verdeur de son esprit jusqu'à la dernière heure.

Frolssart conrtisaii; & la solde « aux coata§;es » des hauts pFinceSé — De 1361 à 1366, il vit en Angleterre, à la cour de sa compatriote Philippe de Hainaut, la bonne reine qui t le fist et créa » clerc et poète en titre de sa maison, et la servant de c beaux traittiés et dittiés amoureux ». Après un séjour de deux ans, à Bordeaux, auprès du prince de Galles, et un voyage en Italie t en arroy de souffisant homme », en compagnie du poète Chaucer et à la suite du duc de Clarence qui allait épouser la (ille du duc de Milan, il apprend la mort de la reine Philippe et regagne Valenciennes (i369).

Il y trouvait deux maîtres à qui faire sa cour : l'un était ce duc de Brabant, Wenceslas, qui continuait de son mieux la tradition des grands seigneurs trouvères, la préférant à celle des preux dont son père, le roi de Bohême, avait été le glorieux émule, à Crécy. Aussi Froissart fera-t-il longtemps avec lui assaut de gentillesses rimées. L'autre « haut seigneur » était Robert de Namur, beau-frère de la reine Philippe. C'est à lui que Froissart s'adressa d'abord, et qu'il offrira, en 1373, le commencement des chroniques dont il avait jadis apporté un premier jet, en prose ou en vers, à la reine d'Angleterre, propre belle-sœur de son protecteur.

Sa vocation de ehroniquenr et rinflnence de Jean le Bel. — A en croire les confidences allégoriques du Buisson de jeunesse, c'est < dame Philozophie » qui lui aurait inspiré, à cette date, le dessein de renoncer à t vaine glore » et de consacrer son sens et sa science à un genre durable. Joignons-y les conseils d'un de ses protecteurs, Gui de Blois, seigneur de Beaumont et bientôt de Chimay, où il procurera un canonicat à Froissart, en échange de la cure des Estinnes dont notre chroniqueur fut pourvu vers. 1373. N'oublions pas surtout l'influence des chroniques de Jean le Bel, que Froissart admira jusqu'à les copier parfois textuellement *, mais non sans payer sa dette à

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